Histoire : La baie des maudits

Vous utilisez un bloqueur de publicités

Ce site diffuse uniquement des publicités non-intrusives et sont vitales pour son développement.
Histoire


Histoire ajoutée le 17/11/2020
Épisode ajouté le 17/11/2020
Mise-à-jour le 17/11/2020

La baie des maudits

Une fois de plus, cette histoire est complètement tirée par les cheveux mais bon, à quoi servirait l'écriture si nous étions obligés d'écrire des récits uniquement rationnels ? 



La baie des maudits

 

6 juin 1785.

 

Jonathan, paisiblement assis sur l’une des amarres qui bordaient la promenade du port, observait d’un œil distrait le vas et viens des fiacres sur l’allée sablonneuse. Au bout de ce qu’il cru être un long moment, fatigué du soleil brulant qui léchait sa peau, il se réfugia sous les arcades de la banque ou se trouvaient les commerces. La plupart des gens y étaient massés et paraissaient ne former qu’une seule et même entité dont le brouhaha était plus qu’insupportable. Il n’aimait pas Marseille, trop bruyante et bien trop grande, comme toutes les grandes villes d’ailleurs, et sa campagne natale lui manquait mais c’était dans ce port que le « Charlotte », le seul navire en partance pour l’Angleterre devait accoster. Il jeta un œil à sa montre à gousset. Onze heures. Il ne tarderait plus. Jonathan ne tenait plus en place. Ce jour signait le départ de son voyage autour du monde. Bien sûr, il n’avait pas d’argent mais il était convaincu qu’il trouverait la solution à ses problèmes. Et puis, au pire, il pouvait toujours essayer de compter sur la générosité des gens. Il n’avait alors que vingt deux ans et son cœur était gonflé de rêves et d’espoirs.   

Comme il se faisait sans cesse bousculer, il se cala contre la vitrine d’une boutique de chaussures sur laquelle était écrit en grosses lettres dorées : « Jules Frank ». puis en profita pour lorgner sur les aiguilles de l’horloge à l’entrée de la galerie. Onze heures, toujours onze heures ! Il lui semblait être coincé à ce moment de la journée depuis maintenant des siècles, comme si le temps avait cessé de s’écouler.

Il passa une main dans ses cheveux roux et se laissa retomber mollement sur la vitrine. C’est à ce moment précis que le propriétaire de la boutique sortit, fulminant, et lui cria de déguerpir. Comme Jonathan était nouveau dans la ville et qu’il ne voulait pas d’ennuis, il obéit. Au moment où il sortit des arcades, s’exposant par la même occasion aux cruels rayons du soleil, il l’aperçu enfin, ce magnifique quatre mats dont il avait rêvé encore et encore. Toutes voiles dehors, le monstre au soixante dix canons fendait la mer avec une facilité déconcertante. Quand il arriva au niveau du quai, une passerelle fut abaissée. Il resta quelques instants à contempler les matelots transporter les marchandises sur leurs épaules fatiguées. Finalement, il revint à lui et élabora rapidement un stratagème pour monter à bord. Il avait remarqué que si certaines caisses et tonneaux étaient amassées par les marins d’un côté du quai, d’autres les attendaient un peu plus loin, en attente d’être embarquées. Quelques hommes avaient d’ailleurs commencé à les charger sur le navire.

Jonathan n’attendit donc pas plus longtemps et se jeta sur le premier tonneau venu. Rapidement noyé dans la file de matelots, il pu faire rouler la barrique à bord sans être interpellé par l’un des membres de l’équipage. Une fois à l’intérieur, il fit mine de caler le fût dans la cale en attendant que les autres marins le laissent seul, ce qu’ils firent. Une fois s’être assurés qu’ils ne reviendraient pas avant quelques minutes, Jonathan se glissa derrière l’une des énormes caisses et s’y accroupis silencieusement. Euphorique et persuadé de son invulnérabilité en raison de sa bonne cachette, le jeune homme attendit patiemment le départ. Durant encore une heure, il entendit l’équipage charger les marchandises. Il écoutait, les veines bouillantes d’une énergie nouvelle, le son des caisses racler sur le plancher, les jurons et les râles des matelots, le grincement des portes et de leurs pas. Il inspira profondément l’odeur acide de transpiration mêlée à l’air salé du large et s’en délecta. Il ne tenait plus en place.

Soudain, la caisse derrière laquelle il était caché l’écrasa brutalement contre le mur. Jonathan retint un gémissement. Il entendit quelqu’un se frapper les mains de satisfaction. Pourquoi ? Il ne savait pas. Peut-être tout simplement que l’homme avait des tendances perfectionnistes et que cette caisse n’était pas aussi bien rangée que les autres. Peut-être fallait-il faire de la place pour une plus petite. Quoiqu’il en soit, la joie des uns n’était visiblement pas la joie des autres…

Le jeune homme perçu le son des marches de la cale. Il partait. Très bien, il allait pouvoir faire craquer son dos meurtri. Tout à coup, un bruit aussi sourd que violent retentit et Jonathan se retrouva dans le noir. La porte de la cale. Il aurait dû s’y attendre mais pourtant, il sentit comme un début d’appréhension de frayer un chemin en lui. Il chassa cette pensée et, après avoir craqué ses vertèbres, laissa retomber sa tête contre le mur.

Un cliquetis aussi long que proche se fit entendre. L’ancre. Ils étaient en train de lever l’ancre. Les marchandises, Jonathan y compris, glissèrent doucement à l’autre bout de la cale. Cette fois, il n’y avait plus de doute possible : Ils avaient prit la mer. Bercé par le son des vagues qui frappaient la coque et le doux roulis du navire, le jeune homme ne tarda pas à s’endormir.

 

Il fut réveillé quelques heures plus tard par un rayon de soleil soudain. Il cligna longuement des yeux, se les frotta, puis, bien que difficilement, les ouvrit. Ils étaient déjà arrivés ? La porte de la cale était grande ouverte et par cette fenêtre sur le monde extérieur, il distingua les voiles, gonflés par le vent et imagina avec un sourire béat le vaisseau filer sur l’océan. Les voiles. Il réalisa. Les voiles étaient sorties. Ils n’étaient pas arrivés. Il soupira intérieurement. Il l’avait échappé belle. Si jamais les marins l’avaient vu apparaître de derrière sa caisse pour les aider à débarquer, il aurait immédiatement été identifié comme un passager clandestin et les peines encourues dans ce genre de cas étaient toujours terribles. Il risquait la prison voir pire. On racontait que certains capitaines avaient coutume de pendre au grand mat ceux qui s’introduisaient à bord sans son consentement… Tous n’agissaient pas ainsi mais chaque équipage avait inventé leur propre supplice pour payer ce genre de délit. Jonathan frissonna.

 « M’enfin ! J’aurais pourtant juré que j’avais rangé les haricots par ici ! » Grogna tout à coup un homme à la voix caverneuse.

-Comment tu peux le savoir ! Toutes ces caisses sont identiques ! » Ajouta un autre d’un ton plus doux.

-Parce que j’ai vérifié avant notre départ scrongneugneu !  

Tout à coup, la caisse de Jonathan remua.

« Peut-être derrière celle-ci… »

Jonathan regarda fébrilement autour de lui mais il n’avait aucune échappatoire. Alors, dans l’espoir de se sortir du pétrin dans lequel il s’était mit, il se recroquevilla afin d’être le plus petit possible et plaça ses bras sur sa tête. Son cœur battait la chamade.

Il entendit un long raclement et subitement, tout son corps fut exposé à la lumière du jour. Les matelots échangèrent un regard, surpris, puis l’un d’eux dégaina un pistolet à silex et le pointa sur le jeune homme.

« Lève-toi. » Ordonna t-il.

Ses mots ordonnaient mais son ton était étrangement doux bien qu’il n’en restait pas moins ferme. Jonathan, n’ayant guère le choix, obéit. Il se leva lentement, mains en l’air de façon à prouver sa bonne foi. Sa respiration était de plus en plus courte et haletante. En voyant l’uniforme bleu et doré et surtout les galons sur les épaules de ce dernier, Jonathan en déduisit que son interlocuteur devait être le second du capitaine. Sa veste ouverte laissait entrevoir une chemise blanche en partie cachée par un foulard en dentelle de la même couleur.

« Je vous en prie, ne tirez pas. C’est un accident. » Débita t-il.

-Un accident ? Raconte-moi ça. » Demanda poliment l’homme en s’asseyant sur une caisse.

Jonathan déglutit mais trouva le courage de poursuivre :

« On m’avait promis une petite somme si je vous aidais à monter les marchandises à bord. On m’a dit « toute aide est la bienvenue ». J’ai donc fait ce qu’on me demandait mais les caisses étaient lourdes et je me suis rapidement fatigué. Je me suis arrêté deux minutes pour me reposer mais je me suis endormi et quand je me suis réveillé, le navire avait déjà prit la mer. »

Bien évidemment, il mentait mais il était terrifié et il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour échapper à la sentence qui l’attendait.  L’homme ne répondit pas. Après de longues minutes de silence, il lâcha :

« « On » ? Qui est ce « On ». Qui t’a promis une somme pour nous aider ? »

-Un homme.

-Est-ce que tu peux me dire à quoi il ressemblait ?

-Je…Je ne sais plus… Il était plutôt grand…

-D’accord… Et ce quelqu’un est forcément un membre de notre équipage auquel cas je ne vois pas dans quel intérêt on t’aurait fait miroiter cette récompense. Sais-tu ce que nous allons faire ? Je vais rapporter tes dires au capitaine afin de connaître la vérité. En attendant, comme j’ignore qui tu es, je vais devoir te faire patienter dans un endroit disons… Plus sécurisé. »

Jonathan qui sentit que la situation lui échappait, ne trouva rien d’autre à faire que d’hocher la tête nerveusement. L’homme frappa dans ses mains.

« Excellent ! »

Puis se tournant vers celui qui l’accompagnait il ajouta :

« Emmène-le. »

Son compagnon s’exécuta et empoigna Jonathan.

« Attendez ! J’vous en prie, ne me faites pas de mal. C’était un accident ! » S’écria t-il en se débattant.

Comme ses supplications n’avaient aucun effet, il fini par abandonner et se laissa docilement emmener. On le conduisit jusqu’à une autre porte qui, une fois ouverte, donna sur quelques marches qui menaient à un endroit encore plus sombre que la cale ou Jonathan se trouvait quelques minutes auparavant. Il réalisa brutalement. Il n’était pas caché dans la cale mais dans les ponts inférieurs, au cœur même du galion, dans cette pièce ou les marins partageaient leurs nuits avec  les tonneaux de viande salée et les caisses de biscuits.

L’homme derrière lui donna un coup dans le dos pour le forcer à avancer. Le jeune homme laissa échapper un gémissement et avança. Une abominable odeur d’excréments mêlée à l’humidité ambiante émanait de la cale du navire. Il voulu vomir mais réussi il ne su comment à se retenir. Ses yeux finirent par s’acclimater à la faible luminosité et il distingua un long couloir bordé de cellules toutes fermées par une grille en fer forgée.

L’homme qui accompagnait Jonathan l’emmena devant l’une des cages, vide évidemment. Avec seulement une main, il bloqua les bras du jeune homme dans son dos de façon à ce qu’il ne tente pas de s’échapper et ouvrit la porte de l’autre. Une fois que ce fut fait, il le poussa brutalement à l’intérieur et referma la cellule. Jonathan, horrifié en imaginant son futur désormais incertain, ne broncha pas. Ça n’était pas la peine d’aggraver la situation.

Un bruit sourd résonna et le jeune homme fut une fois de plus plongé dans le noir. Jonathan se mit sur le dos et attendit, attendit, attendit durant ce qu’il lui semblât être des heures. Autour de lui, toujours les même bruits : les planches qui craquaient, les gémissements des barreaux, les voix étouffées des hommes qui lui parvenaient depuis le pont. Pourtant il ne s’en plaignait pas. Ces sons qu’il trouvait agréable le rassuraient. Même s’il craignait d’attraper la mort dans cette cellule humide, il craignait encore plus la venue du capitaine. Bien sûr, il était terrifié à l’idée de rester pour toujours dans cette cage  mais une fois que le maître du navire serait en face de lui, ce serait le début de la fin. Il se disait qu’il était trop jeune pour mourir, que ça ne pouvait pas être vrai et pourtant, il était bel et bien là.

Soudain, il entendit un long et sonore grincement qui le fit frissonner. Une douce lueur lui parvint depuis sa cellule. Il n’y avait plus de doutes possibles : Quelqu’un venait dans les prisons. Il ne tarda pas à percevoir le grincement des marches puis des pas qui se rapprochaient. A peine quelques secondes plus tard, une pâle figure couronnée par un tricorne se dessina au fond du couloir. Il s’agissait d’un homme, la quarantaine environ, les traits durs et le regard froid. Il se planta devant la cage de Jonathan et se présenta :

« Capitaine Alexandre Morteau. Mon second m’a rapporté tes dires. Je suis au regret de t’annoncer qu’aucun des hommes de mon équipage n’a pu les corroborer. Il nous reste donc deux options : Soit tu as été victime d’une plaisanterie de très mauvais gout, auquel cas, tu es innocent soit, et hypothèse la plus plausible, tu es un passager clandestin et tu as inventé cette histoire à dormir debout pour échapper à ton sort. »

Jonathan colla son front contre les barreaux. Le capitaine n’était pas dupe, ni lui ni personne d’autre. Il n’avait plus qu’une seule solution : Jouer cartes sur table.

« J’vous en prie. Je suis vraiment désolé. Je ne voulais causer de tort à personne. Je… Je n’ai pas d’argent. Je n’avais pas le choix. Mon seul souhait serait que vous me débarquiez en Angleterre. Si vous voulez, en attendant, je ferai tout ce que vous voudrez ! Vraiment tout. »

-Tu sais pourtant quel est le sort réservé aux passagers clandestins, n’est-ce pas ? »

Jonathan hocha la tête. Le capitaine frotta son menton.

« Quel est ton nom, mon garçon ? »

-Jonathan.

-Et quel âge as-tu ?

-Vingt deux ans. »

Silence. Le capitaine soupira.

« Bien. Ecoute Jonathan, je vais te laisser sortir d’ici. Sache cependant que ton crime nécessite une sanction. Je suis obligé de te punir afin que tu ne sois pas tenté de recommencer mais après, tu seras libre. »

Le jeune homme hocha de nouveau la tête. Il était prêt à tout accepter. Finalement, peut-être allait-il s’en tirer !

Le capitaine ouvrit la grille et fit signe à Jonathan de le suivre. Il le conduisit jusqu’au pont d’où le jeune homme admira, émerveillé, l’immensité bleue qui s’offrait à son regard. Il inspira profondément cet air pur dont il avait rêvé tant de fois tout en se délectant du vent qui lui caressait le visage. 

Le capitaine lui tendit brusquement une serpillère ainsi qu’un seau et annonça :

« Bien, alors Jonathan, je te confie l’entretien du pont. Je veux que tu aies fini dans deux heures après quoi tu passeras aux cabines.»

Jonathan ne broncha pas. Il attrapa la serpillère et le seau et commença aussitôt à récurer les lames sales et poisseuses du pont.  Il se sentait complètement euphorique et plus que jamais ivre de liberté. Il commença à déchanter environ une demi-heure plus tard en se rendant compte de la somme de travail colossale qui l’attendait. Mais qu’importe, il était sur l’eau, en route pour un pays qu’il ne connaissait qu’au travers de livres et de ce qu’on lui en avait raconté et cela valait bien tous les sacrifices du monde. De plus, en songeant qu’il aurait pu être fouetté voir bien pire, nettoyer le navire de fond en comble ne représentait qu’une broutille.

Il s’arrêta un instant pour faire craquer son dos et tourna machinalement la tête vers les flots. C’est alors qu’il aperçu une forme massive se dessiner sur l’horizon. Il fronça les sourcils, se frotta les yeux pour être sûr qu’il ne rêvait pas et fixa de nouveau la silhouette qui dansait sur la mer paisible. Il ne rêvait pas. Il s’agissait bien d’un autre navire. Intrigué, Jonathan abandonna aussitôt son ouvrage pour aller s’accouder au bord du bateau afin d’en savoir plus sur ce vaisseau mystérieux.

« Voile à bâbord, capitaine ! » Cria le guetteur depuis son nid de pie. 

En plissant les yeux, Jonathan réussi à distinguer le pavillon anglais qui flottait fièrement au mat du galion désormais identifié. Ils ne devaient plus être très loin des côtes britanniques. Finalement, ce voyage aurait passé bien plus vite que prévu.

Le jeune homme se détourna donc de la vue et alla ramasser son balai lâchement abandonné sur le sol. D’ici une heure, il aurait fini l’entretien du pont.

Le navire, de son côté, continuait de se rapprocher. Peut-être avaient-ils quelque chose à leur dire… Qu’en savait-il ? Jonathan essuya brusquement la sueur qui coulait de son front avec son bras. Courage. La corvée serait bientôt terminée.

Le jeune homme releva la tête. S’ils étaient proches des côtes, dans ce cas, ou étaient les mouettes ? D’habitude, ces oiseaux grouillaient près des ports… Peut-être étaient-ils plus loin qu’ils ne le pensaient… Jonathan haussa les épaules. Bah, ça n’était pas son problème de toute façon. Il termina grossièrement de laver le pont et se dirigea vers le château avant afin de rejoindre les cabines.

Le galion était désormais tout proche. Sa coque longeait la leur. Jonathan ouvrit la porte nonchalamment sous l’œil attentif de l’équipage. Soudain, les mantelets de sabords du navire anglais s’ouvrirent pour cracher leurs canons qui firent immédiatement feu. La première salve ébranla violemment « le charlotte ». Jonathan, et beaucoup d’autres, ne réussit à garder l’équilibre et s’écroula sur le pont. Qu’est ce qu’il leur prenait ? Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi en voyant un autre pavillon monter sur le mat du navire ennemi. Un pavillon noir orné d’une tête de mort. Jonathan sentit une tache de sueur se répandre dans son dos.

Dans l’esprit des gens, on reconnaissait un navire pirate de loin à son célèbre pavillon noir fièrement hissé en haut du mat. Il était vrai qu’il arrivait que certains boucaniers le laissent déployé pour inspirer la terreur à leurs adversaires dans le but qu’ils se rendent. Si la tactique échouait, alors le pavillon rouge était hissé, ce qui signifiait : Pas de quartiers. Mais la plupart du temps, et encore car en général ils le laissaient baissé, le pavillon noir n’était hissé qu’au tout dernier moment, à l’instant où ils étaient sûrs que leur victime ne pourrait plus s’échapper.

Jonathan entendait son cœur marteler sa poitrine à une vitesse folle. Il était trop tard. L’effet de surprise avait parfaitement fonctionné. Personne n’avait eu de soupçons. Le capitaine qui hurlait sur ses hommes, le bruit des canons, le son des vagues, tout était comme enveloppé de coton. Jonathan ne réalisait pas ou plutôt il ne voulait pas y croire. Il allait mourir…

Il reporta son regard sur le pavillon noir dont l’ombre le narguait. Non. Il ne mourrait pas aujourd’hui. Il se releva et couru ouvrir la petite porte juste en dessous de l’escalier qui menait à la dunette. Il se trouvait à présent sous le pont supérieur, là ou étaient entreposés les canons. On aurait sûrement besoin de son aide. Mais arrivé sur place, Jonathan fut fouetté par un vent marin tel qu’il n’aurait pas dû en avoir dans cette partie du bateau. Un trou béant avait déchiré la coque et laissait entrevoir le monstrueux ventre de bois de leur assaillant. Il n’y avait plus rien, ni canons ni hommes. Jonathan sentit sa respiration s’accélérer. Son cœur lui faisait mal. Il paniquait. Que faire maintenant ? Que faire ?

Soudain, Jonathan entendit des coups de feu suivis de cris. Le plafond était martelé de coups, comme si l’on courait dans tous les sens. Le jeune homme recula contre la cloison encore intacte, horrifié. Il songea alors à tous ces châtiments cruels qu’on lui avait raconté que ces hommes, s’ils méritaient encore ce nom, prenaient plaisir à appliquer. Les prisonniers étaient parfois trainés sous la quille du bateau ou alors on leur tranchait les membres… Jonathan frissonna.

Il ne pourrait pas se cacher éternellement ici. Si les pirates ne le trouvaient pas alors il mourrait avec le navire car ce dernier ne tarderait pas à sombrer. Que faire ? Jonathan regarda fébrilement autour de lui. Construire un radeau ? Non. Il avait trop peu de temps. Et à dire vrai, il n’avait aucune idée de comment faire. Il jura intérieurement. C’est à ce moment plus que tout au monde qu’il aurait souhaité être l’un des héros des romans qu’il lisait, plus intelligent, plus fort et plus courageux. S’il avait pu être à leur place rien qu’une seule seconde, alors il aurait sûrement trouvé une solution. Il passa quelques secondes à se lamenter mais fini par se ressaisir, traversé brusquement par une idée folle. Les canots de sauvetage. Il pouvait sortir de cet enfer en canot de sauvetage. Seulement,  ceux-ci n’étaient accessibles que depuis le pont. Tant pis. Il devait prendre le risque.

Il rejoignit la porte aussi doucement que possible et l’entrouvrit afin de prendre connaissance de la situation. Il y avait des pirates partout. La plupart des membres d’équipage gisaient à terre, abattus de sang froid. Jonathan tourna légèrement la tête et aperçu deux flibustiers en train de faire chauffer des pièces d’or sur un brasier. Une fois qu’ils eurent fini, ils les lancèrent à l’un des marins du « Charlotte » miraculeusement vivant. Comme les pièces étaient brulantes, l’homme les lâcha aussitôt. Elles tintèrent sur le sol et roulèrent doucement jusqu’aux pieds de celui que Jonathan supposa être le chef des pirates.

 « Ooooh, tu les as fait tomber, dirait-on. Tu connais le jeu. Tu lâches les pièces, tu meurs. » Susurra t-il.

Puis, se tournant vers ses hommes, il ordonna :

« Ligotez-le et balancez le par-dessus bord. Il m’a assez amusé comme ça. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le malheureux fut jeté à la mer sous le regard impuissant de Jonathan. Les boucaniers éclatèrent unanimement d’un rire gras et puissant qui glaça jusqu’aux os du jeune homme qui les observait. Tandis qu’ils claquaient leurs cuisses, il jugea qu’il fallait profiter de ce moment de distraction pour fuir. Il ouvrit donc la porte qui émit un grincement long et sonore qui attira l’attention de tous les pirates sans exception sur lui. Jonathan déglutit.

« Eh regardez, capitaine ! On dirait qu’on a oublié ce rouquin ! » Balança un flibustier à moitié ivre, une bouteille de rhum à la main.

-Vous savez ce qu’on dit sur les rouquins ? Que ce sont les seuls squales à bouffer des carottes, ce qui leur donne leur couleur orange ! » Cria un autre.

Sa blague que Jonathan trouva des plus mauvaises fut pourtant saluée d’un éclat de rire général.

« Tu ne t’enfuis pas ? » Demanda le capitaine en le pointant de son pistolet.

-A quoi bon ? Vous me retrouverez de toute façon et si je reste ici, je vais mourir alors autant qu’on en finisse. »

Le capitaine baissa son pistolet.

« Tu as du cran, petit. Ça faisait un bail que je n’avais pas trouvé d’homme qui affronte la mort en face. » Déclara t-il.

Jonathan s’autorisa à faire un pas en avant.

« Alors emmenez-moi avec vous. Vous aurez besoin de personnes comme moi à votre bord. J’ai déjà tué, vous savez. C’est pour ça qu’ils m’avaient enfermé. Je m’étais enfui mais ils m’ont retrouvé. Je devais aller en Angleterre pour y être jugé. » Annonça t-il froidement.

Une fois de plus, il avait menti sur toute la ligne mais son ton convainquant semblât faire réfléchir le capitaine. Bien sûr, Jonathan ne voulait pas monter sur le navire de ces brutes dégénérées mais c’était le seul moyen qu’il ait la vie sauve. Il trouverait une solution pour s’évader une fois à bord. Le capitaine ricana et le jeune homme frissonna. Qu’est ce que ça voulait dire ?

« Écoute, gamin. Tu as une tête de tout sauf de tueur. Néanmoins j’admire ta persévérance. Saisissez-le. »

Aussitôt, deux hommes empoignèrent Jonathan qui sentit son courage fondre. Le capitaine s’approcha lentement et, une fois qu’il fut à la hauteur de son visage, lui souffla :

« Le monde aurait besoin de plus d’hommes de ta trempe mais tu restes un témoin gênant et je ne peux pas me permettre de te laisser filer aussi facilement.»

Il se tourna ensuite vers le reste de son équipage et hurla :

« Tous à bord et cap sur la baie des maudits ! Nous allons y larguer ce jeune homme. Est-ce compris ? »

Puis il ajouta à l’intention des deux flibustiers qui retenaient Jonathan :

« Faites ce qui est nécessaire.»

Ils hochèrent la tête. Ils renversèrent brusquement Jonathan au sol qui, ne s’y attendant pas, n’opposa aucune résistance. Etendu sur le ventre, le visage collé sur les lames humides du pont, il pensa à sa pauvre mère et songea qu’il ne lui avait envoyé aucune lettre depuis le début de son voyage. Il ravala difficilement les larmes qui coulaient au coin de ses yeux en songeant à la mort affreuse qui l’attendait. Et pas la peine de se débattre. Le colosse, sans doute assis sur ses cuisses à en juger le poids qu’il y ressentait, lui plaquait la tête d’une main tout en coinçant ses bras dans son dos de l’autre. C’était la fin. Tout à coup, Jonathan sentit qu’on lui retirait ses bottes. Il écarquilla les yeux. Pourquoi les lui enlever ? Ça n’avait aucun sens. A moins que… A moins que oui, bien sûr ! En tant que cadavre, il n’en aurait bientôt plus besoin… 

On le remit brusquement debout. Les lames étaient râpeuses, froides et mouillées, des sensations nouvelles pas vraiment agréables. L’un des pirates, le plus grand, lui arracha sa chemise puis le transporta sur son épaule jusqu’à  leur navire. Une fois sur le pont, il ligota Jonathan au grand mat qui n’y comprenait plus rien. Les flibustiers ainsi persuadés que le jeune homme ne les dérangerait plus, rejoignirent leurs camarades et leurs prêtèrent main forte pour transporter les marchandises de la cale du « Charlotte » à la leur.

Quand ils eurent fini, ils regagnèrent leur bateau sous le regard de Jonathan. Et tandis que le « Charlotte » sombrait ainsi que son équipage, les boucaniers se mirent en route pour ce qu’ils appelaient la baie des maudits. 

Durant les trois heures que durèrent le voyage, Jonathan, qui n’avait d’autre choix, regarda les pirates s’empiffrer, se lancer dans des bagarres qu’il jugea interminables et compter leur or nouvellement acquis. Si ce matin en se levant, on lui avait dit qu’il assisterait à un tel spectacle, il aurait traité de dément le fou qui aurait osé lui faire cette prédiction. Il rêvait depuis tant d’années de rencontrer des pirates, des vrais, de vivre une aventure plus grande que celle que sa misérable vie lui offrait mais il aurait aimé vivre cette aventure ailleurs qu’attaché au mat de leur navire. Non, vraiment, ça n’était pas ainsi qu’il s’imaginait son voyage.

« La baie des maudits est en vue, capitaine ! » Hurla t- on.

Jonathan releva la tête. Une petite plage bordée par une eau émeraude et des falaises hautes de centaines de mètres s’offrait à son regard. Sur la paroi rocheuse de ce paradis perdu poussaient des arbres dont les immenses feuilles gorgées de soleil faisaient de l’ombre à leurs frères enracinés plus bas.

Le jeune homme ne put s’empêcher de lever un sourcil. Le coin n’était vraiment pas désagréable. A dire vrai, Jonathan était même sûr que la plupart des hommes étaient prêts à tout pour mettre ne serais-ce qu’un pied dans cet endroit. Allaient-ils vraiment l’abandonner ici ? La punition semblait étrangement douce mais il ne s’en plaignait pas.

« Jetez l’ancre ! » S’égosilla le capitaine.

On détacha Jonathan pour ensuite l’allonger dos à un morceau du mât d’artimon du Charlotte que les flibustiers avait prit soin de trancher à la hache avant leur départ. Ils lui lièrent mains et chevilles puis le soulevèrent. Ils commencèrent ensuite à faire danser le jeune homme et son morceau de bois en arrière puis en avant, de nouveau en arrière et en avant, et cela de plus en plus rapidement à chaque fois. Les yeux de Jonathan s’écarquillèrent d’effroi. Ils allaient le jeter par-dessus bord. Pourquoi maintenant ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Pourquoi l’avoir amené jusqu’ici ? Ça n’avait aucun sens !

« NOOOOON ! Je vous en prie ! Ne faites pas ça ! » S’époumona t-il en couvrant de sa voix leurs « oh hisse ! »

Le mat s’échappa dans les airs. Jonathan sentit son estomac se retourner. Pendant quelques instants, il eu l’impression de voler mais il n’en profita pas car sa dangereuse embarcation ne tarda pas à toucher l’eau. Jonathan se retrouva aussitôt immergé dans l’eau glacée. Il ne voyait plus rien. Autour de lui, des bulles vertes et bleues dansaient. Paniqué, il avait rejeté involontairement le peu d’air qui lui restait. Il ne pouvait plus respirer. Il essaya de se débattre mais les cordes étaient trop bien serrées. Il leva les yeux au ciel et distingua le navire dont la forme secouée par les vagues se rapprochait. Brusquement, le mat remonta à la surface. Ils flottaient. Jonathan toussait sans réussir à s’arrêter. De l’eau lui sortait de par le nez et la bouche. Un horrible gout salé irritait sa gorge et sa langue mais il était vivant et comme c’était bon ! Le cauchemar n’avait duré que quelques secondes et pourtant, ça lui avait semblé tellement plus long.

Les vagues l’emmenèrent doucement jusqu’au rivage d’ou il pu voir le navire pirate lever l’ancre. Ils le laissaient. Tout allait rentrer dans l’ordre. Il regarda autour de lui et essaya d’analyser la situation. Les doux rayons du soleil caressaient délicatement son torse, le bruit des vagues était vraiment apaisant surtout après ce qu’il venait de vivre et il lui semblât apercevoir des fruits un peu plus loin donc il ne mourrait pas de faim tout de suite. Il réalisa. Il était toujours ligoté. C’était donc ça le supplice auquel on l’avait livré ? Avoir un paradis à portée de main mais être condamné à pourrir sur un vieux morceau de bois ? Il hocha la tête, étrangement détaché de sa situation. Ça semblait logique… Ou alors… Ou alors il allait se faire dévorer vivant par les bêtes sauvages de ce monde perdu… Ou peut-être les deux mais il préférait être déjà mort quand viendrait l’option deux. Il laissa échapper un rire nerveux. Voilà qu’il envisageait sa mort avec une sérénité qu’il n’aurait jamais pensé avoir. Mais pour le moment, il était encore vivant alors autant employer toutes ses forces à le rester.

« Au secours ! » Hurla t-il.

Seul le vent dans les feuilles des arbres lui répondit.

« A l’aide ! Je vous en prie ! » S’égosilla t-il.

Silence.

« Je suis coincé ! »

Le même résultat se produisit. Tout à coup, il entendit un léger clapotis. Il redressa la tête, surpris, et aperçu à la surface de l’eau une grande paire d’yeux noirs qui le fixait. Il plissa les yeux pour être sûr qu’il ne rêvait pas. Cet étrange regard le dévisageait toujours en émettant des sons semblables à un ronronnement. Soudain, une créature émergea de l’eau. Ses oreilles, semblables à de petites nageoires, s’agitèrent légèrement tel que l’aurait fait un poisson. Sa peau totalement grise ressemblait à s’y méprendre à celle d’un amphibien mais en distinguant sa poitrine dissimulée par une sorte de toge, il comprit qu’il s’agissait d’une femelle mais également d’un mammifère. Jonathan trouva son visage, en omettant bien sûr le côté absurde de la situation, pas vraiment désagréable à regarder. Son crâne dénué de cheveux était traversé en son milieu par une sorte de nageoire qui frétillait doucement. Son corps, quant à lui, se terminait en une longue queue tachetée surmonté d’un discret aileron. Ce serait mentir si le jeune homme avait nié avoir pensé que cette créature puisse être une sirène mais en même temps, elle était si différente de ce qu’il avait imaginé.

A dire vrai, il avait même du mal à croire que ce qu’il vivait était bel et bien la réalité mais il se laissa rapidement emporter par la magie du moment et essaya d’échanger avec la nouvelle venue.

« Bonjour ! » Commença t-il.

Elle sursauta.

« Oh pardon, je ne voulais pas te faire peur. Est-ce… Es-ce que tu pourrais m’aider ? »

Elle inclina doucement la tête sur le côté et se rapprocha brusquement de lui. Curieuse et sans que ce dernier ne s’y attende, elle attrapa la mâchoire de Jonathan dans ses mains et le força à ouvrir la bouche. Elle examina soigneusement l’intérieur et le lâcha. Le jeune homme, surpris par la sa force, étira ses lèvres avant de continuer :

« Est-ce que ça t’intrigue quand je parle ? »

Ses yeux s’écarquillèrent.

« Tu comprends ce que je dis ? » Reprit-il.

Après un silence de quelques secondes, elle laissa échapper quelques mots que Jonathan ne comprit pas.

« C’est la première que tu vois un humain, pas vrai ? Si ça peut te rassurer, c’est la première fois que je vois quelqu’un comme toi… »

Elle ne répondit pas.

« Je te promets que je ne te ferai pas de mal. Est-ce que tu pourrais me détacher ? » Demanda t-il.

Elle glissa jusqu’à Jonathan et commença à le renifler à l’aide de son minuscule nez qui ressemblait à s’y méprendre à celui d’un chat. Il y avait quelque chose chez elle, malgré son côté aquatique, d’indéniablement félin.

Si c’étaient les cris du jeune homme qui l’avait attirée en premier, à partir de maintenant, elle était d’avantage intéressée par son odeur salée, qui lui rappelait celle des algues qu’elle avait l’habitude de consommer, que par autre chose. Elle s’approcha un peu plus jusqu’à nicher son nez dans son cou.

« Qu’est…Qu’est-ce que tu fais ? » Bégaya ce dernier, nerveux.

-Nana ula. » Lui répondit-elle en plaquant une main sur sa bouche.

Elle le renifla de nouveau. Oui, c’était bien la même odeur. Manque de chance pour Jonathan, il avait de nombreuses fois eu l’occasion de se faire tremper dans cette horrible journée et sentait désormais une odeur équivalent pour la sirène à un plateau de fruits de mer. Elle sortit donc timidement sa langue rosée et commença à lécher le cou de Jonathan qui ne pu s’empêcher de glousser à cet étrange contact.

« Arrête ça tout de suite et détache moi ! » Lui ordonna le jeune homme qui luttait contre l’envie irrésistible qui lui prenait d’éclater de rire.

Mais la douce créature ne l’entendait pas de cette oreille et le gout salé de Jonathan lui plaisait aussi était-elle bien décidée à continuer. De plus, le bruit qu’il faisait l’amusait. Elle remonta doucement jusqu’à son oreille et remarqua que ses « gazouillis » au départ discrets, devenaient plus forts. Elle insista donc dans cette zone mais fut interrompue par Jonathan qui la chassa d’un léger coup de tête, bien décidé à ne pas se laisser faire.

Surprise, la sirène tressaillit et recula. Elle hocha la tête de manière saccadée, comme si elle jugeait de la dangerosité de la chose à laquelle elle avait affaire, puis se rapprocha, prête à tout pour profiter de sa friandise. Néanmoins, ayant retenu que le jeune homme risquait de lui donner d’autres coups si elle restait dans cette zone, la créature abandonna son cou pour ses bras impuissamment étendus au dessus de sa tête.

Elle commença donc par lécher ses poignets puis coula lentement le long de ses avant-bras. Jonathan se mit à glousser de plus en plus fort. Son corps était secoué de frissons plus insupportables les uns que les autres qu’il n’arrivait pas à réprimer. Plus jeune, il lui arrivait de se bagarrer gentiment avec des chiens errants dont il avait gagné la confiance. Ces derniers ne pouvaient s’empêcher de le lécher et le jeune homme, amusé, se prenait souvent au jeu. La sensation qu’il ressentait en ce moment même était à peu près semblable. Pas vraiment désagréable et bien qu’un brin fatigante en raison de la tension qu’elle imposait à son corps, pas vraiment agressive non plus.

Dans une autre situation, il aurait sûrement prit plaisir à se chamailler de cette façon mais pas aujourd’hui, pas maintenant. Il était ligoté, sans nourriture ni eau et sans connaissance des dangers de l’endroit ou il avait atterri. Ça n’était vraiment pas le moment pour se taquiner.

« Arrête, je t’en prie. Il faut vraiment que tu me libères, c’est important ! » Tenta t-il en se mordant les lèvres.

Craquer ne ferait qu’empirer les choses, il en était persuadé. Il inspira une grande bouffée d’air dans l’espoir de résister plus longtemps au supplice auquel il était voué. La créature l’ignora royalement et poursuivit sa route jusqu’à ses aisselles. A peine avait-elle touché à cette zone du corps de sa victime que Jonathan souffla brutalement tout l’air accumulé dans ses joues, lui donnant l’air d’un ballon qui se dégonflait. Ses dernières barrières mentales cédèrent aussitôt et il se mit à rire aux éclats. La sirène, inconsciente de l’effet qu’elle produisait, poursuivit son buffet innocemment. Ayant fini de gouter à la périphérie de l’aisselle du jeune homme, elle logea sa langue directement en son milieu et commença à en lécher impitoyablement tous les recoins. Jonathan hurla à s’en déchirer les cordes vocales.

Tout à coup, une seconde tête émergea de l’eau. Elle observa l’étrange spectacle qui s’offrait à elle puis, inclinant la tête, porta toute son attention sur le jeune homme. Loin d’arrêter la torture à laquelle il était soumise, elle s’approcha de lui et toucha timidement ses cheveux. C’était doux… Un peu comme les poils d’une jeune otarie ou plutôt comme la fourrure d’un lion de mer. Intriguée, elle laissa courir une main sur son torse dénué puis glissa jusqu’à ses jambes. Le corps de cet étrange animal semblait se scinder en deux… Il était dénué de queue. Alors elle se rappela du folklore et des légendes de son peuple à propos d’une créature que l’on appelait « Tele unae », celui qui détruit. On racontait qu’il vivait sur terre, qu’il marchait sur deux jambes (ce qui ne signifiait rien pour elle car elle ignorait ce qu’était une jambe) et surtout qu’il était capable des pires atrocités. Il n’avait pas vraiment l’air dangereux à se trémousser comme ça dans tous les sens… Elle arriva à ses pieds et remarqua que cet étrange être possédait deux peaux et que la seconde était en train de s’enlever. Peut-être muait-il ?

 Jonathan, qui n’arrivait plus à réfléchir, ses sens submergés par la terrible sensation, sentit tout de même l’air frais lui caresser le talon. Sa chaussette avait dû s’enlever en bougeant… Il ne s’en était même pas rendu compte.

La seconde créature, soucieuse du bien-être de la forme de vie à laquelle elle avait affaire, décida d’enlever la mue alias la chaussette de Jonathan le plus délicatement possible. Evidemment, ce dernier essaya de la retenir avec ses orteils, en vain. En voyant ces cinq petites choses roses gigoter à l’air libre, la sirène écarquilla les yeux. Qu’est ce que cela pouvait bien être ? Elle les attrapa donc et commença à les tripoter doucement.

Jonathan, déconcentré par les attouchements humides de son premier bourreau, n’avait pas réussi à se préparer mentalement à cette attaque pour le moins inattendue. Son rire redoubla en intensité et les larmes ne tardèrent pas à lui monter aux yeux. Il avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Il était là, dans un endroit absolument magique entouré d’êtres fascinants et il était en train de se faire bêtement chatouiller à mort sans pouvoir rien y faire.

Il essaya de repousser son second bourreau en cachant son pied sans défense avec l’autre mais à son grand désespoir, la sirène en profita pour ôter la deuxième chaussette de Jonathan. Elle fut surprise de constater que ses deux pieds étaient tout à fait identiques. Elle commença donc à faire tournoyer les orteils de son pied gauche entre ses doigts. Ces choses molles l’intriguaient. Jonathan se mit à rire de manière frénétique. Remarquant l’effet qu’elle produisait, la créature décida de pousser l’expérience plus loin. Elle cala donc sa queue sous le pied du jeune homme et gratouilla délicatement sa plante du bout de ses petites griffes. Jonathan cru que sa vessie allait exploser. C’était tout bonnement insupportable. C’est à ce moment que sa première tortionnaire, ayant achevé de lécher son aisselle, descendit lentement sur son ventre. Jonathan secoua la tête dans tous les sens, espérant que cela lui remettrait les idées en place, que cela ferait changer les choses mais rien n’y fit. Son rire, à présent indistinguable de celui d’un dément, retentissait dans toute la crique.  

Brusquement, une troisième sirène sortit de l’eau et cria des mots que le jeune homme ne comprit pas à l’intention des deux autres présentes sur la plage. Ses traits étaient plus marqués. Sans doute était-elle légèrement plus âgée. Ce que Jonathan ignorait était que ces trois créatures appartenaient à la même fratrie et que celle qui se tenait devant lui, le visage déformé par la colère, n’était personne d’autre que leur sœur aînée qui avait passé une bonne partie de la matinée à les chercher dans le récif ou elles habitaient. En voyant l’humain étendu sur la plage, elle comprit que ses sœurs étaient simplement curieuses et leur proposa de leur montrer quelque chose d’amusant.

 Jonathan, luisant de sueur, avait profité de l’accalmie pour reprendre son souffle, mais en les voyant discuter entre elles, il sentit une peur morbide et glacée s’infiltrer dans chaque partie de son être. Le cauchemar n’était pas fini.

L’ainée des trois sœurs s’installa juste derrière la tête de Jonathan et remua ses doigts à quelques centimètres de ses aisselles.

« Écoutez, je ne vous veut aucun mal. Libérez-moi et je m’en irai. Je vous promets que vous ne me reverrez plus ! Je… » Débita t-il en espérant que la nouvelle venue se montrerait plus raisonnable.

Il n’eu pas le temps de terminer sa phrase qu’elle passa brutalement à l’attaque. Surpris par la soudaineté dont elle avait fait preuve, Jonatahn explosa de rire. La torture s’arrêta aussi brusquement qu’elle avait commencé. La créature releva la tête vers ses sœurs et leur fit comprendre de l’imiter. Amusées par le bruit du jeune humain, celles-ci ne se firent pas prier. L’une commença à faire courir ses doigts sur les côtes et le ventre sans défense de Jonathan tandis que l’autre se mit à gratouiller simultanément les pieds de sa victime. Enfin l’ainée reprit le supplice là ou elle l’avait laissé et fit doucement tournoyer ses index aux creux des aisselles trop sensibles du jeune homme. Jonathan hurla, supplia mais rien n’y fit. Puis elles changèrent de méthode et se contentèrent de le caresser ou de le frôler mais son corps à présent ultra sensible ne le supportait plus. Atroce, c’était le seul mot qui lui venait à l’esprit. Il se rappela du nom de cet endroit. La baie des maudits… Elles allaient le tuer, le tuer de rire. Il ne pensait même pas que ça puisse être possible...

« Laissez le tranquille, espèce de déesses des enfers ! » Cria tout à coup une voix.

Des cailloux commencèrent à pleuvoir autour de Jonathan. Effrayées, les trois créatures retournèrent à l’eau en moins de temps qu’il n’aurait fallu pour le dire. Un jeune homme à la peau noire comme l’ébène s’approcha de Jonathan. Ses yeux couleurs de l’océan rencontrèrent ceux du roux.

« Qui êtes-vous ? » Voulu t-il demander mais les mots moururent sur ses lèvres.

Il était épuisé. Il n’arriverait pas à formuler la moindre phrase cohérente après ce qu’il venait de subir. Le nouveau venu trancha ses liens puis l’éloigna de la plage en le tirant sous les bras.

« Vous ne craignez plus rien. Je m’appelle Taha. » Se présenta t-il en devinant les pensées de son interlocuteur.

-Jo…Jonathan…

-J’ai un fusil dans mon campement mais je ne l’ai pas prit. Je sais ce que vous ont fait endurer ces créatures, elles m’ont fait la même chose. Mais ce n’est pas une raison pour les tuer. Elles ne sont pas foncièrement méchantes, juste un peu trop curieuses. Pour elles, apprendre à connaître une chose nouvelle passe forcément par le sens du toucher. Le seul moyen de les faire fuir est de les effrayer un tantinet. Heureusement, ce ne sont pas de grandes combattantes. »

Jonathan se remit doucement assis.

« Je dois en déduire que vous ne venez pas d’ici… » Émit-il.

-Nah, j’ai été capturé par des hommes dans mon village et emmené sur un navire il y a maintenant plusieurs années de ça. Je me suis enfui avec un de leurs canots de sauvetage et c’est là que j’ai découvert cette île.

-Je suis désolé d’apprendre ça…

-Vous n’y êtes pour rien si les gens sont méchants.

-Mais… Vous m’avez sauvé sans hésiter… Vous ne savez même pas qui je suis. Peut-être que je suis un criminel.  

-ça, c’est vous que ça regarde. Pas moi. Moi j’ai fait ce que je devais faire. Si je n’avais pas agi, vous seriez peut-être mort. Ça aurait revenu au même que si j’avais mit un pistolet sur votre tempe. Je n’aurais pas valu mieux que ceux qui m’ont arraché à ma famille. »

Jonathan baissa la tête en méditant sur ses paroles.

« C’est profond ce que vous dîtes… » Laissa t-il échapper après plusieurs secondes de silence.

Taha ne répondit pas tout de suite.

« Ouais… Peut-être bien… Et puis maintenant, je vais avoir un pote avec qui discuter ! Hein, Jonathan ! Tu veux bien être mon pote ? » S’écria t-il tout à coup en prenant le jeune homme par l’épaule.

Ainsi débuta leur amitié. Environ huit mois plus tard, un navire français mouilla l’ancre dans la baie des maudits. Les deux amis furent recueillis par ce dernier et contèrent leur histoire aux marins. Ceux-ci furent tellement ébahis qu’une fois arrivés à bon port, ils commencèrent à en parler à tous ceux qu’ils croisaient. L’étrange récit fini par parvenir, quoiqu’un peu déformé, aux oreilles d’un vieux romancier célèbre en panne d’inspiration. Cette histoire lui fit l’effet d’un coup de fouet. Aussitôt, il remua ciel et terre pour retrouver Taha et Jonathan. Quand il les rencontra enfin, il leur proposa une petite fortune en échange de leur témoignage. Ils acceptèrent et avec l’argent gagné, ils achetèrent un navire et entreprirent un long voyage afin de retrouver la famille de Taha. Ce nouveau départ signa le début d’une série d’aventures plus stupéfiantes les unes que les autres, mais ça, c’est une autre histoire. 

Ils aiment : Spyro220