Histoire : PLOMBERIE ET CHATOUILLES

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Histoire


Histoire ajoutée le 28/08/2026
Épisode ajouté le 28/08/2026
Mise-à-jour le 28/08/2026

PLOMBERIE ET CHATOUILLES

PLOMBERIE ET CHATOUILLES

Ce mardi-là, le ciel de Paris avait pris la teinte exacte d’un fond d’écran par défaut sur un ordinateur portable en fin de garantie. Une pluie fine et tenace tombait avec cette régularité désespérante qui transforme le bitume des boulevards en miroir liquide et donne aux usagers du trottoir la mine réjouie d’un contribuable recevant une notification de l’Administration fiscale.

Devant la porte vitrée à digicode du numéro 14 de la rue des Capucins — immeuble résidentiel d’un chic si impérieux que même les compteurs Linky y semblaient arborer une cravate —, se tenait Ernest Pinson.
Les soixante ans bien sonnés, le sieur Pinson ajustait avec une précision de topographe sa casquette en toile sur un crâne poli par six lustres d’existence et les vapeurs de soudure. Pinson n’était pas un simple déboucheur de lavabos à la sauvette ; il appartenait à cette élite en voie d’extinction : la confrérie des maîtres artisans, philosophes du joint torique, ne jurant que par l’infaillibilité du café allongé sans sucre, la balistique d’une clé à molette universelle et l’observation hautement désabusée de leurs contemporains.

Sa moustache poivre et sel, véritable bosquet d’indépendance, lui conférait l’air d’un morse de grande famille ayant lu tout Schopenhauer entre deux soudures. Il exhalait un parfum subtil où le mastic de silicone disputait la primauté à l’expresso bon marché et aux effluves de vapoteuse saveur « vanille des îles ». Pour Ernest Pinson, un siphon obstrué constituait la seule métaphore valable de la destinée humaine : la pression monte dans le réseau, la communication se coupe, et ça finit toujours par recracher au moment le moins opportun.

À sa gauche, courbé sous le poids d’une sacoche à roulettes ultra-renforcée qu’il tirait avec la résignation admirable d’un martyr de la cause ouvrière, cheminait Barnabé.

À trente ans révolus, Barnabé représentait un miracle d’ingénierie sociale. Après avoir gaspillé la fleur de sa jeunesse — dix longues années d’études — à numéroter des monnaies mérovingiennes et à rédiger une thèse sur l’usage du sesterce dans le Bas-Empire pour une université en voie de dégraissage budgétaire, il avait opéré une reconversion fulgurante et inattendue vers la plomberie sanitaire. Ce choix découlait d'un syllogisme d'une santé absolue : si l’humanité du XXIe siècle pouvait à la rigueur se passer de grammaire comparée et de pièces en bronze du Ve siècle, elle ne renoncerait pour rien au monde, sous aucun gouvernement et quel que soit le cours du Bitcoin, au fonctionnement irréprochable de son Sanibroyeur.

La nature, toujours encline aux plaisirs de la farce, avait doté cet ancien rat de bibliothèque d’une carrure d’instructeur de CrossFit. Ses épaules condamnaient l'accès aux ascenseurs et ses pognes, autrefois habituées à manipuler la pince à épiler de précision afin de saisir une pièce en bronze, pouvaient plier un tube de cuivre comme s’il s’agissait d’un biscuit cuit au four. Il arborait en outre un regard d’un bleu porcelaine, candide et mélancolique, assorti d'une fidélité conjugale tellement féroce qu’elle confinait à la provocation envers le reste de l’humanité.

Barnabé n’aimait pas sa Mathilde ; il lui vouait un culte presque monacal. Dans les dédales obscurs des tuyauteries techniques de la capitale, seule le soutenait la vision heureuse de leur appartement de la rue de la Roquette, où l’attendaient chaque soir, vers dix-neuf heures, le sourire de sa douce, la bonne odeur d’un plat mijoté sous vide et une paire de chaussons à mémoire de forme amoureusement posés près du radiateur.

Les deux hommes grimpèrent les quatre étages d’un immeuble dont la cage d’escalier fleurait bon le savon noir bio.
La cliente, une certaine Madame Laura Descarreaux, répondit au coup de sonnette avec une vélocité qui trahissait une station prolongée derrière l’œilleton numérique. Elle oscillait avec une maîtrise consommée entre trente-cinq et trente-six ans — cet âge béni où la femme a remisé les timidités niaises de l'adolescence sans pour autant souscrire aux contraintes austères du troisième âge.

— Entrez, messieurs, je vous en prie ! flûta-t-elle en s’effaçant dans un balancement de hanches rigoureusement paramétré.
Laura était ce qu’il convient d’appeler une « belle plante d’intérieur ». Elle arborait une chevelure d’un blond incendiaire, travaillée selon un désordre faussement négligé d’où s’échappaient de petites mèches stratégiques. Son beau visage, semblant maquillé au pistolet à peinture, offrait deux yeux sombres entourés de fard noir lui donnant l'intensité dramatique d'une influenceuse spécialisée dans le développement personnel en manque d'abonnés.

Elle portait une tenue d’intérieur qui relevait davantage de la nuisette en soie synthétique haut de gamme que du survêtement de travail. Le tissu, fluide et d'une neutralité vestimentaire toute relative, semblait défier les lois de la physique moderne : à chaque inspiration, le vêtement soulignait des reliefs que la morale courante désapprouve d'ordinaire avant l'heure de l'apéro. Pour parfaire le tableau, elle avait troqué ses escarpins de marque contre de minuscules pantoufles en velours à pompons roses d'un goût parfaitement discutable.

À peine le seuil franchi, l’incident hydraulique ayant motivé la visite — une fuite sous l’évier encastré de la cuisine américaine — fut relégué au rang d'événement d'une insignifiance totale. Laura Descarreaux n’avait d’yeux et de micro-soupirs que pour Barnabé.

Le jeune homme, sanglé dans son pantalon de chantier multipoches dernier cri, offrait un contraste dévastateur avec les cadres maigrelets abonnés aux salles de gym du quartier qu’elle croisait d'ordinaire dans le hall.
— Oh ! Messieurs ! soupira-t-elle en portant une main manucurée à sa poitrine pour en faire valoir les trépidations, tout en faisant battre ses faux cils au rythme d’un drone en phase de décollage. Mon installation fait des bruits épouvantables depuis ce matin… C’est tellement inquiétant pour une pauvre femme seule en télétravail dans un si grand espace.

Barnabé, traversé par une décharge de panique conjugale, riva instantanément son regard sur le boîtier de sa visseuse sans fil professionnelle. Il contemplait le plastique renforcé de son outillage avec la dévotion d’un ermite au désert, calculant la résistance des matériaux pour s’interdire formellement de jeter le moindre coup d’oeil vers un décolleté dont la profondeur architecturale défiait toutes les normes de sécurité du bâtiment.

— On va… on va regarder le tuyau d’évacuation, madame, bredouilla le colosse d’une voix muée par l’inquiétude, agrippant sa pince multiprise comme un marin s’accroche à son canot de sauvetage.

Pendant ce temps, en retrait près de la machine à expresso, le père Ernest Pinson analysait la situation. Accoudé au plan de travail en quartz, ajustant sa casquette et tirant une bouffée de sa vapoteuse, le vieux briscard clignait des yeux. C’était le regard du singe savant à qui on ne la fait plus : l’oeil de l'expert qui flaire la farce contemporaine et qui savoure déjà la chute du scénario.
Pendant deux heures montre en main — deux heures qui ressemblèrent à un chemin de croix pour le pauvre diplômé en numismatique —, ce fut un feu d'artifice de séduction lourde. Laura Descarreaux déploya tout le catalogue des tentations d’appartement.

Tantôt elle faisait tomber son téléphone portable, lequel venait d'atterrir avec une précision chirurgicale sur la chaussure de sécurité de Barnabé ; tantôt elle se courbait en deux pour feindre de chercher un écouteur sans fil imaginaire roulé sous le buffet, offrant un panorama anatomique propre à faire damner un conseil d'administration tout entier. Puis, s'épongeant le front d'un geste théâtral, elle demandait d'une voix langoureuse s’il ne faisait pas « un peu lourd dans cet appartement pour des hommes si affairés ».
Barnabé, la tempe moite, rougissait à la vitesse d’une LED surchauffée. Il invoquait mentalement l'image salvatrice de sa douce Mathilde, rue de la Roquette, avec son plat mijoté. Pour échapper aux assauts de cette créature, le géant finissait par enfoncer les trois quarts de son buste sous le meuble de cuisine, se réfugiant au milieu des flexibles en inox comme un bernard-l'hermite dans son rocher.

Ernest Pinson savourait la scène. Mais voyant son second proche de la crise d'apoplexie morale et constatant que le travail stagnait lamentablement, le chef d'entreprise comprit qu’il devait intervenir au nom du Code du travail et accessoirement des Droits de l’Homme.

Il tapota l'épaule de l'ancien chercheur et l'attira vers le couloir sous le prétexte éminemment technique d'aller chercher un « joint d'étanchéité à mémoire de forme ».
Une fois hors de portée des oreilles de la maîtresse des lieux, Pinson ajusta sa casquette.
— Dis donc, mon grand, chuchota le senior avec un clin d'oeil appuyé, elle te colle aux basques comme du scotch de peintre sur du placo frais, la dame en nuisette !
— C’est une horreur, patron ! gémissait le malheureux en s'essuyant le front. Une horreur absolue ! Elle me souffle dans les tifs dès que je prends un embout de tournevis. Si Mathilde entend parler de ça, elle me résilie mon contrat de mariage sans préavis et elle me fend le crâne avec une poêle en fonte ! Faut que ça cesse !
— Du calme, gamin, fit le père Pinson avec un sourire de conspirateur. On ne discute pas avec les clientes exaltées, et fuir serait contraire à la charte qualité de l'entreprise. Laisse faire le vieux. J'ai dans ma caisse une méthode radicale pour calmer les passions de salon : si la dame veut du divertissement, on va lui en donner pour son argent !

De retour dans la cuisine, Madame Descarreaux s'était drapée contre l'îlot central, offrant une pose sculpturale, pétrie de promesses affriolantes.
— Dites-moi, jeune homme, murmura-t-elle à l'adresse du colosse, n'y a-t-il vraiment aucune méthode pour colmater les fuites affectives ?
C’était la goutte d’eau. Et surtout, l’échéance du plan.

Pinson adressa un signal d'un coup de menton. Barnabé, mû par l’énergie du désespoir et la perspective sacrée du ragoût de Mathilde, s’avança d’un pas décidé. En un tour de main digne d'un illusionniste, le père Pinson saisit les deux poignets de la dame pour les maintenir fermement, mais sans violence, dans son dos.
― Oh mais oui, chère Madame il en existe une qui est infaillible… vous allez voir ! lui souffla-t-il à l’oreille.

Prise au dépourvu, Laura n'eut même pas le temps de pousser un cri d'indignation. Barnabé, inspiré par une muse vengeresse, venait de mettre la main sur un plumeau à poussière en fibres synthétiques déniché dans un vase design. Sans une hésitation, l'ex-numismate avança l'ustensile vers les flancs sans défense de la séductrice.

Or, il se trouvait que Laura Descarreaux possédait une faille biologique majeure : une hypersensibilité aux chatouillements d’une violence purement catastrophique. Le simple souffle de la climatisation sur ses côtes suffisait à la faire tressaillir ; l'assaut en règle d'un plumeau aux poils synthétiques manié par un titan de cent kilos relevait de la fin du monde.

Ce fut un effondrement complet de la dignité moderne. Prise au piège entre l'îlot central et le réfrigérateur américain, la malheureuse s'effondra aussitôt sur le carrelage sous l’effet du chatouillement dévastateur. Son vernis de femme moderne s'évapora dans un premier hoquet de stupeur, immédiatement suivi d'un éclat de rire hystérique, suraigu et totalement incontrôlable, qui fit vibrer les verres en cristal du vaisselier au risque de les faire exploser.

— Hi ! Hi ! Ah ! Non ! Pas là ! Par pitié ! pépiait-elle en trépignant furieusement des pieds, perdant instantanément toute prestance.
Barnabé, se découvrant une dextérité insoupçonnée, faisait voleter les fibres du plumeau avec la maestria d'un virtuose. Il attaquait les flancs, s'attardait sous les bras et traçait de petits motifs endiablés le long des côtes, descendant vers la taille et remontant aux creux les plus sensibles des aisselles.
Laura entrait dans une phase d’asphyxie. Sa sensibilité cutanée transformait la moindre fibre du plumeau en une secousse de mille volts. Elle se tordait comme un câble électrique sous tension, exécutant un répertoire de contorsions que la gymnastique moderne et la bienséance désapprouvent formellement.

— Je… ahah ! … je rends les armes… hi ! hi ! … AR-RÊ-TEZ DE ME CHATOUUUUILLER ! Criait-elle entre deux suffocations, le visage rouge tomate, la bouche ouverte dans un rictus d'agonie faussement joyeuse.

Ses cheveux, si soigneusement coiffés, s'échappèrent de leurs pinces pour former une crinière hirsute. Ses larmes, jaillissant sous la violence des spasmes, entraînaient le mascara de ses paupières, traçant de longues marbrures noires sur ses joues.
V

voyant le terrain mûr, le père Ernest Pinson décida d'accentuer le traitement. Tout en maintenant fermement la captive, le vieil artisan avisa la nudité de ses pieds, dont les pantoufles avaient été projetées sous la table dès les premières secondes. De ses gros doigts rendus calleux par quarante ans
de métier, il se mit à gratter à petits coups secs la voûte plantaire de la belle, puis l'espace entre ses orteils.

Ce fut l'estocade. Laura bascula dans un pur délire. Elle jeta la tête en arrière avec un râle qui tenait à la fois du chant du cygne et du sifflement d’une cocotte-minute. Ses genoux tentaient de remonter à son menton, sa nuisette s'ouvrait dans un désordre vestimentaire absolu, tandis qu'elle poussait des hurlements gutturaux, incapable de reprendre son souffle.
— Mon Dieu ! patron ! s'inquiéta un instant Barnabé en ralentissant la cadence. Elle va nous faire un malaise !
— T’inquiète et continue, gamin ! elle fait son cinéma uniquement pour qu’on arrête de la chatouiller ! rugissait le père Pinson, plié en deux par son propre rire et maintenant sa prise ferme. Il faut que son envie de draguer le personnel sorte jusqu'à la dernière goutte !
Et le plumeau de reprendre sa sarabande infernale, traquant la chatouille sous le menton, sur le nez, dans les narines et dans les oreilles, derrière les genoux et sur le ventre secoué de soubresauts. Laura ne riait plus : elle couinait, elle gloussait, elle aboyait presque, ridiculisée par sa propre anatomie, suppliant les deux artisans dans une langue inaudible où les mots « grâce », « pitié » mêlés à quelques insultes se perdaient dans des cascades de hoquets.

Au bout de très longues minutes qui avaient paru des siècles à la pauvre Laura, Pinson relâcha soudain la pression, libérant les poignets de sa captive. Barnabé, de son côté, reposa le plumeau dans son vase avec une lenteur solennelle.
Le calme revint dans la cuisine, lourd, épais, irréel.

Sur le carrelage, Madame Laura Descarreaux ressemblait à une rescapée d'un naufrage en mer du Nord. Le souffle court, les joues brûlantes, elle tentait de rassembler les morceaux de sa dignité perdue. D'une main tremblante, elle réajustait les pans de sa nuisette, ramassait une pince à cheveux et s'efforçait de dompter une chevelure qui évoquait un nid de pie après l'orage.
Pinson tendit sa tablette tactile d'un geste d'une courtoisie irréprochable.
— Une petite signature électronique au bas de l'écran, madame, s'il vous plaît. Pour valider l'intervention et l'étanchéité retrouvée.

Laura, la signature à peine griffonnée avec un doigt tremblant, comprit soudain que sa défaite était cuisante et que l'affront fait à son pouvoir de séduction exigeait une réplique immédiate.
Se redressant avec fierté — ou du moins de ce qu'il en restait —, elle croisa les bras sur sa nuisette, les yeux étincelants d'une fureur noire.
— Vous êtes deux monstrueux abrutis ! cracha-t-elle, la voix éraillée. C'est une agression ! Une violation de domicile avec voies de fait ! Je m'en vais de ce pas appeler le 17 ! Dans dix minutes, la police sera là, et vous passerez la nuit en garde à vue !

À cette terrible menace, le grand Barnabé et le père Ernest Pinson ne bougèrent pas d'un millimètre. Ils se regardèrent. Un long silence s'installa, seulement troublé par le bourdonnement du réfrigérateur.

Pinson haussa un sourcil. Barnabé esquissa un sourire qui n'annonçait rien de bon.
— Dis donc, gamin, souffla le vieux patron en retirant doucement sa casquette, il me semble que la cliente n'a pas tout à fait assimilé le principe de la purge.
— Je crois bien, patron, répondit l'ancien numismate en retroussant posément ses manches. L'installation a encore besoin d'une petite intervention…

Avant même que Laura n'ait pu esquisser le moindre geste vers son smartphone posé sur le comptoir, le piège se referma avec la précision d'un algorithme.
En une fraction de seconde, Pinson la bascula sans ménagement sur le canapé du salon, la bloquant totalement et s'emparant de nouveau à deux mains de la plante de ses pieds nus. Simultanément, Barnabé se chargea de ses flancs, les doigts fouillant les côtes et les aisselles avec un enthousiasme renouvelé.

Ce n’était pas une simple punition : ce fut un pilonnage en règle, un assaut combiné, un conflit épidermique.
— Non ! Pas encore les chatouilles ! Ahah ! Ne touchez pas à mes… HIIII ! HAHAHAHA ! hurlait-elle dans un strident grincement de gorge.

Pinson, de ses gros pouces calleux de praticien du métal, imprimait de petits moulinets vicieux sur le creux le plus tendre de la voûte plantaire, tandis que Barnabé balayait les côtes de droite à gauche avec la vitesse d'un essuie-glace en plein orage.

Laura retomba instantanément dans un état proche de la démence complète. Sa vision se flouta sous un déluge de larmes ; son corps exécutait sur le canapé une rumba frénétique. Elle ruait, elle tortillait son bassin, totalement incapable d'opposer la moindre résistance physique ou juridique.
— La police !... hi ! hi ! … je vais… ahah ! … porter plainte pour… vous allez… ! s'étranglait-elle, la bouche ouverte sur des abîmes de détresse hilarante.
— Allez-y, composez donc le 17, madame ! rigolait Pinson en insistant sur le gros orteil. Mais n'oubliez pas de préciser au policier qu'on vous attaque en vous chatouillant !
— Pensez au rapport de plainte, patron ! surenchérissait en riant Barnabé en la grattouillant sous les bras. Ils vont adorer la déposition ! Peut-être même qu’ils vont demander une reconstitution des faits ! AHAHAHA !

Laura n'en pouvait plus. Sa peau, saturée d'influx nerveux, brûlait sous les attaques répétées de ses deux bourreaux. Elle couinait, suffoquait, trépignait, perdant le peu de salive et d'orgueil qui lui restait. La menace judiciaire venait de se dissoudre dans une marée de hoquets incontrôlables.
— PITIE ! hurlait-elle enfin en se tordant comme une anguille. PITIE ! Je ne téléphone plus ! N'appelez personne ! Je retire tout ! Pardon ! PIIIII-TIÉ ! ARR…RRETEZ LES CHATOUUUUILES !

Sur ces déclarations tant attendues, la coalition des plombiers cessa les hostilités.

Pinson libéra les chevilles ; Barnabé relâcha sa pression sur les côtes de la jeune femme.
Laura resta étalée de tout son long sur le velours du canapé, haletante, le visage cramoisi, les cheveux en pétard, la nuisette défaite et l'esprit définitivement lavé de toute envie de séduction comme de toute
velléité de procédure. Elle les regardait avec de grands yeux épouvantés, comme on contemple deux démons sortis d'une chaudière en ruine.

— Voilà une intervention définitivement clôturée, conclut le père Pinson en rajustant sa casquette. Bonsoir, chère Madame, et n'oubliez pas, nous restons à votre disposition pour revenir purger vos radiateurs avant l'hiver ! La satisfaction du client est la devise première de notre entreprise…

Les deux hommes s'en allèrent enfin dans la nuit parisienne, fiers d'avoir terminé un chantier et sauvé la paix d’un ménage.

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