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- Les onireines
Histoire ajoutée le
22/07/2015
Épisode ajouté le
22/07/2015
Mise-à-jour le
03/07/2021
-
Blast - il y a 11 ans
Bonjour, Merci pour le commentaire. Tu as raison, ce prologue n'a que peu lieu d'être, après réflexion. J'espère me rattraper avec le premier chapitre que voici, bien plus consistant... Partie première Chapitre I : 1 Avenue de la fanfare, Mélénice, France, le petit matin Une impression abominable de chute tira Iris de son profond sommeil. Tandis qu'elle s'attendait à se retrouver dans son lit douillet, son arrière-train heurta douloureusement le sol, signe qu'elle avait bougé et même bien bougé tandis qu'elle dormait. Désorientée, les paupières closes et la gorge sèche, elle attendit un peu, puis rouvrit lentement les yeux. Son coeur bondit dans sa poitrine lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne se trouvait plus dans sa chambre d'internat. En un agile saut elle fut sur pieds, découvrant sous ceux-ci un tapis aussi gris qu'étranger, lequel semblait couvrir une bonne partie du sol. Frénétiquement son regard se mit à scruter les lieux à la recherche d'une explication, d'une présence. Peut-être n'était-ce là qu'une mauvaise blague de ses camarades, même si elle en doutait fort. A force de balayer la salle obscure dans laquelle elle était arrivée, d'une manière ou d'une autre, Iris remarqua que, allongée sur un large lit à la parure de soie noire, une très jeune adulte la considérait, éberluée. Leurs regards ne se quittèrent pas, l'une interrogeant l'autre quant à sa présence en ces lieux. Iris était paniquée, à l'inverse de cette étrange femme qui l'observait avec plus de curiosité qu'autre chose. Pourtant, elle paraissait dans une posture délicate, captive qu'elle était, retenue sur sa couche par quatre anneaux d'acier chacun ancré au meuble par une assez longue chaînette. Ses poignets et chevilles, frêles et graciles, ne pouvaient pas trop s'éloigner du lit sans qu'un cliquetis discret ne résonne. - Surtout ne crie pas, lança soudainement la prisonnière en tendant une main suppliante vers Iris. Celle-ci, déboussolée et effrayée, se raccrocha à cet étrange individu qu'elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, et se jeta à ses côtés pour tenter de la libérer. Ses doigts glissèrent le long d'un des anneaux de métal, ne rencontrant qu'un mécanisme de bonne facture et finement ouvragé de runes noires. - Ne te fatigue pas, tu ne pourras pas m'aider sans la clef. - Merde ! s'exclama Iris en sentant une peur panique la gagner rapidement. Qu'est-ce qu'on fait ? Où on est là ? Devant ce spectacle, la mystérieuses jeune femme plongea ses yeux d'encre dans les siens, et lui tendit à nouveau la main. - pour commencer, il faut que tu te calmes. Assieds-toi à côté de moi. Iris mit quelques secondes à obéir, détaillant ce qui l'entourait avec une minutie que son épouvante décuplait. Elle ne vit cependant pas grand chose mis à part ces épais tapis gris au sol, ces murs de pierre et une solide porte de bois sombre au fond. Un éclat métallique lui parvint à mi-hauteur, trahissant certainement la présence d'une serrure. Mais ce qui angoissait réellement iris, outre le fait qu'elle se sentait potentiellement menacée, était qu'elle ne parvenait pas à localiser la moindre source de lumière. Son ombre lui indiquait que l'éclairage provenait du plafond, or aucun dispositif ne s'y trouvait. Finalement, résignée et n'ayant pas d'autre choix que de s'en remettre à cette parfaite inconnue, elle se laissa choir à genoux, près de la captive. Malgré sa vue brouillée de larmes, elle remarqua que sa main lui était toujours tendue, et elle la saisit avidement, comme s'il s'agissait là de son dernier espoir, ou rempart contre l'hystérie qui la guettait. Gentiment les doigts se refermèrent sur les siens, et elle crut se sentir mieux, car moins seule face à ce qui était en train de lui arriver. - S'il te plaît, écoutes-moi. Serre aussi fort que tu voudras, mais je veux que tu fermes les yeux, et que tu respires profondément. Allez. Iris obtempéra sans broncher. Ses paupières se clorent et elle essaya de réguler son souffle affolé. Dans un premier temps elle n'y parvint pas. Elle voulait se relever et courir partout, hurler, taper sur les murs et la porte. Or, si cette femme, qui paraissait être son alliée, le lui avait défendu, c'était sûrement pour une bonne raison. Elle relativisa donc au possible, souhaitant conserver une conscience claire du danger. Alors iris s'était lentement, très lentement apaisée, revenant progressivement à un rythme cardiaque et une respiration convenables. Elle rouvrit les yeux, tombant sur le visage serein et visiblement satisfait de l'inconnue. - Excellent. Tu as beaucoup de sang-froid, n'est-ce pas ? Ne sachant pas vraiment pourquoi, iris sourit à ces mots. L'autre l'imita et lui serra brièvement la main qu'elle tenait toujours. Un silence nécessaire s'installa, et Iris ne put s'empêcher d'observer plus attentivement l'adolescente. Petite, menue et fragile étaient les trois mots qui la caractérisaient certainement le mieux, bien que "jolie" valait tout autant. Loin d'être un canon de beauté, sa peau légèrement halée, ses longs et lisses cheveux noirs et son visage aux traits agréables suffisaient à lui conférer un charme discret. Son accoutrement était très bizarre, et Iris comprit vite qu'on l'avait vêtue de force. Elle portait, par dessus d'exigus sous-vêtements noirs, une sorte de cape de soie ouverte et fendue à plusieurs endroits et pourvue d'innombrables boutons argentés. Ses ongles de pied et de main étaient vernis d'un rouge foncé, ce qui tranchait avec ces habits et laissait présumer qu'elle avait sans doute été enlevée puis séquestrée ici. - Je vais t'expliquer où tu te trouves, dit doucement l'inconnue, et pourquoi tu t'y trouves. Mais j'ai besoin que tu me croies sur paroles, car tout ce qui nous arrive tient du domaine du surnaturel, j'en ai bien peur. Iris grimaça. Elle ne voulait pas entendre ça. Certes elle se doutait qu'on ne l'avait pas traînée ici dans son sommeil, toutefois elle caressait l'espoir qu'il y ait une explication parfaitement logique. Une drogue puissante, un passage secret dans l'internat, n'importe quoi tant que cela ne remettait pas en cause son entendement et ses repères. - Je vais faire simple. Tu es ici dans un monde parallèle, créé de toutes pièces à partir de mon propre esprit, de mes souvenirs, de mes fantasmes et de ce que j'aime en général. Je suis une onireine, cela signifie que je suis capable d'emprunter les portes du sommeil pour me rendre dans ce monde. Les yeux d'Iris étaient comme des billes. Non seulement elle peinait à croire ce qu'on lui racontait, mais de plus, quelques détails lui apparaissaient comme incohérents. D'une voix timide elle demanda : - Mais, si tu es reine, pourquoi tu es prisonnière ? L'intéressée lui sourit, de toute évidence un tantinet amusée par la situation. - Cela fait depuis très peu que l'on m'a pourvu de tels pouvoirs. Il va me falloir du temps et du courage pour les dompter et apprendre à m'en servir. Et pour l'instant, c'est mon pouvoir qui me domine. - Attends... Ca veut dire que... Chaque nuit, à chaque fois que tu t'endors, tu te retrouves coincée ici ? Nouveau sourire. - Tu es très intelligente. C'est exactement ça. Néanmoins, j'ai ainsi tout le loisir de m'exercer et de me concentrer, sauf quand on vient m'interroger. En une seconde Iris avait retourné la tête, fixant à présent la porte avec crainte et appréhension, s'attendant à ce qu'elle s'ouvre avec fracas d'une minute à l'autre. La main de l'inconnue, frottant tendrement la sienne, la fit se calmer un tant soit peu. - Tu les entendras quand elles décideront de venir me torturer, et tu auras largement le temps de te cacher sous le lit, ne t'en fais pas. - Te torturer ? s'étrangla subitement Iris en se mettant à inspecter le corps de la jeune adulte en quête de blessures. - Oui, elles ont une technique indolore et particulière. C'est un exemple de... Ce qu'un de mes fantasmes a pu influencer la création de ce monde... Tout à coup un bruit de serrure se fit entendre, faisant sursauter les deux adolescentes. La peur frappa Iris et elle se mit à trembler. - Cache-toi vite ! - Elles vont te torturer ? gémit-elle en retour, malade à l'idée d'assister à une séance d'interrogatoire digne de l'inquisition. - Je ne crains rien, maintenant va avant qu'elles ne te trouvent ! Iris n'eut que le temps de se glisser sous le lit avant que la porte ne s'ouvre dans un grincement sinistre et que plusieurs personnes n'entrent. De là où elle était, Iris ne pouvait être vue, hélas elle ne pouvait en contrepartie voir que les pieds de celles qui approchaient. Car c'était à n'en pas douter des femmes, cela se voyait à leur peau lisse et soignée. Sur les quatre individus, trois étaient pieds nus et une se trouvait chaussée de sandales à talon aiguille. Cette dernière vint lentement se planter au bas du lit, collant ses jambes à ce dernier, si bien que ses orteils n'étaient qu'à quelques millimètres des yeux d'Iris. Après un long et glacial silence, ce qui devait être la meneuse prit la parole d'un ton bas et inquiétant . - Tu n'as toujours rien à dire ? Elle n'obtint aucune réponse. Iris comprit que la résistance que lui opposait leur prisonnière l'énervait passablement, car ses orteils se crispèrent. - C'est ton ultime chance de nous dévoiler ce que tu fais ici. Ce sera la dernière fois que j'emploierai la méthode douce. Alors ? - Je ne sais pas de quoi vous m'accusez. Laissez-moi partir, je n'ai strictement rien à vous dire. La meneuse soupira longuement, après quoi Iris perçut un son comparable à ce que ferait un objet oblong que l'on sortirait de son étui. Elle se retint de crier lorsque, via un mécanisme ingénieux, une plaque de bois qu'elle n'avait pas encore remarquée disparut d'en dessous le lit pour venir se fixer aux pieds de la captive. Iris n'avait pu que voir une espèce de carcan percé de deux trous, or cela fut suffisant et elle s'imagina les chevilles de la jeune femme entravée par cette gangue. Qu'allait-on faire à ces petons ensuite ? Lui écorcher la peau ? Lui brûler la plante ? Lui arracher les ongles ? Un crissement subtil parvint aux oreilles d'iris tandis qu'elle se figurait le pire. Elle força sur ses sens et fit marcher sa cervelle pour deviner ce qu'on faisait subir à la prisonnière. Elle entendit des mouvements secs et irréguliers, le grincement du carcan et un souffle saccadé, comme si l'adolescente essayait de se retenir... De rire ? Iris comprit de quoi il retournait là-haut. C'était sûrement une plume ou une brosse que l'inquisitrice faisait courir sur la plante de sa captive, causant chez elle des soubresauts et des gloussements qu'elle avait du mal à réprimer. Etait-ce véritablement là une torture ? iris songea que oui, et mesura à quel point elle était sournoise et efficace, pour autant que la victime fusse réceptive. Point de préjudices physiques, ni de douleur, ni de marques, juste une épreuve nerveuse intense dont on ne pouvait se défaire, car les chatouilles n'entraînaient ni blessures, ni dommages, seulement de la fatigue. Ainsi pouvait-on les prolonger indéfiniment ou presque, jusqu'à ce que la suppliciée craque; Iris frémit. Elle se sentit soudainement impuissante face à ce qu'endurait cette jeune femme, laquelle résistait encore et encore, bien qu'avec de plus en plus de mal. Elle songeait que, à sa place, elle ne tiendrait pas une seconde. Le moindre effleurement sur sa peau la faisait déjà rire, alors, une séance d'interrogatoire entière... Finalement, un rire mélodieux et cristallin emplit la pièce, signifiant une première défaite chez la captive. L'inquisitrice fut ravie et, tout en frétillant des orteils, elle accéléra la cadence de sa plume, intensifiant le débit sonore des éclats de rire. Les yeux fermés, Iris pleurait de rage. Elle voulait bondir hors de sa cachette, fondre sur ces lâches et sauver cette pauvre suppliciée de leurs griffes joueuses. - Toujours rien ? demanda malicieusement la tortionnaire en poussant le vice à son maximum. - Toujours... Rien ! réussit à articuler la prisonnière entre deux rires sonores. Les orteils se crispèrent à nouveau, Iris eut envie de les mordre, puis tout cessa d'un coup d'un seul. Les rires laissèrent place à un souffle court et haletant. Les pieds se retirèrent de sous le lit, et le carcan rejoignit sa place après quelques cliquetis de chaînes et de serrures. - Bien. Si tu n'as rien à ajouter, alors nous partons. Sache que, quand nous reviendrons, ce sera pour un interrogatoire autrement plus corsé. Réfléchis-y. Les pas s'éloignèrent ensuite, et la porte se referma dans un fracas. Iris se hâta de quitter sa cachette et de regagner sa place auprès de la captive. Elle la découvrit affalée, en larmes, mais souriante. Elle lui tendit la main, et Iris la reprit machinalement. - Ca va ? demanda-t-elle d'un air presque coupable. - Ne t'inquiètes pas, je suis endurante. Et puis, je t'ai dit que c'était tiré de mes propres fantasmes. - Hein ? Et alors ? L'inconnue lui étreignit la main et ferma un instant les yeux. - Alors j'aime ça, tu comprends ? Non, Iris ne comprenait pas vraiment. Il fallait être masochiste pour aimer se faire torturer. Surtout quand cela se déroulait en boucle, chaque nuit, et contre son gré. - S'il te plaît, ne me juge pas, d'accord ? Toi aussi tu as des fantasmes, je me trompe ? Un moment passa avant qu'Iris ne secoue lentement la tête. Effectivement, elle en avait, et ils ne correspondaient pas exactement à ceux-là. Pour sa part, c'était le bondage et les pieds féminins, pas le masochisme et les chatouilles. Mais, il était vrai qu'elle ne faisait pas preuve de sagesse. - Comment tu t'appelles ? voulut savoir la captive, apparemment déjà remise. - Iris, et toi ? - Elektre. Enchantée de te connaître. Et non, nous ne nous sommes jamais rencontrées auparavant. Si tu es ici, c'est purement par hasard, ou plutôt, par la volonté d'Améthyste. La tête légèrement inclinée dans une expression interrogative, Iris attendit plus de détails. Tout lui paraissait maintenant si irréel qu'elle était prête à gober n'importe quoi, tant que ce n'importe quoi lui fusse exposé. - Ce pouvoir dont je t'ai parlé et qui m'a récemment été donné, eh bien je le tiens d'une démone nommée Améthyste. Tout ce que je sais à son sujet, c'est que c'est grâce, ou à cause d'elle, que nous en sommes là. - Et à quoi ça m'avance ? - Dès demain, fouille le net à la recherche d'un article datant d'à peu près deux semaines, et relatant un incident grave à l'internat des thaumaturges. Ca te donnera une piste et un point d'ancrage à la réalité, histoire que tu voies que je ne te mens pas. Iris nota mentalement ces informations, décidée à mener ces dites recherches. Si sa raison pouvait se raccrocher à des faits réels et tangibles en parallèle, ce n'en serait que plus bénéfique pour sa lucidité. - Je vais me réveiller, annonça tout à coup Elektre en se redressant sur un coude. Je le sens. J'espère ne pas te revoir demain soir, Iris. Mais sache que je n'y suis pour rien et que je souhaite de tout mon coeur que tu demeures hors de tout cela. Touchée, Iris allait répondre, quant soudain la sensation de chute la reprit. Elle tomba, tomba, avant de se réveiller en sursaut et en nage dans sa chambre d'internat. Haletante et couverte de sueur, elle observa cette pièce familière, la lumière du petit matin qui s'y déversait via les volets à mi-clos, les posters qu'elle avait accrochés aux murs. Et, nue sous une serviette enroulée à la hâte autour du corps, sa camarade de chambrée qui se précipitait sur elle d'un air inquiet. - Clémentine ! s'écria-t-elle en l'enlaçant de toutes ses forces. - Chut, allez, c'est rien, juste un cauchemar. Tu peux te rendormir si tu veux, on a pas cours ce matin. A l'idée de retourner dans cet endroit lugubre, aux côtés de cette étrange jeune femme, Iris fut traversée d'un frisson. Elle repoussa ses draps, embrassa son amie et prit sa place dans la douche, déterminée à rester éveillée le plus longtemps possible. En temps normal, iris était une jeune femme soigneuse, énergique et pleine d'entrain. On la disait parfois espiègle, ce qui ajoutait à son charme, lequel était déjà appuyé par une grande beauté de corps et d'âme. Une blonde aux yeux verts pétillants, aux muscles dessinés et au sourire ravageur, et surtout à la générosité et à la tolérance exemplaire, cela ne laissait personne indifférent. Les garçons et même les filles tournaient en permanence autour d'Iris, considérée comme une leader née et une amie en or. Très populaire à la faculté, l'étudiante tenait néanmoins à sa tranquillité et préférait généralement garder une distance vis-à-vis de ses semblables. Son cercle d'amis, de vrais amis, la comblait tant qu'assez. Sortant de la salle de bain surchauffée, l'esprit encore tourneboulé, Iris constata, en se dirigeant vers son bureau, le regard scrutateur et inquiet de sa camarade. Affalée sur son lit ainsi qu'elle le faisait dès que possible, Clémentine observait ses moindres faits et gestes. Iris se stoppa au milieu de la pièce, refermant machinalement son peignoir sans penser à se servir de la ceinture qui y pendait. Qu'avait-elle de si différent ce matin ? Certes elle s'était réveillée en hurlant et en se débattant, mais tout de même. - T'as des valises sous les yeux, l'informa Clémentine après dix secondes de blanc. Tu as passé une mauvaise nuit pas vrai ? Iris prit le temps de réfléchir un instant. Durant sa douche elle s'était détendue, parvenant à faire la part des choses quant à ce qui s'était passé dans son sommeil. Et elle en était arrivée à la conclusion logique qu'il ne s'agissait là que d'un songe, aussi réelle fusse-t-il. Pourtant, en dépit de sa raison qui lui martelait que rien de surnaturel n'était survenu, une part de la jeune adulte ne se leurrait pas et continuait à regarder la vérité en face : Son "rêve" avait été beaucoup trop concret, intense et long, elle ne pouvait le nier, c'avait été plus qu'un banal cauchemar. Elle secoua la tête pour en chasser l'imbroglio de questions qui l'assaillait, puis s'assit lourdement face à son ordinateur portable, qu'elle alluma. Dans les films et les livres, lorsqu'un personnage était victime d'un évènement inhabituel et paranormal, il ressentait des tas d'émotions, ne pouvait plus penser à rien d'autre et sombrait peu à peu dans la folie. Or, Iris se considérait comme toujours très stable mentalement. Elle était obnubilée, c'était un fait, toutefois la vie reprenait son cours et cela ne l'empêchait pas d'éprouver la faim ou le stress des interros à venir. - Tu viens manger, beauté ? s'enquit Clémentine en enfilant ses petites ballerines blanches. Iris émit un "non" aussi faible que laconique, et son amie suspendit son geste, une jambe pliée en arrière. L'angoisse se peignit l'espace d'une seconde sur son doux visage, et, une fois chaussée, elle s'approcha d'Iris et lui posa la main sur l'épaule. - Tu n'as pas faim ? Tu es malade ? Ce disant elle lui tâtait les joues et le front, l'air soucieuse. Iris la repoussa gentiment. - Je me sens un peu nauséeuse. Va, m'attends pas. Clémentine demeura interdite une bonne minute, étonnée de voir son amie dépourvue de sa légendaire joie de vivre. Finalement, elle capitula, lui tapota le dos et sortit en quête d'un petit-déjeuner. Iris ne fit rien dans un premier temps, se contentant de pianoter bêtement sur son clavier. D'après ce que lui avait dit Elektre, si elle existait réellement, il lui fallait chercher un article de presse relatant un incident survenu à l'internat des thaumaturges, une ou deux semaines plus tôt. Cela valait-il vraiment la peine ? C'était ridicule de céder ainsi à ses peurs. Après tout, ce n'était qu'un stupide cauchemar comme on en faisait occasionnellement... Les fines lèvres d'Iris se tordirent dans un rictus tandis qu'elle se rendait compte qu'elle avait tort. Justement non, ce songe n'avait pas été à l'image des autres, définitivement pas. Au pire, qu'avait-elle à perdre à lancer une recherche ? Personne n'était au courant, et elle aurait le coeur net en quelques clics. Pourtant, elle espérait ne rien trouver, ce qui prouverait que cette histoire n'était que les élucubrations d'un subconscient en manque de sommeil. Iris tapa "incident internat thaumaturges", régla le filtre à un mois maximum et lança la recherche. Le résultat apparut instantanément et en tête. Fébrile, elle ouvrit la page et lut attentivement l'article : " Dégradations de trésors archéologiques sous l'internat des thaumaturges à Mélénice. Hier matin à l'internat des thaumaturges de Mélénice a été retrouvé une bande de jeunes internes éméchés au beau milieu d'une ancienne remise dont le contenu a été mis à sac. Après un anniversaire trop arrosé, un groupe d'adolescents et de jeunes adultes a décidé de saccager l'intérieur de l'internat où il était hébergé. Les dommages sont nombreux et pas seulement matériels. En s'aventurant dans les sous-sols de la structure, les jeunes gens auraient accidentellement découvert une mystérieuse remise qu'ils auraient ensuite mise sans dessus dessous. Malheureusement, des trésors historiques et des documents importants faisaient partie du lot. Non contents d'avoir détruit un vestige désormais inidentifiable, les élèves, sous l'effet de l'alcool, se seraient mutuellement agressés. Si quelques bosses et plaies superficielles sont à déplorer chez les garçons, les séquelles que garderont les filles sont elles d'une tout autre mesure. En effet leurs camarades auraient, d'après l'enquête, tenté de les violer au beau milieu des débris de la crypte. Le directeur de l'internat, M. José, se dit médusé devant tant de bêtise et d'immaturité. "Depuis bientôt trente ans que je dirige cet établissement, rien de comparable n'était jamais arrivé", confie-t-il avec émotion. "Les fautifs seront naturellement renvoyés et de plus nommés, car, s'il est du devoir de la Police de les arrêter, il est du mien de pointer du doigt leur comportement dangereux et indigne de notre société". L'enquête vient tout juste de s'ouvrir, et il ne fait pas de doute que les éléments seront rapidement réunis, et les coupables punis. Mais cet incident grave, outre le fait qu'il choque, remet à l'ordre du jour plusieurs questions. Qu'en est-il de la surveillance dans ce genre d'établissement ? Quid de l'abus d'alcool chez les jeunes ? Il est certain que cet évènement va provoquer nombre de réactions dans les jours qui viennent. L'écu, 28 Mars 2012." Les faits étaient là. Iris voulait du concret, du réel, elle était à présent servie. Rejetée dans sa chaise, le visage livide et la main devant la bouche, elle ne parvenait pas à y croire. Outre un cauchemar excessivement réaliste, ce dernier lui avait livré des informations sur la vraie vie dont elle n'avait jamais entendu parler. Cet internat en question se trouvait trop loin de son quartier, et elle ne regardait pas assez les journaux pour qu'une information ait pu glisser puis germer dans son esprit. Au-delà de ça, et en admettant que son subconscient se soit souvenu de quelque chose lui ayant échappé, comment aurait-elle pu deviner l'identité d'une personne ? Un doute affreux saisit Iris, et elle se mit à écrire frénétiquement sur son clavier. Elle lança une recherche sur Facebook, avec pour paramètres le nom de la jeune femme qui lui avait parlé et la zone de la ville dans laquelle elle habitait potentiellement. Comme elle s'y attendait, car il ne devait pas y avoir pléthore d'Elektre à Mélénice, un seul résultat ressortit. Iris compara le nom obtenu à celui listé sous l'article qu'elle venait de lire, et jura devant l'évidence : Il s'agissait de la même personne, ce qui signifiait, avec 99% de chance, qu'elle avait véritablement été visitée dans ses rêves par cette jeune femme. - Bordel... Oh, bordel... souffla-t-elle en secouant la tête. Que devait-elle faire maintenant ? Enfiler une camisole de force et se présenter à l'hôpital psychiatrique de la ville ? En parler à ses proches ? Oublier tout cela ? Rationaliser ? Iris était perdue, totalement perdue. Pourquoi cela lui tombait-il dessus à elle, pauvre étudiante sans histoire, sans casier judiciaire et sans ambition particulière ? Lui avait-on jeté un sort ? Etait-elle maudite ? Après ce qu'elle venait de vérifier et de comprendre, elle était prête à accepter n'importe quoi, tant que cela puisse faire taire les questions qui lui vrillaient la cervelle. Soudain Iris se sentit étouffer et se releva brusquement, renversant sa chaise et se faisant mal par la même occasion. Elle éprouva le besoin primitif de fuir ce qu'elle ne parvenait pas à concevoir, d'effacer cette zone d'obscurité de son esprit, afin de sauvegarder sa lucidité. Elle fit volte-face et sortit de la chambre d'une démarche hagarde, ne prenant même pas la peine d'enfiler ses chaussons ou de se coiffer. Seul lui importait de se vider la tête, de laisser ses idées voguer au gré de ce qui voudrait bien lui arriver, que cela soit bon ou mauvais. Il lui fallait impérativement lâcher prise, s'occuper, se préoccuper. Et la meilleure solution à cela était de rejoindre la chaleur protectrice et rassurante de la compagnie humaine. La suite de la journée s'était merveilleusement bien passée. Durant le reste de sa matinée désoeuvrée, et malgré son comportement un peu étrange au petit-déjeuner, Iris avait été entourée par l'amour et les marques d'affections de ses amis, lesquels, inquiets face à son comportement inhabituel, avait décidé de tout mettre en oeuvre pour lui faire plaisir. Iris avait d'abord été réticente, encore sous le choc de sa nuit, dont elle n'avait pas parlé d'ailleurs, mais cela n'avait pas empêché ses copines de la reprendre en main. L'ayant réprimandée sur son manque de soin quant à sa tenue, elles l'avaient traînée jusqu'à sa chambre et avaient entreprit de lui faire une beauté. Tandis que, maintenue immobile des pieds à la tête pendant qu'on la coiffait, la maquillait et lui vernissait les ongles ainsi qu'elle le faisait normalement elle-même chaque matin, Iris avait peu à peu retrouvé sa joie de vivre. Elle et ses amies avaient batifolé jusqu'au repas de midi, qu'elles avaient partagé joyeusement avant de se rendre plus maussadement en cours. Les trois heures de mathématiques et les deux suivantes de biologie avaient fait énormément de bien à l'étudiante. Elle s'était pleinement investie dans son travail, se concentrant à fond et mobilisant toute l'attention dont elle était capable. De cette manière, l'incident de la nuit lui était finalement sorti de la tête, à un tel point que, le soir venu, elle n'eut aucune appréhension quant à l'idée de se coucher. Au contraire, elle et Clémentine s'étaient mises à folâtrer telles deux adolescentes, se bousculant, se chatouillant et se battant avec leurs coussins. Elles avaient terminé par une ou deux parties de jeux vidéo, puis s'étaient allongées, heureuses et détendues. Clémentine, d'un naturel extrêmement soucieux, estimait qu'Iris n'avait fait qu'un cauchemar un peu costaud et qu'elle et les autres avaient réussi à lui changer les idées. En réalité, la blonde avait plongé tête la première dans l'insouciance, en oubliant ce qu'elle avait constaté il n'y avait de ça que quelques heures. De ce fait, lorsque la fatigue eut raison d'elle, elle ne se méfia pas, et la vérité lui revint douloureusement quand, au beau milieu d'un rêve, elle se sentit chuter. Iris s'écrasa brutalement au sol, le souffle trop court pour pouvoir hurler. Le corps ensommeillé et endolori, elle se releva, devinant où elle se trouvait avant même d'avoir ouvert les yeux. Quand elle le fit, son regard se planta directement dans celui, navré, d'Elektre, toujours enchaînée sur son lit. - Bonsoir, Iris. L'intéressée ne l'entendit même pas. Roulée en boule sur le tapis gris, elle sentit les larmes se mettre à couler abondamment le long de ses joues. Inexplicablement elle sentit quelque chose se briser dans son esprit, comme si une part de sa volonté, qu'elle avait réussi à colmater le jour durant, venait de céder. Elle était tout à coup affreusement triste et malheureuse, n'ayant soudain plus aucune envie sinon celle qu'on la laissa geindre dans un coin. En dépit de tous ses efforts de raisonnement, le surnaturel se montrait plus concret et réel que la réalité elle-même, pliant ses repères et ébranlant dangereusement sa conception des choses, plus fortement qu'à sa première venue. - Iris, s'il te plaît, ça me fait mal de te voir comme ça. Viens, viens par là. Cette fois Iris releva la tête et considéra longuement la prisonnière. C'était peut-être elle la responsable de ce cauchemar, elle qui la faisait souffrir et menaçait de la rendre dingue sous l'apparence d'une victime au grand coeur. Iris tenta ainsi de diriger sa colère vers quelqu'un, juste pour avoir une emprise, un but dans ce monde abstrait. Hélas, elle n'éprouvait dorénavant qu'un désarroi profond, et, même en se forçant, elle ne pouvait duper sa gentillesse et celle que lui offrait Elektre. Elle rampa lamentablement jusqu'au lit, qu'elle escalada à moitié avant de se jeter contre la prisonnière en éclatant en sanglots. Elektre tira au maximum sur ses liens pour pouvoir lui étreindre l'épaule. - Iris ? - Quoi ? finit par articuler cette dernière lorsqu'elle se fut un tant soit peu calmée. Tout en lui caressant tendrement les cheveux, Elektre lui dit : - Je crois que tu as compris que nous allions devoir nous retrouver ici chaque nuit. Alors, autant voir le bon côté des choses. - Quel bon côté, bordel ? ahana Iris en maîtrisant difficilement ses pleurs. - Tu te rappelles, hier, quand je t'ai parlé de mon pouvoir ? Il me faut du temps pour le dominer, eh bien regarde le progrès que j'ai réussi à faire en une nuit. Elle lui redressa le menton de l'index et lui désigna une des chaînes qui lui entravaient les chevilles. Celle-ci se souleva mollement avant de retomber dix secondes après sur la courtepointe, inerte. Iris, bien que nageant déjà en plein délire selon ses critères terre à terre, écarquilla les yeux devant ce tour de magie. Elle interrogea ensuite Elektre du regard, n'osant pas croire qu'il s'agissait d'un pouvoir prodigieux. - C'est un exemple de ce que je serai bientôt capable de faire. Ou plutôt un échantillon, car cela sera plus puissant que ça, heureusement. - C'est... C'est ouf ! s'exclama Iris dont la vue de ce phénomène fantastique avait momentanément chassé la peur. Dans combien de temps tu pourras te délivrer ? Elektre parut réfléchir, tripotant entre ses ongles rouges un rubis fixé à un pendentif qu'Iris n'avait pas remarqué auparavant. - Je dirais... Un mois. - Un mois ? Mais... ca veut dire que... Tu vas devoir endurer la torture pendant autant de temps ? C'est horrible ! Voyant la panique monter chez la jeune femme, Elektre l'étreignit de nouveau et prit une minute pour l'apaiser. Elle commençait à éprouver pour elle une sympathie et un attendrissement certains. - C'est exact, mais ne t'en fais pas pour moi, je tiendrai. Et puis, le jeu en vaut la chandelle tu ne trouves pas ? Si c'est ce qui t'effraies, je pense que si tu te caches à chaque fois à temps, tu ne te feras jamais prendre. Ce n'était pas vraiment ce qu'Iris voulait dire, toutefois cette information la rassura légèrement. Elle allait pour poser une autre question à Elektre, quand subitement elle se sentit tomber. Avant qu'elle n'ait pu comprendre quoi que ce soit, elle se réveilla en sursaut dans son lit, étouffant à peine un cri. Les ténèbres accueillirent sa vue, et les battements furieux de son coeur son ouïe. Iris s'assit sur le bord de son lit, une fois de plus en nage et à bout de souffle. Que s'était-il passé ? Elle parlait avec Elektre, puis, sans prévenir, le cauchemar avait prit fin et elle était revenue dans sa chambre d'internat. Elle avait beau se remuer les méninges, elle ne comprenait pas ce qui avait fait qu'elle ait pu s'enfuir de ce monde, peut-être un détail lui échappait-il ? Se calmant, elle écouta la respiration paisible de Clémentine, inspirant et expirant à son rythme. Le cadran lumineux de son réveil indiquait trois heures du matin, preuve que le songe, cette fois, ne s'était pas poursuivi jusqu'au réveil d'Elektre. Son réveil ! Iris comprit, se doutant que quelque chose avait dû tirer la jeune femme hors de son sommeil. Iris se déplaça sur la pointe de ses pieds nus jusqu'à son ordinateur, qu'elle alluma le plus silencieusement possible. Elle avait une idée en tête, une idée stupide mais qui lui apparaissait comme une évidence et une obligation dans l'instant. Après avoir retrouvé le profil d'Elektre sur Facebook, elle nota son adresse, éteignit la machine et entreprit de s'habiller furtivement. Une paire de baskets et un survêtement plus tard, elle quittait sa chambre, consciente de faire une bêtise mais déterminée à la faire tout de même. Elle se faufila agilement dans les couloirs sombres de l'internat, évitant aisément le veilleur blasé et rejoignant la rue par une sortie de secours cassée seulement connue par quelques élèves rebelles, et par elle. Cela fait, elle vérifia ses notes, se figura mentalement le chemin à effectuer, refusa d'écouter sa raison et disparut dans la nuit.
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Blast - il y a 11 ans
Bonjour, Merci pour ton retour, The-plume, c'est motivant. Voici donc la suite : Les onireines Partie première Chapitre II : Outrepont, Mélénice, France, la nuit Un vent glacial balayait les rues désertes de l'Outrepont cette nuit-là. Les rafales étaient accompagnées d'un plafond nuageux épais et menaçant qui masquait complètement la lune et sa lumière. Heureusement pour iris, l'éclairage public, son téléphone portable et son fidèle sens de l'orientation avaient suffit à lui faire traverser le bon pont et à rallier, du moins le pensait-elle, le quartier qui l'intéressait. D'après l'adresse dont elle disposait, la maison d'Elektre ne devait plus se trouver bien loin. Pour compliquer les choses, les habitations ne semblaient pas uniformes et l'obscurité quasi totale n'aidaient pas la jeune fille dans ses recherches. Alors qu'elle était arrivée ici en à peine trois-quarts d'heure de marche soutenue, il lui fallut pas moins de vingt minutes pour découvrir, sur l'une des nombreuses boîtes aux lettres qu'elle détailla, le numéro 28. Plus bas était inscrit, gravé sur une petite plaque d'acier : "Elektre Capéléna"". Iris traversa l'allée de dalles, constatant avec soulagement et étrangement sans surprise que la maîtresse des lieux était réveillée. Une fenêtre, celle du salon peut-être, laissait passer de la lumière. Devant la porte, Iris s'arrêta, prenant le temps de prévoir la réaction de cet individu qu'elle ne connaissait pour ainsi dire pas. Comment allait-elle réagir en la voyant ici ? Allait-elle s'énerver, la chasser, ou au contraire la recevoir ? Iris ne savait plus trop. Elle jeta un oeil derrière elle, recevant un coup de vent en plein visage. Elle devait avouer qu'elle avait agit de manière impulsive, ce qui ne lui ressemblait pas. Elle avait également enfreint sciemment les règles de l'internat, ce qui n'était pas plus dans ses habitudes. Néanmoins, le mal était fait et elle n'avait certainement pas prit ces risques et fait tant de route pour rebrousser chemin à la dernière seconde. Elle frappa donc doucement à la porte, et attendit. Dans un premier temps, rien ne se produisit. Iris avait beau tendre l'oreille, elle ne percevait rien d'autre que les hurlements du vent dans les ruelles environnantes. Elle se préparait à toquer plus énergiquement quand la porte s'ouvrit lentement, laissant apparaître Elektre, visiblement pas étonnée le moins du monde. Son regard ténébreux était toujours aussi serein, à l'instar de ses traits et de son petit sourire énigmatique. - Rebonsoir, Iris. L'étudiante ne répondit pas, subitement hébétée. Elle savait pourtant qui elle allait trouver à cette adresse, mais voir la prisonnière de ses cauchemars, en chair et en os et surtout strictement identique la sonnait quelque peu. Une rafale s'engouffra sournoisement dans la maison, faisant voleter les pans de la robe de chambre bordeaux que portait Elektre. Les jambes nues de celle-ci frissonnèrent et elle se cacha à demi derrière la porte, invitant par le même geste à son invitée d'entrer. Iris, d'un pas circonspect, s'exécuta et pénétra dans un grand vestibule. La décoration était un peu étrange, une sorte de mélange expérimental entre une période vaguement moyenâgeuse ou de la Renaissance et un agencement purement contemporain. Des tapisseries murales côtoyaient un parquet flottant tandis que des rideaux rouges et or encadraient des fenêtre au double-vitrage et au PVC dont l'imitation vieux bois laissait à désirer. Iris se demanda intérieurement, face à la taille de cette pièce seulement consacrée à l'entrée, comment diable une si jeune personne pouvait disposer d'autant d'argent. elektre, restée silencieuse pendant que la visiteuse découvrait les lieux, parut deviner sa question et dit, de sa voix chaude et caressante : - Je suis antiquaire. J'ai repris le flambeau familial et, comme tu peux le voir, les affaires marchent plutôt bien. Viens donc te réchauffer au salon. Elle la précéda dans une grande pièce aux meubles faussement d'époque et agrémentée d'une cheminée dont les bûches brûlaient d'un feu artificiel. L'ambiance y était, grâce à cela et aux tapis assortis aux rideaux, très chaleureuses, et Iris se sentit tout à coup en sécurité, charmée par ce confort simple et la présence tranquille de cette jeune femme. - Assieds-toi, je t'en prie. Tu veux un café ? Iris accepta volontiers et prit place pendant que son hôtesse s'en allait préparer la boisson. Elle laissa son regard vagabonder, jusqu'à ce que le scintillement d'un objet ne capte son attention. Accroché à un mur se trouvait un magnifique sabre rangé dans un fourreau de ce qui apparaissait comme du bronze à la piètre connaisseuse qu'était Iris. Malgré sa méconnaissance crasse en ce qui concernait les armes blanches anciennes, elle pouvait apprécier la forme du pommeau et la finesse des gravures. C'était sans nul doute une arme meurtrière nécessitant un permis spécial, ne serait-ce que pour l'entreposer dans sa pièce de vie. Le tintement d'une tasse contre la table basse tira l'adolescente de sa fascination. - C'est un katana authentique, un sabre du moyen-âge japonais, expliqua-t-elle en s'approchant de l'objet. Remarquant les yeux grands ouverts d'Iris, Elektre sourit, se dressa sur la pointe des pieds et saisit l'arme. Elle la tint ensuite d'une manière calculée, avant de dégainer la lame dans un éclat métallique et un son caractéristique. Prudemment elle trancha l'air de trois coups de taille agiles, après quoi elle fit regagner son fourreau au sabre avant de replacer le tout à sa place. - Je t'aurais bien fait toucher, dit-elle en venant s'asseoir aux côtés de son invitée. Mais cet objet a trop de valeur. Iris hocha mollement la tête, comprenant aisément. - T'as pas peur de te faire voler ? Je veux dire, tu as beau être dans un quartier sûr et protégé... Elektre lui pointa quelque chose du doigt, camouflée dans un coin de la salle. Iris plissa les yeux et découvrit une caméra qui les épiait de son oeil mécanique. Elle revint à son interlocutrice, commençant à siroter son café, brûlant, ainsi qu'elle les aimait. - Tu ne risques pas d'avoir des problèmes pour t'être sauvée en pleine nuit ? Iris haussa les épaules, autant pour signifier qu'elle s'en fichait que pour lui faire comprendre que cela n'avait pas d'importance, et que leur rencontre "réelle" était nécessaire. - Comment tu as su que j'allais venir ? demanda-t-elle, désireuse d'entrer dans le vif du sujet. - Par déduction, tout simplement. Tu réagis de manière parfaitement normale, rassures-toi. Un silence s'installa. Iris ne savait pas vraiment par où commencer, elle avait tant de questions à poser et beaucoup d'entre elles lui semblaient puériles ou impertinentes. Hors du cauchemar, cette mignonne jeune femme n'était rien d'autre qu'une antiquaire à l'air paisible et au demeurant amène. Celle-ci la considérait d'ailleurs placidement, ses menottes entourant sa tasse chaude et son léger sourire ne la quittant pas. - Parles-moi de ce pouvoir qu'on t'a... Donné. En guise de réponse, Elektre lâcha doucement sa tasse au-dessus de la table, croisant les mains sur ses genoux alors que le récipient continuait à flotter dans le vide. Il resta ainsi une poignée de secondes, puis se mit à trembler de plus en plus violemment, et enfin allait tomber lorsque Elektre le reprit au dernier instant. Cette fois, Iris n'écarquilla pas les yeux, mais se laissa plutôt indécemment avaler par son fauteuil, abattue et vidée de sa volonté, exactement dans le même état que quelques heures plut tôt, dans le cauchemar. - Alors c'est vrai cette putain d'histoire... geignit-elle misérablement, consciente qu'elle n'avait désormais plus le doute comme échappatoire. Apparemment touchée par cette détresse, Elektre vint s'asseoir sur l'un des larges accoudoirs du fauteuil, passant un bras amical autour des épaules d'iris. - Ecoute, il va falloir que tu soies forte, et qu'on se serre les coudes. Je te promets de faire mon maximum pour au plus vite acquérir assez de pouvoir et ainsi te permettre de quitter définitivement mon monde. Tu l'as vu de tes propres yeux, je ne te mens pas, ce que tu appelles "cette histoire" est bien réelle. Alors, tu dois faire preuve de courage et de ténacité, entendu ? Iris plongea son regard dans celui d'Elektre, y découvrant une sincérité et une bonté non feintes. Pouvait-elle lui faire confiance ? en avait-elle seulement le choix ? Bien sûr que non. Et si elle ne voulait pas se retrouver seule face à l'occulte, elle avait intérêt à s'allier à cette espèce de magicienne qui lui tendait la main. Ensuite, advienne que pourra. Sa seule chance de contrôle sur ces évènements paranormaux se concentraient dans Elektre, ni plus, ni moins. - J'espère seulement que j'aurai la force de te voir te faire torturer pendant un mois... - Tu y arriveras, je n'en doute pas. Iris se sentit coupable de se plaindre devant la première victime de ce supplice si spécial, et elle ne put s'empêcher de jeter un furtif coup d'oeil aux pieds de l'antiquaire, sans vraiment savoir pourquoi. Menus et délicats à l'image du reste de son corps, ils étaient présentement nus, arborant un vernis grenat. Leur plante était incroyablement lisse et propre, à croire que leur propriétaire en prenait infiniment soin. - Bien, dit Elektre en se levant et en s'éloignant de quelques pas, il faut que tu dormes un peu tout de même. Une peur panique se saisit à nouveau d'Iris, et elle sentit les battements de son coeur accélérer à la seule idée de retourner dans le cauchemar. Elle jeta un regard suppliant à Elektre, qui la rassura d'une caresse sur l'avant-bras. - Ne t'en fais pas, tu ne risques pas de rejoindre mon monde tant que je n'y suis pas moi-même entrée. Tant que je ne rêve pas, tu peux dormir sur tes deux oreilles. Crois-moi. Iris soupira, s'en référant totalement à cette explication. Elle n'avait plus assez d'énergie pour lutter et remettre en doute ce qu'on lui disait, vidée qu'elle était. Elle avait effectivement besoin de dormir. - Dis-moi si je dois m'habiller pour te ramener ou bien si tu préfères te reposer ici. N'ayant pas imaginé ce genre de propositions, et alors qu'elle allait se relever, Iris fut prise de court par tant d'amicalité. Après tout, elle et Elektre ne se connaissaient que depuis peu, et de plus par la force des choses. - Je peux rentrer seule tu sais, lui assura-t-elle en se redressant. - Certainement pas, ce serait immoral et irresponsable de ma part. J'ai une chambre d'ami, tu y seras très bien. A moins que tu ne veuilles rejoindre ton internat, auquel cas je t'y ramène en voiture sur le champ. - D'accord pour le retour en voiture, même si ça me gêne. Merci. - Elle lui adressa un beau sourire, referma convenablement le décolleté de sa robe de chambre et lui demanda de l'attendre le temps qu'elle enfila quelque chose. Trois minutes plus tard elle était de retour, et guida Iris jusqu'à sa Dassia haut-de-gamme. Une pluie fine avait commencé à tomber, et la visibilité avait encore décrue, Iris se crut encore plus redevable envers Elektre. Celle-ci était de toute évidence d'un naturel généreux et faisait sûrement partie de ces gens qui, dès lors qu'on est correct envers eux, le sont en retour. Iris lui avait également proposé qu'elle gardasse contact via les réseaux sociaux, et Elektre avait accepté avec plaisir. Peut-être deviendraient-elles amies, qui savait ? Finalement, elle s'était garée à une distance raisonnable de l'internat, assez loin pour ne pas éveiller les soupçons d'un éventuel témoin, et assez proche pour qu'Iris n'ait pas le temps de fondre sous la puissante pluie qui tombait depuis peu. - Et souviens-toi, précisa Elektre avant qu'Iris n'ouvre la portière, je ne dors en général qu'à partir de deux ou trois heures du matin, une fois mon travail terminé. Si jamais tout cela te pèse trop, penses à te réveiller avant cette horaire, même si j'ai peur que tu ne tiennes pas longtemps si tu choisis d'adopter ce rythme. Oh, et pour la fin de cette nuit, tu peux y aller, je n'ai plus sommeil. - Merci Elektre, t'es vraiment une fille bien. A bientôt, et sur les réseaux sociaux de préférence ! Riant pour détendre l'atmosphère et évacuer un peu d'angoisse, Iris déposa une bise sur la joue de la jeune femme, puis sortit en trombe sous l'averse. Elle rentra dans le bâtiment à l'insu du veilleur, et retrouva enfin sa chambre. Clémentine dormait toujours, et Iris n'avait plus qu'une seule envie : L'imiter. Elle se dévêtit à l'aveugle et à la hâte, plongea sous ses draps et laissa la fatigue l'emporter. Elle espérait seulement qu'Elektre ne lui avait pas menti, et qu'elle allait pouvoir goûter à un peu de repos bien mérité. - Iris... Eh, Iris, réveilles-toi ! Il est déjà onze heures ! D'un geste machinal la dormeuse, encore ensuquée, écrasa sa tête sous l'oreiller et chercha à s'entortiller dans ses draps. Elle était fatiguée, très fatiguée, pourquoi son amie ne la laissait-elle pas se reposer un peu plus ? - Attention beauté, ne m'oblige pas à te tirer du lit ! Iris grogna une phrase inintelligible et se retourna. Elles n'avaient pas cours ce matin, qu'on la laissa dormir nom d'un chien ! Ces dernières nuits avaient été difficiles pour elle, et elle était en manque cruel de dodo... Tout à coup et avec un cri Iris se redressa et ramena ses jambes à elle. Ses yeux d'émeraude foudroyèrent Clémentine, laquelle l'observait d'un air taquin et fier, l'index venant de lui glisser sous le pied encore dressé. - Merde, je suis crevée... se plaignit-elle en se laissant mollement retomber. Le visage de la blonde apparut dans son champ de vision, quelque peu préoccupé. Son regard essayait de percer le secret qu'Iris lui cachait, un manque de confiance qui la blessait très certainement. - Iris, tu me parlerais si tu avais des problèmes, n'est-ce pas ? Ce disant elle était venue s'asseoir à ses côtés, dans le lit, et avait posé une main sur la sienne. Iris acquiesça. Elle n'avait aucune envie d'aborder le sujet, à fortiori pas avec sa meilleure amie. C'était stupide au fond, car, s'il y avait bien une personne sur cette terre qui méritait de tout savoir, c'était définitivement elle. Néanmoins, Iris se refusait catégoriquement de lui faire part de ses récentes expériences. Même avec sa grande sagesse et sa bonté naturelle, elle la prendrait pour une cinglée, et cela interfèrerait dans leurs relations. - Je vais me doucher, annonça-t-elle en se levant. Pas dupe, Clémentine ne dit rien pourtant, se contentant de la suivre des yeux tandis qu'elle s'enfermait dans la salle de bain, ses vêtements à la main. La belle blonde gardait quelque chose pour elle, mais quoi ? Etait-elle victime de menaces, de violences ou de harcèlement ? Avait-elle appris une mauvaise nouvelle ? Ce qui était sûr, c'était qu'elle ne souffrait pas d'un cafard ainsi que cela arrivait à beaucoup. Iris, de par son énergie et son entrain ordinaires, était immunisé à ce genre d'effets, ce qui signifiait qu'une ombre planait sur son coeur. Clémentine soupira, ne parvenant pas à entrevoir la moindre piste. Elle détestait voir ses proches dans cet état. Malheureusement et pour l'heure, elle ne pouvait rien faire. S'affalant sur son lit après avoir fait voler ses ballerines, elle se fit la promesse que, si l'humeur d'iris ne s'arrangeait pas, et que celle-ci tentait encore de repousser son aide, elle lui tirerait elle-même les vers du nez. La lumière du couloir finit par s'éteindre, signe que les surveillants de jour s'en étaient allés et que le veilleur de nuit pouvait prendre le relais. Continuant à discuter tout bas avec sa camarade, Iris saisit son portable puis le glissa sous le tissu de sa chemise de nuit. Au cas où on entrerait sans prévenir, au moins ne serait-elle pas pincée. Elle avait envie de parler avec Elektre, d'en apprendre plus sur elle et pourquoi pas, si elle le voulait bien, lui poser une ou deux questions sur toute cette histoire. C'était que, à cause du faible nombre d'heures de cours mal réparties dans la journée, Iris n'avait pas pu s'empêcher d'y penser. - iris ? - Hein ? Quoi ? - Tu rêvasses beaucoup en ce moment, fit remarquer Clémentine, saisissant une nouvelle chance d'inciter son amie à se livrer. - Désolée. Tu disais quoi ? Cela n'avait pas marché. Clémentine soupira, inquiète. Tant pis, demain, elle enfilerait son costume d'inquisitrice et l'obligerait à tout lui dire. Elle ne pouvait vraiment pas rester comme ça, elle qui, d'habitude, gardait les pieds sur terre en permanence, avait passé la journée sur la lune, n'écoutant ni ses professeurs, ni ses proches. - Non, rien. Bonne nuit. - Bonne nuit Clem', répondit simplement cette dernière en se mettant à pianoter sur son téléphone, n'attendant visiblement que ça. Ce geste fit du mal à Clémentine. Cela ne ressemblait absolument pas à iris. En temps normal, elle se serait excusée et serait venue l'embrasser, la câliner ou l'embêter pour la faire sourire. Là, en revanche, elle ne paraissait même pas s'être rendu compte de ce qu'elle venait de faire. Clémentine changea de sens pour lui faire dos, ses yeux lui piquant alors que des larmes y montaient. Non, elle ne savait pas ce qui arrivait à Iris, mais, elle le jurait, elle allait l'apprendre. Elle ferma les paupières et coula dans un sommeil agité et bien plus sombre qu'à l'ordinaire. Elektre était connectée, Iris s'empressa donc de l'aborder. Elle lui posta un "Salut !" des plus classiques et attendit sa réponse. Celle-ci ne vint pas tout de suite, et Iris se demanda si la jeune femme désirait réellement sympathiser avec elle. A moins qu'elle n'eusse trop de travail ? C'était ce qu'elle lui avait confié, avant qu'elles ne se quittent très tôt le matin. Pensant à ce détail, Iris programma son réveil pour deux heures, priant pour que Clémentine ne la surprenne pas. - Bonsoir. Elle avait répondu. Iris s'installa plus convenablement dans son lit, de manière à ce que la lumière de son portable ne gênasse pas sa camarade. - Je te dérange ? J'aimerais parler un peu. - Je suis en pleines négociations, comme tous les soirs à cette heure. Mais tu ne me déranges pas le moins du monde, ne soit en revanche pas surprise si mes réponses sont longues à venir. Cette façon de bien s'exprimer, qu'Elektre semblait conserver aussi bien à l'écrit qu'à l'oral, plaisait beaucoup à Iris. Elle avait l'impression d'échanger avec une personne autrement plus âgée qu'elle, ce qui était faux au vu du fait qu'une seule et unique année les séparait. - D'accord. Parles-moi de ton travail, tiens. - Je suis une antiquaire des temps modernes. Le matin, j'écume les vide greniers, brocantes et autres marchés aux puces, ou, à défaut, les sites Internet dans le style, tout ça dans le but de dénicher des objets rares ou au moins de valeur, que je restaure, embellis et améliore l'après-midi. Puis, le soir, c'est à mon tour de passer des annonces sur les sites de vente. Enfin, ça c'est pour les articles de faible valeur. En ce qui concerne les autres, je vais directement frapper à la porte des particuliers (collectionneurs, restaurateurs, etc...) ou des autres antiquaires. Voilà, c'est à peu près ma routine quotidienne. Ce métier paraissait d'un côté très intéressant, pour autant qu'on soit passionné, mais d'un autre, il apparaissait comme morne, mécanique et répétitif. Enfin, de ce qu'Iris avait pu voir, il était payant, or elle se doutait qu'il fallait un peu de chance, pas mal de méthode et surtout énormément de persévérance. - Comment tu fais pour gagner autant d'argent et exercer un tel métier du haut de tes dix-huit ans ? - Je te l'ai dit, j'ai repris l'affaire familiale, mes parents m'ont tout appris. J'ai hérité, je ne le cache pas, d'une splendide maison, d'un capital confortable et de plusieurs objets précieux avec lesquels j'ai pu entrer dans le monde de la revente. - Tes parents sont morts ? - Oui. Cette réponse laconique fit comprendre à Iris qu'elle n'avait pas à en savoir plus. De toute évidence cela ne devait pas remonter à très loin, car Elektre disait avoir reçu un enseignement de leur part. Par contre, cela soulevait une autre question que l'étudiante n'hésita pas à poser : - Puisque tu as une maison et un boulot, qu'est-ce que tu faisais dans un internat il y a de cela deux semaines ? Cinq bonnes minutes s'écoulèrent. Iris avait-elle commit une bourde, ou la jeune femme était-elle simplement occupée à marchander une vieillerie ? - C'est vrai que l'article ne le spécifie pas. En fait, j'exécutais une expertise de trois jours dans l'établissement, à la demande du directeur, un ami de mon tuteur. Mon travail était d'estimer la bâtisse, la chapelle qui y est rattachée et tout ce qui pourrait augmenter la valeur historique du lieu. Paraît-il l'ancienne expertise était faussée, ou quelque chose du genre. Et tu connais la suite, je me suis laissée emporter par le groupe. - C'est pas commun en effet. Je t'en veux pas, t'inquiètes, à la fin, tu étais plus victime qu'autre chose. Iris se figura Elektre, et eut du mal à croire que cette adorable jeune femme ait failli être violée. Elle secoua la tête et écrivit la dernière question qui la taraudait : - Et ce pouvoir là, c'était une démone qui te l'a offert, pas vrai ? Tu as un jour trouvé une statuette ou un vieux machin qui contenait son âme, c'est ça ? - Tu regardes trop de films, Iris. Mais tu n'es pas loin de la vérité. Pour faire simple, la crypte dont parlait l'article contenait, outre des objets rares désormais inutilisables, une statue représentant une femme en toge. C'était Améthyste, je la reconnaîtrais entre mille, avec tous ses bijoux, ses pieds nus et sa sensualité. Enfin, ça serait trop long à t'expliquer. Si tu reviens chez moi un de ces quatre, on en parlera autour d'une tasse. Maintenant je dois te laisser, j'ai encore beaucoup de travail à abattre. Je t'embrasse. Et n'oublie pas de te réveiller à deux ou trois heures, si tu ne veux pas me rejoindre. Puis le statut d'Elektre passa directement à "Occupée". Iris n'attendit pas et reposa son téléphone sur la table de nuit, l'esprit bouillonnant. De ce qu'elle avait compris, l'antiquaire s'était trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment, et surtout avec les mauvaises personnes. A ce propos, peut-être aurait-elle dut l'interroger sur les individus l'accompagnant ? Elle n'en avait pas eu le temps, et, au pire, rien ne l'empêchait de rouvrir l'article et d'en consulter la liste de noms inscrits en bas. Elektre avait-elle été la seule à se voir confier un pouvoir par cette démone ? Cette dernière était également fort intrigante, hélas Iris doutait de pouvoir se procurer la moindre information à son sujet. La démonologie n'était bizarrement pas son fort. Epuisée, Iris jeta ses couvertures du lit. Il faisait affreusement chaud, et elle avait du mal à s'endormir. Cette histoire lui montait à la tête, elle ne pensait plus qu'à ça. Pourquoi y était-elle mêlée ? Qu'avait-elle à y gagner ? Elektre, elle, disposerait apparemment de pouvoirs magiques, mais elle ? Mis à part des réveils en sursaut, des nuits troublées et une paranoïa certaine, elle n'obtiendrait rien de plus. C'était désespérant. Sans vraiment s'en rendre compte, et alors qu'elle s'assoupissait lentement, Iris adressa une prière à cette démone, qu'elle pourrait interpréter comme bon lui semblerait. "Elèves-moi ou oublie-moi, mais ne me laisse pas comme ça". Iris avait suivi les conseils d'Elektre à la lettre; elle avait prit garde de s'endormir tôt, et de surtout régler son réveil à deux heures du matin, moment auquel l'antiquaire finissait potentiellement son travail. Alors, sûre d'avoir respecté toutes les conditions, l'adolescente fut effarée de se sentir chuter dans des abîmes insondables, perdre ses repères et ses notions, pour finalement se retrouver couchée au sol, allongée sur un tapis. Elle n'avait nul besoin d'ouvrir les yeux pour deviner qu'une fois de plus le cauchemar l'avait happée, pas plus qu'elle n'en avait envie. Des larmes lui montèrent instantanément, sa gorge se serra sous un flot de sanglots irrépressibles et, instinctivement, tel un animal blessé et apeuré, Iris se recroquevilla sans même chercher à détecter un danger quelconque. L'inquisitrice et ses suivantes auraient-elles été présentes qu'elles n'auraient eu aucun mal à la maîtriser puis à la torturer comme elle l'avait fait avec Elektre. Celle-ci était certainement en train de l'observer, impuissante, son coeur la poussant à venir consoler cet être désorienté, mais son corps ne pouvant se défaire de ses liens. Cependant, la voix qui s'éleva, suave, ne fut pas la sienne : - Approche, n'aies pas peur... A l'entente de ce timbre peu familier mais néanmoins agréable, iris retrouva tout à coup le contrôle d'elle-même. Elle redressa vivement la tête, se rendant compte qu'elle n'y voyait goutte. Une sorte de brouillard mouvant emplissait les lieux, calquant sur la réalité un voile translucide violet qui distordait les formes et les distances. Surprise et paniquée de ne pas reconnaître le cadre de son cauchemar, Iris voulut se relever, ne réussissant qu'à s'agenouiller laborieusement. Ses muscles et ses réflexes paraissaient détendus, presque abrutis, et l'adolescente s'étonna de ce que son cerveau qualifia cette sensation de plaisante. Une fragrance épicée flottait dans les airs. - Je suis là, approche... Iris dut secouer violemment la tête pour que cette atmosphère envoûtante cesse de l'ensuquer. Grâce aux quelques mots que venait de prononcer l'inconnue, elle parvint à la localiser, et, faute d'autres attaches dans cette mer d'encens opiacé, entreprit de ramper dans sa direction. N'ayant pas la force nécessaire de marcher, elle se contentait de tantôt traîner son corps endormi, tantôt de progresser à quatre pattes avant de retomber lourdement au sol. L'épais tapis mauve, qui s'étirait à l'infini et qu'elle arpentait inlassablement, l'empêchait de se blesser aux mains et aux genoux. Et, durant tout ce temps, cette sensation de bien-être continuait à l'envahir, tranchant net avec l'alarme que tirait toujours son sixième sens. Iris commençait à avoir des bouffées de chaleur, son bas-ventre lui chauffait de plus en plus. Elle était en bref dans un état d'excitation qui frôlait la stimulation sexuelle, sans que rien n'explique cette soudaine montée d'hormones. Cela l'effrayait, car la cause de cette ardeur subite lui échappait. Au bout de ce qui lui sembla être une éternité, Iris discerna une silhouette à quelques mètres devant elle. Féminine à n'en pas douter et élancée, elle était assise sur un trône ou tout au moins un fauteuil de même envergure. Encore un effort, et l'étudiante, épuisée de lutter corps et âme contre cet air ensorcelant, se laissa choir, les yeux clos. Elle resta ainsi plusieurs minutes, récupérant difficilement via de profondes inspirations. Qu'elle se trouva face à l'inconnue qui l'avait appelée lui était égal, il lui fallait absolument maîtriser les pulsions dont son corps était parcouru. - Heureuse de te rencontrer, Iris. L'adolescente rouvrit les paupières, lesquelles lui parurent peser des tonnes. La première chose qu'elle vit fut une paire de pieds nus, à la peau pâle, aux orteils parfaitement proportionnés et aux ongles impeccables. Une subtile odeur épicée s'en dégageait. Iris, le nez à moins de cinq centimètres de l'incarnation même de ses fantasmes, fut prise d'un nouvel accès de chaleur. Une sensualité inouïe émanait de cette femme, et elle en eut la confirmation lorsqu'elle leva les yeux pour la découvrir dans son intégralité. Assez grande, les formes rebondies et la taille gracieuse, elle devait avoir dans les trente ans. Son visage était doux, ses traits incroyablement fins, et seul un rictus un peu malsain l'empêchait d'atteindre la quintessence de la beauté. Ses yeux, d'un violet intense à l'instar de ses longs cheveux, laissaient entrevoir une intelligence supérieure et une concupiscence tranquille. Elle était vêtue d'une toge de soie blanche laissant nues ses épaules, et arborait un nombre impressionnant de bijoux en tous genres. - Améthyste ! s'étrangla presque Iris, frappée par la certitude et la stupeur. Les lèvres charnues de la démone s'étirèrent encore, et elle répondit, jouant du bout des doigts avec l'un de ses colliers : - C'est bien moi, enchantée de faire ta connaissance. La stupéfaction et la peur aidant, Iris trouva l'énergie nécessaire pour se soulever de ses coudes, tentant de conserver le contact visuel avec Améthyste. Comment devait-elle réagir ? Elle était visiblement face à une démone ! Sans être croyante, elle savait que ces créatures ne représentaient jamais le bien, mais était-ce là vérité ? Etait-ce aussi simple ? Aucune méchanceté ne se lisait sur ce beau visage, aucun sentiment de menace ne planait, seul son instinct rappelait à Iris qu'elle ne se trouvait pas là où elle devait et qu'il lui fallait combattre ce parfum charmeur et cet embrasement qu'il provoquait. - Qu'est-ce que vous... Me voulez ? s'enquit Iris, les dents serrées sous les efforts qu'elle fournissait. - Détends-toi, voyons, répondit la démone de sa voix si voluptueuse, tu n'as rien à craindre ici. Abandonnes-toi au plaisir, profite de notre entrevue. - Pourquoi... vous vouliez me voir ? Améthyste pouffa de rire, puis se pencha afin de venir saisir Iris. Cette dernière n'eut ni le réflexe, ni la force de se débattre. Vaincue, l'adolescente posa sa tête sur l'épaule de cette succube, et ferma les yeux, savourant les caresses expertes qui lui étaient prodiguées. Les douces mains d'Améthyste passèrent par ses cheveux, ses joues, puis par son ventre, ses longues jambes, et achevèrent leur parcours par ses pieds. - Voilà, laisses-toi faire. C'est agréable n'est-ce pas ? Vois que je ne suis pas ton ennemie, bien au contraire. J'ai d'ailleurs un cadeau pour toi. Tout en parlant elle poursuivait ses cajoleries, serrant l'étudiante contre elle, la blottissant plus fort encore, prenant ses mains, l'embrassant. Iris finit par glisser fébrilement le long de la démone, échappant à sa tendre étreinte, pour venir se ramasser autour de ses pieds. Là, ne pouvant résister, elle les saisit et entreprit de les palper, de les effleurer, de les lécher et de les sentir. Un goût relevé accompagnait leur senteur épicé, et elle voulut les dévorer tellement elle les aimait. Durant ce temps, Améthyste ne bougeait pas, se contentant d'observer sa protégée avec amour et satisfaction. - J'ai besoin que tu m'écoutes un instant, Iris, exigea la démone en écartant ses pieds. Sois attentive et tu pourras profiter de moi encore un moment. Le coeur d'Iris se serra. L'on venait de lui donner, pour la première fois dans sa vie, une chance de réaliser l'un de ses fantasmes les plus importants, et à présent on la lui ôtait ? Non, elle ne pouvait s'y résoudre. Elle était prête à faire n'importe quoi pour ne serait-ce que toucher ces pieds du bout des doigts; elle écouterait tant qu'il le faudrait, elle tuerait même. Résignée, elle plongea son regard suppliant dans celui, amusé, d'Améthyste, et attendit. - Comme tu le sais, ton amie Elektre est également passée par ici. C'est moi qui lui ait donné ses pouvoirs, qu'elle a d'ailleurs du mal à dompter. Mais qu'importe. Tu as fait preuve de courage et de perspicacité vis à vis de ce qui t'est arrivé. Car, je suis navrée de te l'annoncer, tout cela n'aurait jamais dû se produire. Si tu t'es retrouvée dans le monde d'Elektre, c'est uniquement à cause de son incapacité à maîtriser son pouvoir, ni plus ni moins. En revanche, cela ne signifie pas que tu dois lui en vouloir. Elle ne se sait même pas responsable de ton malheur, et essaie pourtant d'y remédier. Avec chacune votre pouvoir, vous feriez un duo puissant... Iris oublia complètement le plaisir auquel la démone lui avait fait goûter une minute auparavant. Avait-elle bien entendu ? Elle aussi allait être dotée d'un pouvoir ? Rien que d'y penser, la jeune étudiante en eut le vertige. Il était grisant de se figurer que, un jour, elle serait capable d'exploits surhumains. A moins que la succube ne soit en train de se jouer d'elle... Comme si elle avait deviné sa réaction, Améthyste sourit largement, et dit : - Tu as parfaitement compris. Je vais t'offrir un pouvoir, ainsi que je l'ai fait pour Elektre et les autres. J'estime que tu l'as amplement mérité. Donnes-moi ton pied. Interdite, Iris hésita dans un premier temps. Ce semblait beaucoup trop simple. Y avait-il une contrepartie, un prix à payer ? Elle ne désirait pas finir maudite ou esclave, elle préférait encore repartir sur son paisible chemin de vie. - Qu'est-ce que tu veux en échange ? questionna-t-elle avec méfiance, l'enjeu d'un tel pacte éludant le plaisir qui l'avait traversée. - Absolument rien. J'aime étudier les humains, et j'ai envie de voir comment les choses évolueront si j'introduis des surfemmes dans la partie. Fais-moi confiance, les autres avant toi n'ont pas eu à me donner quoi que ce soit en échange, et je t'apprécie autant sinon plus qu'elles. Iris n'était définitivement pas convaincue. Le marché était trop inégal, et les risques et conséquences qui en découleraient l'effrayaient déjà. Son esprit, n'ayant pour se documenter que des films, livres et autres histoires fantastiques et horribles, ne subodorait par rapport à cet accord que des malheurs. Peut-être se retrouverait-elle asservie par la démone, obligée de lui servir de jouet sexuel ou de soldate dans le monde réel ? Peut-être lui vendrait-elle son âme ou sa beauté ? Impossible à dire. Le visage d'Améthyste demeurait amène mais impassible, et sa main tendue, symbole d'un engagement dépassant l'entendement, ne tremblait d'aucune impatience. - Je sais à quoi tu penses, iris, et je comprends ta réserve. Je n'exige rien de toi en échange de ce pouvoir, pas même ton allégeance, pas même ta sympathie. Néanmoins, je veux que tu réfléchisses à ce que cela représente. Certes, il te faudra dompter ce pouvoir, et cette épreuve s'incarnera sous la forme d'un monde onirique au sommet duquel tu devras te dresser. Cela, tu le sais dors et déjà. Mais imagine la puissance que tu en tireras ! Tu es intelligente et charismatique. Plus influente sera ta place au sein de ce monde que je créerai pour toi, plus importants seront tes pouvoirs. Sceptique mais hésitant toutefois de plus en plus, Iris s'accorda un temps afin de peser le pour et le contre. Elle était sur le point de pénétrer là où peu de ses semblables avaient eu la chance d'aller, et, pourquoi pas, d'en acquérir un ascendant majeur sur la réalité. C'était une opportunité à saisir, une de celles qui ne se présentent qu'une fois et qu'à une poignée de fortunés... Mais à quel prix ? - J'accepte à une condition, annonça-t-elle d'un ton qu'elle voulait assuré. En lieu et place de la surprise, c'est une satisfaction teintée de fierté qui se peignit sur le visage de la démone, comme si elle n'attendait que cette réaction. - Tu es la première à oser discuter avec moi, et j'aime le courage plus que tout. Parle, je t'écoute. - Je veux que tu sois là si jamais je décide de t'appeler. Cette fois Améthyste ne parvint pas à masquer assez rapidement son étonnement, et Iris saisit facilement qu'elle n'avait pas prévu cette option. De toute évidence, les autres individus avec qui elle s'était entretenue n'avaient pas désiré conserver un lien trop encombrant avec cette démone à la sensualité unique mais à l'aura étouffante. Pour sa part, Iris estimait que son présent valait bien un peu de gratitude et de reconnaissance. Au moins avec cette condition, il lui suffirait de l'oublier s'il s'avérait que son discours était faux. - Je... Très bien, iris. Tu n'auras qu'à m'invoquer, et je viendrai. L'adolescente lâcha un soupir vibrant d'appréhension, ce qu'elle s'apprêtait à faire relevait de la folie. Espérant qu'elle faisait là un bon choix, elle s'assit, tendit la jambe puis posa son pied entre les mains d'Améthyste ainsi qu'elle le lui avait demandé. Celle-ci resta inactive un instant, se contentant d'enserrer affectueusement la cheville. Puis, sans un mot, elle en fit le tour de l'index, paraissant se concentrer intensément. Iris vit donc apparaître du néant un bracelet de cheville, constitué d'une fine chaînette d'or et d'une pierre ronde d'un vert étincelant, le tout autour de son propre membre. A ce stade, cela ne la surpris même plus. - Cette émeraude est ta pierre de pouvoir, iris. Je n'ai rien à te dire de plus à son propos, tu le découvriras par toi-même. Durant trois jours et trois nuits ton monde se construira à partir de tes propres connaissances, de tes expériences et de tes fantasmes. Ne sois pas étonnée si tu te sens fatiguée. Bien, à présent, il est temps pour toi de repartir. La démone fit un geste, et, sans autre forme de procès, iris se retrouva dans sa chambre, entortillée au milieu de ses draps trempés de sueur. Les paroles de la démone et le pacte qu'elles avaient visiblement passé lui revinrent. Alors l'adolescente laissa s'échapper un long soupir, peu sûre quant à son nouvel engagement.
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FeatherComedia - il y a 11 ans
Eh bien... Un grand bravo pour ce début d'histoire Blast
J'avais lu l'introduction quand tu l'avais sortie il y a deux semaines, et l'aspect abrupt m'avait un peu perturbé, je me disais que tout allait bien vite, qu'on n'avait pas le temps de réaliser qui était qui et j'avais bien peur que toute l'histoire continue dans la même veine... Mais, hier, j'ai lu la suite, l'ai finie cet aprem, et c'est bien tout le contraire que j'ai eu la chance de voir. Dès le début du premier chapitre, j'ai immédiatement été pris d'affection pour tes personnages, et touché par la tendresse entre Isis et Elektre. Tu parviens très bien à semer le fantastique petit à petit dans le récit, et, normal me dira-t-on, a créer un véritable univers onirique, que ce soit dans ces rêves ou dans le monde éveillé. Comme je disais, j'ai lu le premier chapitre hier soir et le début du second ce matin, et j'avais vraiment hâte de lire la suite quand je bossais aujourd'hui !
Au final, je suppose que l'abrupt de l'introduction correspond au final à brutalité de l'arrivée d'Isis dans cette histoire !
Bref, j'ai vraiment hâte de voir la suite, et encore bravo
En plus, tout ça me rappelle les théories de mon prof de Philo de l'année dernière qui avait fait tous pleins d'études sur les rêves, et particulièrement les rêves conscients dans lesquels on est maîtres de ce monde que l'on créé, mais qui requiert beaucoup de temps à maîtriser, justement.
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Blast - il y a 11 ans
Merci beaucoup, FeatherComedia, ça fait chaud au cœur. Eh oui, je suis moi-même passionné par les rêves, l'influence du rêve lucide, ce dont tu parles, est en effet présente. Pour ce qui est de l'introduction, étant donné les retours, je pense purement la supprimer. Merci encore.
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FeatherComedia - il y a 11 ans
Oh non, ne t'autocensure pas ! Je pense que tu peux la garder, et au pire, si tu veux l'éditeur, précise que ça change radicalement dès le premier chapitre, que ce n'est bel et bien qu'un prologue !
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Blast - il y a 11 ans
D'accord, je vais voir pour l'édition du prologue. En tous cas merci pour vos commentaires.
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Blast - il y a 11 ans
Bonjour à toutes et à tous, Voici le troisième chapitre. J'espère qu'il vous plaira, n'hésitez pas à me faire savoir ce qui ne va pas. Les onireines Partie première Chapitre III : 1 Avenue de la fanfare, Mélénice, France, le matin Ce ne fut pas le radio-réveil qui arracha Clémentine des bras de Morphée ce vendredi matin, mais le raclement d'une chaise tout près d'elle. La petite blonde se dégagea maladroitement de ses couvertures, la vue encore brouillée, et se retourna pour découvrir, à sa grande surprise, Iris, nonchalamment installée devant son bureau. C'était presque miraculeux de la voir debout avant la sonnerie de son portable. En règle général, c'était à Clémentine de la faire se lever, par le biais de secouements en règles ou de chatouilles sournoises sous la couette. Passant de l'inquiétude à la suspicion, Clémentine sortit silencieusement de son lit afin de s'approcher de son amie. Comme elle le craignait, elle la découvrit atone, à demi affalée sur son ordinateur, les doigts inertes et le visage - dont elle vit le reflet - bouffi par la fatigue. Il ne faisait pas l'ombre d'un doute qu'elle avait lutté contre le sommeil et que de la nuit entière elle n'avait pas fermé l'oeil. Pourquoi ? Ses problèmes devaient être excessivement graves pour qu'elle fuit ainsi le royaume des rêves, ou plus exactement, des cauchemars. Clémentine ne voyait pas d'autres explications à un tel comportement. Il lui fallait forcer son amie à cracher le morceau, qu'elle puisse recouvrer sa joie de vivre et son humeur habituelle. Hélas, la connaissant et au vu de son attitude depuis peu, cela ne se ferait pas dans la dentelle. Mais Clémentine voulait l'aider, quitte à jouer les bourrelles, et elle savait parfaitement comment s'y prendre. Furtivement, bien que l'apathie de sa camarade eusse pu la décharger de tant de manières, elle alla chercher son peignoir, en récupéra la ceinture et fit de même avec celui d'Iris. Puis, cela fait, elle se posta derrière celle-ci, et, en un éclair, attrapa ses poignets qu'elle ramena et lia au dos de sa chaise. - Eh ! Mais qu'est-ce que... L'opération avait été un jeu d'enfant tellement la belle était épuisée, et ce constat ne fit qu'aggraver les peurs de Clémentine. - Clémentine, bordel arrête ! L'intéressée fit la sourde oreille et garrotta ensuite les chevilles d'Iris, avant de s'asseoir face à elle, sur le bord de son bureau, les pieds nus posés sur ses cuisses en signe de soumission. Sa victime lui adressa un regard noir et trouble de sommeil, lequel ne résista pas au sien, sérieux et ne souffrant aucune opposition. - Maintenant, tu vas me dire ce qu'il se passe. dit-elle d'une voix tranchante, très éloignée de celle qu'on lui savait. Et ne viens pas me raconter que tout va bien, ça vaudrait une insulte. Une dizaine de secondes s'écoula, pendant laquelle les deux adolescentes se défiaient du regard. Finalement, Clémentine céda dans un soupir chevrotant, et confia, retrouvant sa voix naturelle et douce : - beauté, je sais vraiment pas ce qui se passe pour toi en ce moment, mais crois-moi, de l'extérieur, ça fout la trouille. Tu n'es plus la même. Tu es moins présente, moins concentrée, tu ne dors plus, tu ne manges presque plus... S'il te plaît, explique-moi, que je puisse t'aider. Cette sincérité désarma une nouvelle fois Iris, et elle dut fournir des efforts surhumains pour ne pas craquer et fondre en larmes comme elle l'avait fait maintes fois dans ses cauchemars. Avec le recul, elle se rendait compte de son comportement vis-à-vis de ses proches sur ces derniers jours. Elle avait été odieuse, égoïste et totalement repliée sur elle-même, en somme le contraire de ce qu'elle était normalement. A sa décharge elle avait une série d'incidents paranormaux qui avaient bien failli la plonger dans la folie, mais comment lui parler de ça ? C'était peine perdue, elle la prendrait pour une givrée, meilleure amie ou pas ! - Iris ? - Je peux pas t'en parler, Clem'. La douleur put se lire sur le visage de Clémentine. Elle respira fort dans le but de contenir un sanglot, et Iris en eut mal. En dépit de leur amitié et de sa bonne volonté, elle ne pouvait se résoudre à lui faire part de toute cette histoire. Quelque chose s'installerait entre elles si elle le faisait, et rien ne serait plus comme avant. Pourtant, désirant ardemment conserver Clémentine, elle fit une concession et lui dit, avec le plus de franchise possible : - Pas pour le moment. Je te promets que je te raconterai tout, mais pas tout de suite. Laisse-moi un peu de temps. S'il te plaît. Les yeux de la petite blonde retrouvèrent subitement un peu de leur éclat ambré, cette marque de confiance la touchant visiblement. Elle saisissait certainement que, si Iris se trouvait dans un tel état, c'était qu'il y avait une raison valable. Cela était sûrement douloureux pour elle, ce qui justifiait, finalement, sa réticence et sa difficulté à se livrer si tôt. - Tu me jures, beauté ? - Je te jure, assura Iris en tentant de paraître optimiste, ce qui apparut comme un pauvre sourire las. Soudain plus guillerette, Clémentine se glissa derrière son amie, et se baissa. Alors qu'elle s'attendait à pouvoir retrouver sa liberté de mouvement, Iris poussa un cri de surprise quand elle sentit un régiment de doigt se mettre à galoper follement sur ses plantes de pied. La diablotine ! L'adolescente riait à gorge déployée, suppliant et gesticulant énergiquement sur sa chaise tandis que Clémentine, d'humeur tout à coup taquine, s'amusait à chatouiller impitoyablement cette coquine d'Iris pour qui elle s'était faite tant de soucis, et pour qui elle continuerait de s'en faire, jusqu'à ce qu'enfin la vérité lui fusse dévoilée. La torture ne dura que quelques minutes, avant qu'Iris, à force de se démener, ne parvienne à se détacher, et que les rôles ne s'inversent. Les deux amies folâtrèrent joyeusement, l'une oubliant son épuisement, l'autre se ressourçant via cet instant de complicité serein qu'elle aurait voulu moins occasionnel. Puis les deux amies cessèrent leurs enfantillages et engagèrent une longue discussion, qui à propos des devoirs à faire, qui à propos des interros à venir, qui à propos des garçons en vue. En résumé, la paix d'âme s'en était retournée dans le coeur de Clémentine, néanmoins, il subsistait envers et contre tout la peur et l'appréhension dans celui d'Iris. La nuit était fraîche et la lune pleine. Iris, les jambes ramenées sous le menton et les bras les entourant, observait paisiblement le ciel étoilé. Une brise subtile faisait s'agiter mollement ses cheveux aurifères, créant sur sa peau d'imperceptibles frissons éphémères. L'adolescente portait encore sa jupe volante et ses sandalettes, ce qui contrastait avec le sweat à capuche gris qu'elle avait enfilé en sortant de chez elle, plus par réflexe que pour autre chose. Le calme ambiant, constitué d'éclats de voix lointains et de tous les sons de la ville sur le point de s'assoupir, l'invitait à succomber au sommeil qui cherchait à l'avaler depuis qu'elle était debout, soit il y avait de cela vingt heures. Elle savait pertinemment que le plus sage aurait été de se coucher tôt, mais son esprit était bien trop agité pour cela. Des tas d'interrogations résonnaient dans son crâne, concernant plus ou moins toutes le même sujet : Son pouvoir. Améthyste avait dit trois nuits. Or elle n'avait pas précisé si cela l'empêcherait de se retrouver immanquablement au coeur du monde d'Elektre, alors, dans le doute, iris préférait ne pas prendre de risque et veiller. Elle avait découvert, en venant s'installer sur ce banc près de chez elle, que contempler les astres l'apaisaient significativement. Il ne lui en fallait pas plus pour oublier un temps ses tracas. Malheureusement, en dépit de ce subterfuge dressé contre ses propres idées, elle en revenait inlassablement aux mêmes ruminations. Soupirant, elle étira l'une de ses longues jambes afin de pouvoir manipuler son bracelet de cheville si étrangement acquis. Dès qu'elle en avait eu l'occasion, c'est-à-dire dès qu'elle avait été seule, Iris avait étudié le bijou, inspectant chaque millimètre de l'objet avec l'espoir inexplicable d'y découvrir des glyphes, des runes ou quoi que ce soit du genre. Elle avait compris, plus tard, que la nature extraordinaire du bracelet et de son obtention l'effrayaient malgré elle, et que son inconscient cherchait à se raccrocher à des symboles d'ésotérisme lui étant familiers. Mais le cadeau de la démone s'était avéré tout à fait banal, fait d'une chaînette d'or remarquablement ciselée et d'une émeraude à la teinte et à la sphéricité irréprochables. Seul un détail demeurait troublant : l'absence de fermoir. En effet les maillons de métal étaient assemblés les uns aux autres dans une harmonie parfaite, comme si l'artisan les avait directement fixés autour de la cheville de sa propriétaire. Et, à présent qu'elle y réfléchissait, Iris se disait que c'était sans nul doute le cas. L'adolescente avait également tenté de briser la chaînette, ne réussissant qu'à se faire mal aux doigts, et ne sachant si cette solidité était commune ou tenait du surnaturel. En fin de compte, elle n'avait rien appris et de nouvelles questions s'étaient invitées à la danse endiablée qui avait désormais lieu dans sa tête. - Salut belle blonde ! Iris sortit de ses rêveries et vit arriver, approchant d'un pas assuré, une connaissance qu'elle n'appréciait que moyennement. Elle ramena sa jambe à elle et ne put s'empêcher de crisper les orteils, tentant néanmoins de conserver une figure amène et polie. C'était un garçon du nom d'Alexandre, un tombeur fêtard au corps musclé, à la gueule d'ange et aux cheveux toujours gominés. Il était prétentieux, coureur de jupon et n'accordait aucune importance à ses homologues féminins, qu'ils considéraient comme tout juste bons à draguer et à consommer ensuite. Iris grossissait le trait, évidemment, pourtant c'était majoritairement vrai et elle avait assez entendu parler des exploits de "Alexandre le conquérant" pour suffisamment cerner le personnage. D'ailleurs, cela faisait deux mois ou trois qu'il lui faisait la cour à sa manière, l'invitant à des soirées torrides et roulant des mécaniques devant elle dès lors qu'il le pouvait. Elle lui avait déjà dit de nombreuses fois qu'elle n'était pas intéressée, qu'il n'était pas, mais alors pas du tout son style, et qu'elle n'aimait pas les beuveries, pourtant le godelureau ne se décourageait point et l'abordait aussitôt qu'il la croisait. - Ca va ? demanda-t-il avec entrain une fois qu'Iris l'eut salué à son tour. La vache, t'en tires une tronche de zombie ! On me fait des cachotteries, c'est ça ? Tu vas en boîte sans moi ? C'est pas cool ça ! S'tu voyais tes cernes ! Il lui donnait la migraine à parler fort et à la taquiner de la sorte alors qu'ils n'étaient pas même copains, sans parler de son haleine empestant la cigarette... Non, définitivement, iris ne supportait pas ce garçon, et le fait qu'il débordasse d'énergie et qu'elle combattait le sommeil depuis l'aurore n'arrangeait rien. Mais elle se trouvait mauvaise de l'accabler ainsi, aussi fit-elle mine de l'écouter, opinant du chef aux moments stratégiques et ricanant de manière peu crédible lorsqu'il le fallait. Toutefois, elle n'aspirait qu'à une chose : La paix ! - Ouah c'est trop beau ! Alors Alexandre fit quelque chose qui déplut profondément à Iris; d'un geste désinvolte il lui saisit le pied, l'entraînant à hauteur de son visage et commençant à le fixer attentivement. Elle éprouva une pointe de plaisir à sentir ce souffle chaud sur ses orteils, et cette main sous la semelle de sa sandalette, qu'elle aurait voulut ne plus avoir sur l'instant, mais elle se morigéna immédiatement de fantasmer face à ce garçon. - Euh... Tu fais quoi là ? s'enquit Iris, feignant l'incompréhension. Le rouge lui montait aux joues, autant à cause de ce contact incongru que de la colère l'envahissant. Pour qui se prenait-il ? Il n'avait aucun droit de la toucher ! Elle se vit se relever d'un bond et lui coller son poing en plein visage, et se surprit à tirer satisfaction de cette envie. Iris n'était pas d'un ordinaire à ne penser que plaies et bosses, et, même si elle se savait capable de flanquer une raclée mémorable à ce sans-gêne, elle se retint, essayant de faire preuve de sagesse. - Tu l'as eu où ce bracelet ? Alexandre paraissait soudainement fasciné par le bijou, les yeux rivés sur sa pierre verte, la bouche presque béante. Iris était au bord de l'explosion, et, quand elle le vit glisser son index le long de la chaînette, elle se prépara à le corriger en bonne et due forme. Cependant, elle s'arrêta net devant ce qui survint. - Ah ! Sans comprendre, Iris vit l'adolescent lâcher précipitamment son pied et reculer d'un pas. Il fourra ensuite son doigt dans sa bouche tel un enfant, et la blonde dut jeter un regard à son bracelet pour interpréter cette réaction : Plusieurs gouttes de sang y perlaient. - Tu t'es fait mal ? Se sentant un peu coupable, elle descendit du banc et s'approcha d'Alexandre, dont elle saisit la main blessée. Alors qu'elle s'attendait à y voir une écorchure, ses yeux s'écarquillèrent en y découvrant une plaie sanguinolente. La chair de l'index était complètement éventrée, arborant une coupure aussi précise qu'un couteau aurait pu infliger. Or, l'objet dont il avait à peine effleuré les chaînons ne pouvait logiquement pas posséder un tel tranchant. - Je suis désolée. Viens chez moi, mes parents dorment pas encore. On va te soigner ça. Une lueur intéressée apparut dans les yeux de l'adolescent, lequel entrevoyait là une occasion rêvée de séduire la belle et d'entrer un peu plus dans son intimité. Il ne dit mot et se laissa entraîner jusque chez iris. Cette dernière, se considérant responsable de cet incident, en oubliait toute animosité envers le garçon, riant avec lui et s'occupant elle-même de sa coupure. Une fois cela fait, elle le raccompagna à l'entrée, et, tandis qu'il jugeait le poisson ferré, il fut dépité de constater que la jolie blonde ne le suivait pas plus loin et que ce ne serait pas en sa compagnie qu'il finirait la soirée. La porte d'entrée refermée, iris ne put se retenir d'éclater de rire, ce qui attira sur elle le regard vaguement interloqué de son père. Malgré cet incident fort particulier, la mine déconfite d'Alexandre le conquérant valait amplement la gêne occasionnée. L'image de son expression décomposée passait encore devant ses yeux, tellement pitoyable qu'Iris fut forcée de se plier en deux. Seule dans le couloir, pile devant la porte ouverte donnant sur le salon où ses parents visionnaient un film, elle riait, pleurait, s'étouffait même. - C'est ton copain qui t'a raconté une blague, c'est ça ? demanda son père en s'approchant d'elle, les mains sur les hanches. Iris ne sut pas pourquoi, mais son hilarité redoubla et elle s'effondra dans les bras de son paternel, s'esclaffant de plus belle. Elle écrasa son visage contre son torse dans l'espoir vain de se calmer, ne réussissant qu'à communiquer, grâce à sa voix cristalline, son rire à ses parents. Et elle ne chercha pas à se retenir. Cela lui fit un bien inimaginable, libérant sa poitrine et chassant de sous son crâne la farandole d'idées morbides y siégeant. Iris se doutait que ce n'était là qu'un répit, toutefois elle s'en fichait et elle profita de cet instant de simplicité pour évacuer la pression à laquelle elle était soumise depuis peu. Une fois remise de ses transports, iris raconta brièvement à ses parents ce qu'il y avait de si drôle, et, étrangement, ils n'estimèrent pas la tête d'Alexandre le conquérant assez comique pour justifier un tel fou rire. Les côtes lui faisant mal et les yeux mouillés, Iris les laissa à leur film d'action et s'enferma ensuite dans la salle de bains. Elle allait pour se nettoyer un brin, lorsque ses yeux remarquèrent le sang dans le lavabo, qu'avait laissé l'infortuné Alexandre. Iris grimaça, ne s'étant pas rendue compte que sa blessure avait été si importante. C'était vrai que sa coupure avait abondamment saigné, à un point tel qu'elle s'était interrogée sur la nécessité de suturer ou non. D'un geste elle ouvrit le robinet à fond, de l'autre elle lava les petites flaques d'hémoglobine qui s'effacèrent progressivement avant de disparaître complètement. Tout de même, comment diable l'adolescent avait-il pu se meurtrir de la sorte en frôlant à peine une bête chaînette ? Iris l'ignorait. Elle ôta sa sandalette puis, souplement, posa son pied sur la surface froide et glissante de la céramique. Le bijou brillait de mille feux dorés, verts et vermeils sous la puissante lumière du néon. Le sang, formant de minuscules traces entremêlées aux chaînons, coagulait déjà. Iris tendit un doigt, qu'elle replia vivement en songeant à la facilité avec laquelle Alexandre s'était coupé. C'était puéril et incompréhensible à la fois, elle avait tripoté le bracelet pendant une bonne vingtaine de minutes, ce matin, et sa peau s'en était sortie intacte. Si encore il y avait eu un fermoir, c'aurait pu résoudre ce mystère, pour autant que l'on ne s'attarde pas trop sur la forme tout à fait linéaire de la plaie. - C'est quoi ce bordel... murmura iris en nettoyant son bracelet, s'étant finalement décidé à s'aider de ses mains, lesquelles ne rencontrèrent aucun tranchant. En quelques secondes ce bijou définitivement anormal avait recouvré son éclat, et sa porteuse, lasse de se creuser inutilement les méninges, essuya son pied qu'elle rechaussa. Puis elle décida, sans plus de cérémonies, d'aller se coucher. Arrivée dans sa chambre, elle fut abattue en se souvenant qu'il lui faudrait s'éveiller au beau milieu de la nuit, et que seule une poignée d'heures lui était accordée pour se reposer. Naturellement, libre à elle de ne rien en faire et de dormir, hélas cela signifiait replonger sciemment dans le cauchemar et l'angoisse, ce qui, tout compte fait, ne représentait guère plus de répit. Ayant éteint la lumière, Iris s'allongea, son portable entre les mains. Elle programma son réveil à deux heures, et hésita quant à faire savoir à Elektre ce qui lui était arrivé. Elle n'aurait su dire pourquoi, mais l'idée lui paraissait assez peu pertinente. Pourtant, la jeune femme et sa sagesse seraient d'un grand secours à sa lucidité, elle ne la jugerait point et la rassurerait ainsi qu'elle l'avait fait. Iris, capitulant et se disant qu'elle aviserait dans le week-end, ne sentit même pas le sommeil s'emparer d'elle, la cueillant aussi aisément qu'elle était exténuée. –Le week-end ne se déroula pas vraiment comme Iris l'avait prévu. Dès samedi, où elle se leva à deux heures, les ennuis commencèrent et elle comprit qu'elle ne tiendrait plus très longtemps à ce rythme. Premièrement, elle dut mentir à ses parents, leur dissimuler son réveil et, chose qu'elle ne faisait jamais, se maquiller à outrance afin de masquer ses terrifiants cernes. Deuxièmement, des absences, la prenant à des moments plutôt embarrassants, l'obligèrent à se goinfrer de sucreries, juste pour ne pas tomber à court d'énergie. Enfin, la conjugaison de tout cela et de son épuisement physique aussi bien que mental la transforma réellement en revenante. L'adolescente pétillante, impétueuse, et alerte que ses parents et ses amis connaissaient s'était, à leur grand étonnement, métamorphosée en un pantin au dos courbé et au regard vide. Iris s'évertuait à paraître naturelle et spontanée, à bouger, à voir ses proches et à les accompagner lorsqu'ils sortaient. Malheureusement, non seulement elle ne fit que les inquiéter, mais en plus elle se priva de nombreuses heures de sommeil qu'elle aurait paisiblement pu rattraper en après-midi. Oui mais voilà, elle souhaitait épargner sa vie sociale et achever les derniers devoirs qui lui restaient sur les bras. C'est ainsi que, le lundi, après tant de nuits volontairement écourtées et un acharnement futile à entraîner son corps certes sportif dans ses derniers retranchements, Iris, entre deux cours de mathématiques carabinés, s'effondra sans connaissance sur son bureau. On l'amena d'urgence à l'infirmerie du lycée, ou le médecin scolaire la reçut et l'ausculta. Sa professeur voulut appeler l'hôpital, ses camarades de même, mais le docteur assura qu'il n'y avait pas besoin de déployer autant de moyens : la petite était simplement tombée de fatigue, sûrement à cause de la pression de l'école et des examens à venir. Elle n'était pas souffrante et le diagnostic de l'urgentiste, qu'on avait fait venir à cause du protocole, fut le même. L'adolescente devait se reposer, un jour ou deux selon qu'elle se sentirait, et chacun devina que l'intrépide Iris ne tiendrait pas plus de vingt-quatre heures alitée. L'avis médical était tout sauf alarmant, on laissa donc récupérer la jeune fille en paix. Alors elle dormit, dormit tout du long de la journée, ne revenant qu'à elle le soir. Son malaise lui fut exposé, elle n'en parut pas surprise et argua qu'elle ne s'était pas assez écoutée ces derniers temps, et que son corps la punissait. Puis, en dépit de ses parents se proposant de venir la chercher, et de l'autorisation du médecin de prolonger son repos, elle demanda à reprendre les cours le lendemain, ce qui lui fut accordé à condition qu'elle demeura à l'infirmerie cette nuit. Elle accepta, et repartit dans les choux avant même d'avoir pu songer à régler son réveil. De toute manière, les trois jours de la démone étaient écoulés, or cela, Iris l'avait complètement oublié. Le réveil ! Elle avait oublié le réveil ! Iris se releva prestement, faisant fi de la douleur s'étant logée dans son dos après l'interminable chute. La tête lui tourna, les sons et les images de même, l'environnement se distordant, s'affadissant, menaçant de lui faire perdre l'équilibre et de la rejeter au sol. Elle avait oublié le réveil ! Quelle imbécile ! Se raccrochant encore à un maigre espoir, l'adolescente tenta d'identifier les lieux, sachant, au fond d'elle, que son regard affolé finirait par rencontrer celui d'Elektre. Elle reconnut les murs de pierre grise, les tapis noirs et la porte de bois sombre, et comprit qu'elle était piégée pour cette nuit. Résignée, et ayant perçu un froissement derrière elle, Iris se retourna lentement, les épaules basses, et fit face à l'occupante des lieux. - Améthyste ! s'écria-t-elle, incrédule. Tranquillement assise au bas du lit, le menton dans la main et l'observant d'un air amusé, la démone était bel et bien là, à la place, semblait-il, d'Elektre. En revanche, elle n'était retenue d'aucune manière. D'une main tendue elle invita Iris à s'approcher, et celle-ci n'hésita pas une seule seconde. - Le manque de sommeil ne te réussit pas. Aurais-tu oublié que nos trois jours sont écoulés, jeune fille ? Le souvenir, que l'épuisement avait occulté, frappa Iris et ses yeux verts se mirent à briller. Sa demande avait-elle été exaucée ? Allait-elle disposer de pouvoirs à l'instar d'Elektre ? Pourtant, Améthyste lui avait expliqué qu'un monde à part entière serait créé à partir de son esprit; or celui-ci ressemblait fort à celui de l'antiquaire... Puis la fatalité s'imposa à Iris d'un coup d'un seul, faisant voler en éclats ses pensées et l'inondant de terreur. - Non ! Ne comprenant pas cette soudaine réaction, Améthyste saisit doucement les poignets d'Iris tandis que celle-ci, le visage déformé par l'effroi, cherchait à se relever maladroitement. - Que t'arrive-t-il donc ? s'enquit la démone, les sourcils légèrement froncés. - Je ne veux pas... je ne veux pas être prisonnière et torturée chaque nuit ! Non ! - Calme-toi voyons, calme-toi... Améthyste, d'une force paisible, tira à elle la blonde paniquée et, tout en l'entourant de ses bras, l'obligea à se blottir contre son corps. Elle la berça tendrement, la caressant affectueusement de temps à autre, l'embrassant et lui susurrant des paroles réconfortantes. L'aura et la technique aidant, Iris s'apaisa rapidement et se livra avec délice à ces agréables soins. La sensualité exacerbée de la succube la détendit. A présent maîtresse d'elle-même, elle écouta attentivement la démone : - Ne prends pas pour exemple Elektre. C'est une jeune femme intelligente, sage et très observatrice, hélas elle a une fâcheuse tendance à aspirer plus volontiers à ses fantasmes qu'à ses pouvoirs. Sa situation de captive et de suppliciée la comble et elle ne cherche donc pas à se libérer et à dominer ce monde. Car, je l'ai déjà dit, ce qui vous entoure n'est rien d'autre que votre pouvoir lui-même. Lui aussi essaie de vous soumettre, c'est ainsi. Plus tu t'affranchiras et plus ton pouvoir te sera docile. Plus tu te complairas dans ce rôle de réceptacle à fantasme qu'il t'impose afin de te réduire et moins tu auras d'emprise sur lui. Comprends-tu ? Iris acquiesça, fascinée par cette mécanique savamment huilée, cette logique interne, ces règles élémentaires régissant ce qu'elle considérait comme paranormal. Pourtant, ce fonctionnement était tellement similaire à celui de la nature, générique mais infaillible, universel mais implacable. Ce pouvait-il qu'une démone ait pu créer tout cela ? - Il faut que je... Grimpe les échelons, que je devienne importante, c'est ça ? demanda-t-elle d'une voix basse. - En effet. Ca ne veut pas dire que tu doives renoncer à tes fantasmes, au contraire. Je t'estime assez rusée et charismatique pour concilier tes envies avec ton ascension. Le compliment fit rougir la modeste étudiante, ce qui fit pouffer Améthyste. - Je suis sincère, tu as un grand potentiel. A toi de ne pas le gâcher maintenant. Les premiers temps en bas de la pyramide vont être durs, il faudra que tu fasses preuve de détermination. Aide-toi en te disant qu'à la clé se trouve un grand pouvoir avec lequel ta vie réelle pourra basculer selon ta volonté... La démone déposa un baiser sur les lèvres d'Iris, et reprit : - Sois courageuse, femme. Ne me déçois pas. Améthyste fit un geste, puis Iris se retrouva sur le lit de l'infirmerie. Son corps trempé, elle se considérait prête à attaquer ses examens d'une part, et à se mesurer à son pouvoir de l'autre. Les deux n'avaient qu'à bien se tenir. Les spécialistes dans le domaine pouvaient dire ce qu'ils voulaient, il n'existait pas meilleur système de chauffage au monde qu'une soixantaine d'élèves dont on faisait surchauffer la cervelle en face d'une bête feuille de papier. Cela, couplé à la température estivale et aux furieux rayons de soleil pénétrant la salle via les grandes fenêtres, transformait chaque après-midi d'examen en épreuve infernale. Et c'était ce qu'Iris subissait actuellement. Un coude posé sur le revêtement brûlant de sa table, ses yeux larmoyants d'un vert si sensible rivés sur la copie, l'esprit tournant à plein régime afin de parachever la dissertation qu'il venait de produire, l'étudiante n'en pouvait plus. De grosses gouttes de sueur, maculant sa peau pâle d'une fine pellicule luisante, lui roulaient désagréablement le long du dos et du front, trempant son léger débardeur et se suspendant à ses paupières moites. En dépit de son short et de ses nu-pieds, elle cuisait littéralement dans son jus. Il fallait ajouter à cet inconfort son malaise de la veille, duquel elle ne s'était pas véritablement remise et qui lui faisait comme un boulet accroché aux idées. Mais iris ne s'en plaignait pas et ne s'entourerait certainement pas de circonstances atténuantes. C'était elle qui avait décidé de reprendre les cours dès le lendemain, et puis, tous ceux et celles l'entourant souffraient autant qu'elle. Après avoir piqué le point final, Iris se leva en soufflant. Enfin elle avait terminé, trois heures et demi, au jugé des sonneries ayant retenties successivement, n'ayant pas été de trop. Le claquement de ses chaussures, d'ordinaire faible, lui parut affreusement gênant tandis qu'elle allait déposer son devoir sur le bureau du surveillant, puis qu'elle quittait, satisfaite, les lieux. Elle retrouva l'air indiscutablement plus frais du couloir, qu'elle traversa avant de remarquer ses amis qui l'attendaient. - Alors ? voulut savoir Eliot, un partenaire à la lutte avec qui Iris partageait la passion du sport. - Trop facile. Iris s'installa lourdement sur le banc, se calant malgré eux entre Clémentine et Julien. De ce qu'elle pouvait voir, tous étaient plus ou moins somnolents, bâillant aux corneilles, papillonnant des paupières et ne prenant même pas la peine d'engager la conversation. L'adolescente sourit. Cette chaleur pesante la rendait également indolente. - C'est nouveau ça ? Perdue dans la contemplation aveuglante du hall d'entrée désert, Iris réalisa presque trop tard, et avec horreur, le doigt d'Eliot venir curieusement effleurer son bracelet de cheville. Elle n'eut que le temps d'arrêter sa main. - Attention, prévint-elle plus vivement qu'elle ne l'aurait voulu, c'est... Super fragile. Touche avec les yeux. A son grand soulagement, son ami hocha la tête, s'excusa et courba le cou pour observer de plus près le bijou, et surtout l'émeraude y étant sertie. - C'est une vraie ? demanda-t-il. Iris allait pour lui mentir, lui raconter que la pierre était factice, cependant elle se souvint que la chaîne n'arborait aucun fermoir et qu'elle n'était pas parvenue à la briser. De plus, même si elle n'en était pas totalement sûre, elle pensait que le premier qui essaierait de la lui subtiliser en aurait pour ses frais. Ces considérations à l'esprit, elle avoua que oui, il s'agissait bel et bien d'une émeraude, et inventa une histoire sans intérêt concernant son obtention. De toutes manières, elle se fichait pas mal qu'on jalouse son bracelet. L'important était que nul ne se blesse inutilement en l'approchant de trop. - Z'avez vu la nouvelle veilleuse de nuit ? Tous les yeux convergèrent vers Julien, "l'homme des nuages" ainsi que le surnommait clémentine, capable de changer de sujet de façon si naturelle et détachée qu'on en arrivait souvent à la conclusion qu'il n'écoutait pas le quart de ce qu'on lui disait. - Ouais la blonde c'est ça ? Elle est jeune. Elle est pas mal en plus. - Eliot, faut vraiment que t'arrêtes avec les blondes, commenta Clémentine, faisant naître un sourire béat sur le visage de son camarade, je vais finir par croire que tu les aimes. Elle s'appelle Ambre, tâche de t'en rappeler. Eliot afficha une mine faussement outrée et pointa l'adolescente, affalée au bout du banc, d'un index tremblotant. Il simula des sanglots, faisant glousser Clémentine. - Au fait Iris, ça va mieux ? On aurait dû commencer par ça. L'intéressée, absorbée par sa nuit passée et réfléchissant à celle qui venait, mit une seconde à percuter, puis à adresser un joli sourire à l'homme des nuages. Ses cernes ne s'étaient pas encore résorbés, son teint n'avait toujours pas retrouvé sa couleur habituelle. Le petit groupe, grillant lentement mais sûrement au milieu du lycée, se décida rapidement à migrer vers des contrées moins hostiles. Une virée en ville ne motivant personne, il fut choisi d'aller piquer une tête à la piscine du coin. L'après-midi et la soirée se passèrent délicieusement bien. Eliot et Iris, n'ayant pu s'empêcher de nager jusqu'au bout de leurs forces, rentrèrent terrassés et fourbus d'une bonne fatigue. Eliot passa le repas à narguer son amie, se vantant d'avoir réalisé plus de longueurs qu'elle. C'avait été, en résumé, une journée d'été comme Iris et Clémentine auraient souhaité en connaître davantage, ainsi qu'elles se le confièrent lors de leur bavardage du coucher. Iris et Clémentine furent coupées en plein débat par trois coups à la porte de leur chambre. Agacées, elles vérifièrent l'heure, rassurées de voir que le couvre-feu n'était pas encore en vigueur et que ce n'était pas pour les sermonner que l'on venait les voir. Du moins, pas à propos de ça. - Entrez ! cria iris. La porte s'ouvrit, et une jeune adulte à la taille fine et à la longue chevelure blond pâle fit quelques pas dans la pièce. Clémentine, très pudique dans son intimité, cacha ses jambes nues sous la couette, chose qui ne vint absolument pas à l'esprit de son amie. - Mesdemoiselles, salua l'arrivante armée d'un sourire blanc et aimable, désolée de vous déranger. Je tenais juste à me présenter à vous. Je suis Ambre Ducastel, votre nouvelle veilleuse. Ce nom frappa la mémoire d'Iris telle une balle de pistolet. L'article de l'internat des thaumaturges remonta instantanément, défilant en une seconde devant ses yeux jusqu'à s'arrêter sur une ligne en particulier, hors de la liste des coupables. : Ambre Ducastel, veilleuse de nuit, victime d'attouchements sexuels et d'une tentative de viol collectif. Oui, c'était bien cela, l'adolescente en aurait mis sa main à couper. Elle n'arrivait pas à se figurer que la femme joviale et, d'apparence au moins, épanouie qui se tenait devant elle avait été l'objet d'un crime aussi vil que le meurtre. Car tout concordait, il ne devait pas y avoir pléthore d'Ambre Ducastel exerçant cette profession à Mélénice ! C'était étourdissant de penser que cet individu lambda vivait peut-être la même folle expérience onirique qu'elle, que cette femme parmi les femmes disposerait tôt ou tard de pouvoirs extraordinaires. Se doutait-elle qu'Iris était en quelques sortes des leurs ? A priori non. Le claquement de la porte rappela Iris à la réalité. Pendant qu'elle la dévisageait niaisement, Clémentine les avait toutes deux présentées, avant de lui souhaiter bon courage pour sa ronde. Un sourire malicieux aux lèvres, elle se retourna vers son amie, laquelle eut à peine le temps de masquer son ahurissement. - Eliot avait raison finalement. C'est un véritable canon. J'en serais jalouse si elle avait pas l'air aussi cool. Iris opina du chef, ricanant poliment à la remarque de sa camarade tandis qu'elle mettait un peu d'ordre dans ses idées. Il ne fallait pas qu'elle se misse dans des états pareils pour des suppositions. Après tout, il demeurait une chance qu'elle se trompa, et même, au-delà de ça, qu'est-ce que ça changeait d'en avoir la confirmation ? A rien. A rien, néanmoins, elle en ferait part à Elektre, juste au cas où. La visiter prochainement devenait urgent, elles avaient tant à se dire... - Tu m'as l'air crevée, beauté. Couche-toi donc, demain matin, on pourra dormir. Je suis contente que tu aies repris du poil de la bête. - Merci Clem, répondit Iris en s'étalant nonchalamment sur son lit. La petite blonde éteignit la lumière, et chacune se laissa doucereusement avaler par le sommeil. Iris était certes pleine d'appréhension quant à ce qui l'attendait cette nuit, toutefois elle n'avait pas l'intention de fuir. Le voudrait-elle qu'elle ne le pourrait pas. Son réveil ne la sauverait pas de son propre monde, et elle devait assumer pleinement son choix auprès de la démone. Le pouvoir comme récompense, qui n'aurait pas rêvé avoir cette opportunité ? Rêver, c'était le terme adéquat. Iris était déterminé, du moins pour le moment. Elle était prête à livrer un combat féroce contre elle-même et les obstacles qui se dresseraient en travers de sa route, même si cela signifiait s'éreinter le corps et l'esprit. L'on ne pouvait que ressortir plus forte et plus instruite d'une telle épreuve. C'est donc gonflée à bloc que l'adolescente s'assoupit, des images de superhéroïnes et de justicières la berçant d'illusions qui se concrétiseraient peut-être un jour.
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FeatherComedia - il y a 11 ans
Toujours aussi bien ! L'histoire continue d'évoluer et devient de plus en plus intéressant !
Keep going
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Blast - il y a 10 ans
Bonjour à toutes et à tous, Merci pour ce commentaire, FeatherComedia, ça fait plaisir. Voici le chapitre 4, bonne lecture. Les onireines Partie première Chapitre IV : Mélénice-centre, France, le soir Le vernis était sec. Anna souffla une énième fois sur le bout de ses doigts, juste pour être sûre. Elle rangea ensuite son nécessaire à beauté dans la salle de bains, se hâtant afin de ne pas avoir à marcher trop longtemps sur le carrelage glacial. Puis, heureuse autant qu'elle pouvait l'être, elle revint au grand salon et se jeta gaminement sur le sofa. A peine avait-elle enfoui la main sous le meuble, en quête des bandes dessinées s'y cachant, que la porte d'entrée claqua dans le silence de la maison. Des bruits de pas lourds se firent entendre depuis le couloir, après quoi une très jeune femme aux cheveux blonds apparut dans l'encadrement de la porte. - Coucou Samantha ! la salua joyeusement l'adolescente. L'arrivante grommela un "salut" presque inaudible et s'éloigna le temps d'ôter sa veste et ses chaussures. Habituée à la façade bougonne de son amie, Anna ne fit aucune réflexion, se contentant de chantonner gaiement et de remuer les jambes, couchée sur le ventre et le menton calée dans les mains. Samantha finit par revenir pour s'asseoir sans délicatesse sur son siège à roulette. Elle activa l'écran de son ordinateur, et, le dos voûtée, entreprit de consulter quelques pages en particulier. Anna l'observait, son éternel sourire étirant ses lèvres fines. Samantha représentait, pour peu que l'on se basa sur les critères d'aujourd'hui, l'équilibre dans toute sa splendeur. Elle était de taille moyenne, de corpulence moyenne, de musculature moyenne et sa beauté était similairement qualifiable. Ses cheveux flamboyants, plus disciplinés qu'à l'armée, ses lunettes aux verres rectangulaires qu'elle remontait toutes les deux minutes sur le bout de son petit nez retroussé, son apparence soignée à l'extrême et ses manières distinguées lui conféraient des airs stricts et austères participant à son charme froid. Son vêtement préféré, le tailleur, en disait long sur ses principes rigoureux et ses concepts de fer. Pourtant, exceptionnellement, Samantha était actuellement aux antipodes de la femme ferme et inébranlable dont elle aimait renvoyer l'image. Sa posture courbée et sa nonchalance trahissaient un épuisement inhabituel, autant que son survêtement et ses chaussettes de sport prouvaient qu'elle s'était livrée à des activités ne lui correspondant pas. Anna la voyait rarement ainsi, sale et négligée, cependant cela ne l'inquiétait pas outre mesure, pour la simple et bonne raison qu'elle savait ce que son amie avait fait de ses dernières vingt-quatre heures. - Tu n'as pas eu de soucis pour récupérer l'argent ? - Une caméra dissimulée près de la cachette, je l'ai brouillée. Sinon personne dans les environs. Anna se leva et vint s'accroupir aux côtés de son équipière. D'un geste adroit de ses doigts fins elle ouvrit le large sac de sport, y découvrant, avec émerveillement, d'innombrables liasses de billet. Elle estima superficiellement la somme, qui s'avéra correspondre à ce que leur client leur avait promis contre leur silence. C'était décidément trop facile. Anna n'avait qu'à apprendre l'existence d'un squelette chez un riche particulier, puis à pointer dédaigneusement le placard du doigt à son propriétaire. De là, avec l'aide de Samantha, laquelle, via son talent et son pouvoir, permettait d'établir un contact anonyme et sans risque de poursuite, il ne restait plus qu'à jouer les maître chanteuses auprès de la dite personne. Cela fait, la peur d'un scandale ou d'un délit dévoilé au grand jour suffisait à persuader et à faire tomber l'argent dans un coin paumé, où les deux complices venaient se servir. Une partie de plaisir. Des sommes en liquide mirobolantes contre un peu de leur pouvoir et beaucoup d'organisation. Un coup parfait et réitérable à souhait ! - Mettons la pédale douce en ce qui concerne notre combine. Je suis d'accord pour dire qu'on gagne énormément, qu'on entraîne nos pouvoirs et qu'on ne risque rien, mais tout de même. A ce rythme, on va nager dans l'or pur et surtout, on va se tuer à la tâche. Relevant lentement les yeux vers son amie, Anna ne répondit pas tout de suite, perdue dans ses pensées sans se départir de son beau sourire. Certes, maintenant qu'elles avaient fait cracher trois bourgeois de Mélénice, elles disposaient d'une réserve quasiment illimitée d'argent de poche, et c'était vrai que l'expérience usait terriblement. - Sam, pourquoi t'es pas heureuse ? demanda subitement l'adolescente d'une voix neutre. Prise de court et ne sachant comment répondre à cela, Samantha bégaya quelques bribes de phrase, replaçant par la même occasion ses lunettes. - Mais... Je... Je suis heureuse... Pourquoi ? - On fait croire à tout le monde qu'on s'est installées dans cet appartement pour nos études supérieures, qu'on trime pour gagner de l'argent et qu'on a du mal à joindre les deux bouts, alors qu'en vérité on aurait de quoi se payer une villa dans le quartier d'Outrepont et qu'on pourrait déjà passer le restant de nos jours dans le luxe le plus total. On dispose de pouvoirs surnaturels puissants dont on maîtrise à peine le quart, et, pour finir, on forme un duo capable de faire à peu près n'importe quoi. Qu'est-ce qui, là-dedans, ne te comble pas ? L'expression de Samantha était pour ainsi dire comique. Les yeux écarquillés, la bouche béante et en oubliant son tic nerveux, elle était estomaquée devant la volubilité et le discours de son amie. C'était pour elle la première fois, depuis les nombreuses années qu'elles avaient passées ensemble, qu'elle entendait Anna parler d'une façon aussi nette et adulte. - Anna, dit-elle en se reprenant, bien sûr que je suis satisfaite. Si c'était pas le cas, je ne resterais pas avec toi, tu le sais bien. Je suis heureuse. - Alors pourquoi tu ne le montres pas ? Souris donc un peu. Pour lui faire plaisir, Samantha essaya d'obéir, hélas seule une grimace résulta de ses efforts. Anna secoua la tête d'un air navré. Elle se releva, renouant la ceinture de son peignoir, ses yeux d'hématite brillant, pour une fois, plus de tendresse que de malice. - Je vais me coucher, tu devrais faire de même. Ayant embrassé son amie sur la joue, elle s'apprêtait à quitter la pièce quand elle entendit, derrière elle : - Bonne nuit, Anna. Souriant de plus belle, elle se retourna à moitié, et souhaita, avant de rejoindre sa chambre : - Bonne nuit, Sam. Fais de beaux rêves. Le coeur d'Iris venait de manquer un battement. Elle qui s'était assoupie si sereine, si sûre d'elle, si pleine de volonté quant à tout ce qui pourrait lui arriver dans son monde durant cette première véritable nuit d'aventure, sentait à présent la peur se déverser en elle. Son dos endolori par la chute protesta lorsque l'adolescente tenta de se relever malhabilement, ses idées furent bousculées par la soudaineté de sa situation. Pourtant, son regard, lui, ne quittait plus la femme se tenant quelques mètres devant elle. Si les lieux lui étaient plus ou moins familiers avec leurs murs de pierre grise et leur décoration noire, la pièce, elle, ne lui disait rien. Ce n'était ni la cellule d'Elektre, ni la chambre dans laquelle elle avait rencontré Améthyste la veille. Le temps paraissait s'être arrêté pour iris. Ses muscles ne lui répondaient plus, ses sens étaient intégralement braquées en direction de cette femme, laquelle, bras croisés et visage inexpressif, semblait réfléchir. Dans d'autres circonstances, une fois encore, Iris se serait fièrement dressée contre cette inconnue, misant sur son entraînement physique et ses nombreuses années de lutte. Or, cette femme en imposait trop. La dépassant d'une tête, elle possédait un corps athlétique qu'une tenue exiguë laissait en majorité dénudé. Son regard était tranchant comme de l'acier et des serpents tatoués couraient le long de sa peau pâle. Une aura de puissance se dégageait d'elle, une aura de guerrière. Enfin, pour ne rien arranger, elle demeurait immobile et muette. Tout à coup, sans que rien n'eusse put laisser présager une telle réaction, elle hocha la tête et avança d'un pas décidé vers Iris. Celle-ci chercha à reculer, mais se rendit compte, avec horreur, qu'un mur se trouvait derrière elle. - Viens avec moi, dit simplement la femme en l'empoignant solidement par le bras. Puis elle la tira d'une force impressionnante, et Iris n'eut d'autre choix que de suivre, incapable d'opposer la moindre résistance ou de prononcer un mot. Tout allait si vite, le danger était si réel, si palpable, que l'instinct de l'adolescente s'était éveillé. Il lui soufflait de se laisser faire afin de pouvoir filer à la première occasion, d'agir en somme à l'instar d'une proie entre les griffes d'un prédateur. Elles grimpèrent un escalier taillé dans la roche, passèrent plusieurs portes de bois sombre et traversèrent quelques pièces bien éclairées. Iris craignait à chaque instant de déboucher dans une salle de torture ou pire, au beau milieu d'un groupe d'inquisitrices. Des larmes coulaient sur ses joues. Cependant, l'attitude de la femme était étrange. Avant de pénétrer dans une nouvelle partie de ce complexe, qu'elle connaissait apparemment par coeur, elle vérifiait que nul ne se trouvasse sur leur chemin. Iris ne réussissait pas à interpréter cette méfiance, la terreur annihilait ses capacités physiques aussi bien que mentales. Au bout d'une poignée de minutes, qui apparut comme une éternité à la pauvre iris, elle et la femme entrèrent dans une vaste et riche pièce. L'inconnue poussa sa captive et referma la porte derrière elle, se postant devant afin de couper toute retraite. Le regard affolé d'Iris se posa sur l'unique occupant des lieux, un individu intégralement drapé dans une houppelande noire et dont on ne percevait pas même un millimètre carré de peau si ce n'était le bout de ses délicats orteils. Il était assis face à un lutrin sur lequel reposait un épais livre, et tourna tranquillement la tête vers les arrivantes. - pardonnez-moi de vous importuner, s'excusa la guerrière en s'inclinant respectueusement, mais j'ai pensé que cette nouvelle vous intéresserait au plus haut point. Elle désigna Iris d'un ample mouvement de bras. Cette dernière, effrayée mais pas abattue, se tint droite, le regard direct et le torse bombé dans une position de défi. La personne encapuchonnée garda le silence. - Maîtresse, cette jeune fille est apparue dans un nuage de fumée verte, sous mes yeux ! Iris fronça les sourcils. Elle-même ignorait ce détail. En revanche cela parut piquer la curiosité de la dite maîtresse qui se leva pour s'approcher. L'adolescente put ainsi remarquer que ses mains étaient gantées et qu'un foulard masquait sa bouche et son nez. - Croyez-vous qu'il s'agisse d'une magicienne des vertes robes ? s'enquit la guerrière d'un ton de conspiratrice. Un silence s'installa. La maîtresse tournait autour de sa prisonnière, la détaillant sous tous les angles. Ses pieds nus dont l'extrémité pointait de temps à autre de sous son long vêtement ne produisait aucun son sur le doux tapis noir. Observée de la sorte tel un vulgaire spécimen, Iris se sentait mal à l'aise, ne pouvant s'empêcher de gigoter et de crisper les orteils. Si seulement elle pouvait se réveiller, là, maintenant... Après son inspection, la femme drapée de noir s'arrêta face à l'adolescente, et tendit vers elle une main. La concernée comprit, et, n'ayant guère le choix, vint souplement poser son pied nu dans cette paume gantée. Le tissu était très certainement du velours, un contact agréable qui fit frissonner la jeune fille en dépit de sa peur. Sans mot dire la maîtresse tendit l'index vers l'émeraude, et, tandis qu'elle allait la toucher, son doigt se rétracta et elle lâcha doucement le pied. - Tu n'es ni mage, ni verte robe, je me trompe ? demanda-t-elle d'une voix basse et doucereuse. Le visage fermé au possible, Iris secoua négativement la tête. - J'imagine que tu as un lien direct avec cette autre jeune personne que l'inquisition a appréhendée ? Non, ne réponds pas, je m'en doute. Métélys, pourquoi m'avoir amenée cette charmante demoiselle ? Tu peux très bien t'occuper seule du recrutement de mes servantes, et j'ai déjà une flimme me convenant. Quant à ce pouvoir étrange de téléportation, je m'en moque assez. C'est le même qu'utilise la prisonnière de l'inquisition, et il la fait revenir invariablement au même endroit. Il n'y avait aucune agressivité, aucun agacement dans cette voix. pourtant la guerrière s'inclina de plus belle, de toute évidence embarrassée de devoir prendre les initiatives à la place de sa supérieure. - C'est que, maîtresse, cette flimme est belle et vigoureuse. Et je vous rappelle que notre équipe de mineuses n'a plus de paradière depuis voilà un mois... J'ai donc cru sage de... Les doigts de la maîtresse claquèrent. - Où avais-je la tête ? Tu es ma providence, Métélys. Je ne sais pas ce que je ferai sans toi. Le compliment toucha profondément la femme de main, qui sourit jusqu'aux oreilles et se redressa fièrement. - Quel est ton nom, belle demoiselle ? - Iris, répondit l'adolescente, absolument pas amadouée par ces louanges maladroites. - Ecoutes-moi bien, Iris. Je me fiche de savoir d'où tu viens et qui tu es. Je fais de toi ma paradière, et entends que tu t'y plies. je vais t'expliquer en bref ce que ce poste implique, tu poursuivras ton apprentissage auprès des mineuses, cela m'est égal. La dame s'éloigna de quelques pas et, tout en parlant, se mit à marcher de long en large, n'accordant aucune espèce d'importance ou même de valeur à l'être qui allait la servir. - Je vais te confier une splendide tenue, et t'embellir jusqu'à ce que tu sois la plus attirante et la plus rayonnante de toutes les créatures ici bas. Ainsi parée, ton but sera de représenter ton équipe, ou plutôt de me représenter moi, lors de rencontres avec d'autres individus. A toi d'agir avec diplomatie, de jouer de tes charmes et de séduire celles que tu jugeras bon. Mais tu devras également motiver tes troupes, pour que le rendement soit le meilleur possible, que le moral de mes mineuses demeurent au beau fixe. Débrouilles-toi pour rester la plus adorable au milieu des sablières, car c'est toi qui devras faire les comptes-rendus quotidiens de vos expéditions. D'un coup d'un seul elle se retourna face à ce qui était dorénavant sa domestique, et l'interrogea gravement : - M'as-tu bien comprise ? Iris devina le danger qui planait au-dessus d'elle, et, malgré qu'elle n'eut pas complètement saisi les explications et que plusieurs termes lui eurent échappés, elle déglutit et acquiesça. Aucun autre choix ne lui était permis de toute manière. - Excellent ! En ce cas, va te préparer. Tu commences immédiatement. Puis, sans autres cérémonies, la dame retourna s'asseoir, et Iris eut à peine le temps de se retourner que déjà la main puissante de Métélys se refermait autour de son poignet. Elle l'entraîna une nouvelle fois à travers le domaine, prenant garde à ce que personne ne les voie. Iris suivait, noyée sous les évènements. Il ne lui vint même pas à l'esprit de questionner la guerrière, laquelle ne lui aurait sûrement pas répondu. Elle se contenta donc de trottiner derrière elle, la peur au ventre et un curieux sentiment de lassitude la gagnant. Pourtant, sa combativité semblait patienter au fond d'elle, comme si elle attendait quelque chose pour l'inonder d'énergie. Or, pour le moment, mieux valait éviter de jouer les héroïnes. Iris et sa geôlière arrivèrent bientôt dans une grande pièce fort encombrée, globalement similaire au reste des lieux et où se tenait une petite femme aux yeux vifs et aux gestes précis. De la même manière que précédemment la dénommée Métélys poussa l'adolescente avant de s'adosser à la porte, bras croisés et visage de marbre. - C'est notre nouvelle paradière, lança-t-elle de but en blanc, sans même prendre la peine de saluer la trentenaire. Fais ton travail. L'habilleuse, car ce devait en être une à en juger les métiers à tisser et les piles de vêtements disposés ça et là dans la salle, hocha timidement la tête. Iris devina aisément la crainte que la guerrière lui inspirait à elle aussi, et elle comprit, après un échange furtif de regard, qu'elle se montrerait amène envers la prisonnière. - Je repasserai dans une heure, informa Métélys avant de refermer la porte derrière elle. Un silence plana l'espace de trois ou quatre secondes, puis un sourire chaleureux et surtout sincère se dessina sur les lèvres de la tailleuse. - Comment t'appelles-tu ? Cette fois, Iris déclina son identité sans faire preuve d'agressivité. Elle se doutait que cette femme n'était qu'une servante parmi les autres, qu'elle souhaitait simplement remplir son office dans le calme et, si possible, la bonne humeur. Iris serait agréable envers elle, car elle le méritait sûrement à l'instar de tous les autres domestiques. - Parfait Iris, chantonna presque l'habilleuse en l'invitant à la suivre dans un angle particulier de la pièce, heureuse de te connaître. Moi, c'est Lise, couturière privée de dame Rose noire. - Alors c'est comme ça qu'elle s'appelle... - En effet. J'espère que... Sa mine se fit plus soucieuse, quasiment coupable, et elle acheva sa phrase un ton plus bas : - ...Tu n'as pas été trop malmenée... - On m'a faite paradière si je me trompe pas, mais j'ai pas vraiment eu mon mot à dire. Elle lui adressa un regard compatissant, ne cessant pas pour autant de lui tourner autour ainsi qu'elle le faisait depuis le début de leur conversation. Iris savait pertinemment que le temps leur était compté et que si la servante se laissait aller aux bavardages plutôt qu'à son travail, il lui en coûterait. Aussi demeura-t-elle immobile tandis que deux yeux aux mouvements méticuleux identifiaient sa plastique. - Je suis navrée, mais il va falloir que tu te dénudes. Je vais quérir une aide pour qu'elle vienne te soigner. L'habilleuse n'attendit pas la réaction d'Iris. Elle sortit quelques instants, laissant l'adolescente dans un embarras certain. Seule, démunie, en territoire hostile, la pauvrette n'osait rien faire. Tout allait tellement vite ! Etait-ce judicieux de résister ? Non, c'était du pur suicide, la guerrière pouvait l'étrangler d'une main. Alors que faire ? Obtempérer bêtement en attendant un miracle ? Personne ne la sauverait ici, pas même Améthyste. La démone lui avait bien fait comprendre que le pouvoir se méritait, et que le mérite s'obtiendrait à force de courage et de ténacité. La vraie question était donc, désirait-elle ce pouvoir plus fort que la peur l'étreignait présentement ? Iris fut coupée dans ses réflexions par le retour de l'habilleuse, flanquée d'une adolescente encore plus petite et menue qu'elle. - Assieds-toi là, Iris, et enlève cette chemise de nuit je te prie. La captive fixa un instant le siège. Elle ne s'était jamais affichée nue devant quiconque, et aurait aimé que cela ne changeasse pas jusqu'à ce qu'elle fusse en couple. Hélas, elle allait devoir surmonter sa pudeur et de surcroît accepter qu'une inconnue touche son corps dénudé. C'était une idée désagréable, or l'expression pressée et gênée de la couturière la suppliait de ne pas faire d'histoires. Finalement, se persuadant que d'autres y étaient passées avant elle, Iris se dévêtit en un éclair avant de prendre place. - Parfait, lança Lise, visiblement soulagée. Nora va s'occuper de toi pendant que je préparerai ta tenue d'apparat. L'assistante sourit gentiment à Iris afin de la mettre en confiance. Une fois son matériel, composé de lames de rasage, de poudres, de crèmes et d'autres éléments étranges, à portée de main, elle entreprit d'étaler une lotion blanchâtre sur la peau de la prisonnière. Celle-ci, les joues rubicondes, sursauta légèrement en sentant le liquide froid et poisseux recouvrir progressivement son épiderme. La crainte éveillait ses sens, et elle ne put s'empêcher de pouffer de rire lorsque les menottes habiles de la servante passèrent sur ses cuisses, son ventre et ses aisselles. Mais l'application de la domestique était purement professionnel et elle passa rapidement au rasage intégrale d'Iris. Celle-ci écarquilla les yeux devant la lame, laquelle aurait pu servir à l'égorger en un clin d'oeil, pourtant l'instrument remplit son office et la débarrassa entièrement de sa pilosité. Le fait qu'elle se rasasse elle-même les jambes et les aisselles régulièrement aida grandement. Cette étape terminée, la jeune assistante commença à chasser une à une les rares impuretés ayant échappé à l'adolescente, comme de minuscules boutons, des rougeurs discrètes ou encore des ongles mal limés. Elle prit également soin de ses mains, de ses pieds et de son visage, parachevant cette phase préparatoire par un gommage à l'ancienne. Et, durant tout ce temps, Iris était restée tranquille, le regard suivant les faits et gestes de la servante. C'était pour ainsi dire agréable de se faire pomponner de la sorte. - Je sais exactement à quoi tu vas ressembler, annonça joyeusement Lise en les rejoignant. Nora, vernis ses ongles de noir et crayonne-lui un peu le contour des yeux. La jeunette obéit silencieusement et déposa une couche de vernis sur les ongles de pieds et de mains d'Iris, avant de parfaire sa préparation d'un subtil coup de crayon. Quand cela fut fini, elle recula d'un pas, toisa intensément l'adolescente, lui sourit et s'écarta, l'invitant à retrouver Lise pour l'habillage. - Tu seras belle comme un diamant noir, lui assura-t-elle en l'entraînant près d'une table où reposaient plusieurs piles de vêtements sombres. Toujours muette, Iris se fit la réflexion que la présence omniprésente de cette teinte devait obligatoirement avoir un impact sur l'humeur des habitants. Elle se demandait, malgré l'incongruité de sa situation et son angoisse, à quoi elle pourrait bien ressembler une fois tout cela fini. - Enfile ça s'il te plaît. Je vais te montrer comment faire. Iris découvrit, non sans gêne et appréhension, d'étranges et surtout de fort courtes pièces de vêtements, ou plutôt, de sous-vêtements, que la tailleuse lui apprit à porter convenablement. Elle se concentra au mieux sur ce que lui expliquait Lise, mémorisant la démarche qu'il lui faudrait respecter, la coiffure qu'il lui faudrait arborer et les postures qu'il lui faudrait observer dans telle ou telle circonstance. Plusieurs bijoux complétèrent sa tenue, après quoi, ne pouvant se retenir plus longtemps, l'habilleuse lui permit de se tourner vers le miroir afin qu'elle visse clairement qui elle était devenue. L'image réfléchie par la psyché lui coupa littéralement le souffle. Sa peau pâle de blonde luisait imperceptiblement sous l'éclairage mystérieux de l'endroit, à l'instar de ses ongles et de la multitude de bijoux la parant, lesquels scintillaient à chacun des mouvements de leur porteuse. Son collier, ses bracelets et sa bague d'orteil était coulés dans l'or, l'éclat du métal se mariant parfaitement avec sa chevelure aurifère. Il en allait de même pour la ferronnière qui ceignait son front, l'ornant d'une superbe pierre noire en forme de rose. Iris, captivée par sa propre apparence et ne parvenant pas encore à croire qu'il s'agissait dorénavant de la sienne, adopta l'une des postures que la couturière lui avait suggérées, au grand bonheur de celle-ci. Un soutien-gorge de lin noir, laissant apparaître une bonne partie de la poitrine et se fixant derrière la nuque, s'accordait avec une culotte recouverte d'un étrange pagne, fait de deux bandes de tissu, l'une pendant à l'avant, l'autre à l'arrière. Enfin, des rubans étaient attachés à ses poignets, accompagnant chacun de ses gestes d'une courbe noire et gracieuse. Aucun couvre-chef ni souliers, cela aurait certainement gâché l'ensemble. - Ca te plait? s'enthousiasma Lise en frappant gaiement dans ses mains. Iris n'osa pas avouer qu'elle se sentait terriblement incorrecte, que cet habit serait indécents au quotidien et qu'elle n'était pas habituée à porter ce genre de choses, aussi belles fusse-t-elles. Car elle ne pouvait se mentir : elle se trouvait à ravir. - Ce n'est pas... Un peu court ? - Oh non, c'est dans la moyenne. Et puis, tu verras, il fait chaud dans les sablières. Cette information ramena Iris à la réalité. Son émerveillement passa au second plan et elle allait rebondir sur le sujet afin d'en apprendre plus lorsque la porte s'ouvrit. Les regards convergèrent alors vers la rose noire, suivie de sa femme de main. - Sublime ! complimenta la dame en s'approchant lentement. Sublime ! Je suis fière de compter une si belle paradière parmi les miennes ! Vous faites un travail extraordinaire, Lise. Mes félicitations. L'habilleuse rougit jusqu'aux oreilles et exécuta une révérence, visiblement touchée. La rose noire tourna un peu autour de sa nouvelle diplomate, la caressant du bout de ses doigts gantés, comme s'il s'agissait d'une oeuvre d'art ou d'un objet très précieux. Iris n'aima pas cela. - Excellent. J'avais seulement envie de te voir avant que tu ne partes pour ta première expédition. Ton équipe t'attend, vous partez séance tenante. Puis, sans même se retourner, la dame quitta la pièce de son pas noble et tranquille. Métélys prit le relais et fit signe à Iris de la rejoindre. L'adolescente salua poliment Lise et son assistante, et sortit à son tour. Elle suivit la guerrière à travers les couloirs et pièces vides, contente de constater qu'elles ne se cachaient plus aux yeux des autres domestiques, et tout aussi heureuse de ne pas sentir la poigne de fer autour de son bras. Tout à coup, au détour d'un corridor obscur, Métélys exécuta un volte-face agile, et, prenant de court sa captive, l'embrassa fougueusement. La jeune femme tenta de se dégager, poussant de petits cris étouffés et frappant la guerrière de toutes ses forces, malheureusement le bras qui la pressait contre son corps musclé continuait de la ceinturer impitoyablement. Iris éprouvait, outre l'étonnement et le dégoût, une terreur innommable, une peur viscéral de trop se débattre, d'attirer sur elle les foudres de cette combattante brutale. Tandis qu'une large main lui pétrissait passionnément un sein maintenant à l'air libre, elle entraperçut l'horreur et le sentiment cruel d'injustice que les victimes de viol avaient dû endurer contre leur gré. - Arrêtez ! supplia Iris en tentant vainement d'extirper ses deux poignets de l'étreinte dominatrice. - J'aime quand tu te débats, oh oui... Je crois que je vais t'adorer toi, tu es aussi belle que la flimme de la maîtresse... Sauf que toi... Elle comprima sauvagement son bras gauche avant de terminer : - ...Tu n'appartiens à personne... Puis elle se mit à ricaner, abandonnant son emprise sur l'adolescente. Celle-ci, le visage ruisselant de larmes, le souffle court et le coeur au bord des lèvres, arrangea fébrilement son soutien-gorge. Une haine féroce naissait peu à peu en elle alors que la surprise lui cédait la place. Son regard d'émeraude transperça celui, acier, de Métélys. Elle y lut de l'amusement, et apprit, en un instant, combien cette femme était mauvaise. Alors, faisant fi de son épouvante et de sa position précaire, elle lui promit : - Tu paieras pour tout ça. Le rire de la guerrière s'intensifia. Iris, grâce à ses réflexes sportifs, esquiva de justesse la gifle qui lui était destinée, consciente que la fuite n'était pas une option mais toutefois prête à se défendre. L'hilarité de Métélys cessa au bout d'un moment, et elle considéra longuement cette effrontée qui avait l'audace de lui tenir tête. Une pointe d'admiration brilla au fond de ses yeux, puis, sans un mot, elle repartit, ne prenant même pas la peine de vérifier si sa prisonnière la suivait ou non. Lorsqu'elles parvinrent devant une porte renforcée de métal, la guerrière s'arrêta et, tout en tendant une grosse clef à la nouvelle domestique, lui expliqua : - C'est l'entrée des sablières. C'est là que dorment nos mineuses. Tu as obligation de verrouiller systématiquement l'accès avant de regagner ta chambre. Pigé ? Iris opina du chef. Métélys sourit, elle avait adopté sa posture fétiche, à savoir bras croisés et regard scrutateur, signifiant qu'elle n'avait pas l'intention d'aller plus loin. L'adolescente tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte et passa dans la pièce suivante sans plus de considérations pour cette odieuse femme. Avant qu'elle n'ait pu barrer derrière elle, la précarité des lieux lui sauta aux yeux. Un sol de pierre, des paillasses usées et une sorte de salle d'eau dont la propreté n'était de toute évidence assurée que par les mineuses et le peu de moyen mis à leur disposition. C'était de l'esclavage, et Iris eut mal au coeur. Il lui fallait impérativement faire quelque chose pour ces miséreuses, elle redoutait de ce qu'elle allait découvrir en les rencontrant. Une trappe de bois laissait béer un rectangle de ténèbres au centre de la salle. Des bribes de conversations et une odeur entêtante de poussière s'en échappaient. Iris, ayant rangé la clef dans le sac que Lise lui avait donné, prit une seconde afin de jeter un oeil plus curieux qu'inquiet vers les profondeurs. Il y avait de la lumière, toutefois celle-ci était inégale, vacillante, à la manière de celle qu'une flamme pouvait dispenser. L'adolescente songea à des torches, l'idée lui parut plausible car, si elle avait bien compris, cette échelle de bois devait mener à ces fameuses sablières, là où les mineuses venaient travailler. Sans aucun doute les pierres noires qui ornaient ses bijoux et ceux de sa maîtresses en provenaient. La chaleur grimpa soudainement, puis retomba, et Iris, s'apprêtant à poser le pied sur le barreau supérieur de l'échelle, remercia l'habilleuse de ne point trop l'avoir recouverte. Une telle température ne pouvait humainement se supporter qu'en tenue de ce genre. Iris n'avait pas descendu un mètre que déjà la chaleur montait, et que les voix plus bas se taisaient. Ne voulant pas faire un faux pas, l'adolescente attendit de sentir le sable chaud des mines sous elle avant de se retourner. Quatre autres jeunes personnes se tenaient non-loin, l'observant avec un mélange d'émotions difficilement interprétable. Les orteils d'Iris se crispèrent comme à chaque fois qu'un sentiment fort la prenait; les mineuses étaient jeunes, sales et globalement en piteux état. Si, à l'origine et au mieux de leur forme, elles étaient très certainement athlétiques et sveltes, leur corps étaient à présent creusés par la faim, la fatigue. Elles étaient l'incarnation même de l'esclavage. - Bonjour... Deux des travailleuses la foudroyèrent du regard, tandis que les deux autres semblaient plus soumises. L'une de ces dernières, l'air prudent, fit un pas hésitant dans sa direction et dit : - Bonjour à vous... J'imagine que vous êtes... Notre nouvelle paradière ? La présence d'une nouvelle chef incommodait profondément les mineuses, et Iris comprenait aisément pourquoi. Elles avaient goûté à la tranquillité, avaient pu vivre un temps sans personne sur leur dos en permanence, sans témoin de leur quotidien, de leur intimité. Alors, maintenant qu'elle était là, elle, maîtresse parmi les sous-êtres, esclave de pouvoir n'ayant pas à se salir les mains tout en contemplant celles, meurtries, des autres, maintenant qu'elle menaçait de détruire le peu de liberté qu'il leur restait, la haine ou l'accablement refaisaient surface. Mais Iris allait leur prouver qu'elle était de leur côté, qu'elle n'était pas seulement belle à l'extérieur et que la supériorité de son statut ne faisait point enfler son ego. - Je m'appelle iris. Et en effet, je suis officiellement votre paradière. Mais ne vous faites pas de souci, je suis avec vous, croyez-moi. La curiosité adoucit les regards, et chacune des mineuses, étonnée ou méfiante, se mit à fixer longuement Iris, essayant de déterminer s'il s'agissait de sincérité ou de cynisme. - Avec nous ? répéta finalement celle qui avait parlé la première. Iris, encore choqué par la façon dont ces femmes étaient traitées, avança afin de pouvoir prendre les mains de la travailleuse dans les siennes. Ce geste, amical et surtout hors-du-commun, hébéta littéralement le petit groupe. - C'est... C'est vrai ? - Bien sûr. Je ne sais pas comment on va s'y prendre, mais je vous promets qu'on va partir d'ici très vite. Des étoiles se mirent à briller dans tous les regards, à l'exception de celui, réaliste, de la plus grande des quatre. Son attitude n'était pas rebelle ni hostile envers la paradière, néanmoins une certaine réserve l'empêchait de trop céder aux merveilles de l'espoir. - On voit bien que vous connaissez pas les sablières. D'ailleurs, c'est pas que vos promesses ne nous font pas rêver, mais nous faut qu'on y aille, si on veut pas avoir des ennuis. Ce disant, la femme à la peau d'ébène et aux muscles noueux se chargea d'un imposant sac à dos, fit signe à ses équipières et à sa supérieure, puis, avec une agilité forgée par l'habitude, commença à descendre dans un boyau sombre, une torche à la main. Les autres l'imitèrent. - Vous avez vraiment envie de nous aider ? demanda la première mineuse en précédant Iris dans la galerie obscure. - Oui, sincèrement. Mais pour l'instant, je suis totalement perdue. C'est moi qui ait besoin d'aide.
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Blast - il y a 10 ans
Bonjour, Juste un petit message en passant à ceux et celles que ça intéresse. Je m'en vais, comme beaucoup, faire ma rentrée, et ne suis pas sûr de pouvoir assurer la sortie régulière de cette histoire. J'ai quelques chapitres d'avance heureusement, et essaierai de publier Mercredi, comme d'habitude. Merci !
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FeatherComedia - il y a 10 ans
Salut Blast !
Haha, moi qui pensait venir lire mon prochain chapitre... Je me suis bien servi x) Eh bien, bon courage à toi pour cette rentrée alors ! J'espère que tu pourras toujours continuer le récit, même avec le boulot. En tout cas, ne lâche pas, l'histoire progresse vraiment et reste toujours aussi plaisante. Chaque chapitre remet à zéro les idées que je pouvais avoir sur la suite, et ma vision de l'histoire en est totalement refondue à chaque coup... Bref, bon courage, et keep going
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Blast - il y a 10 ans
Bonjour, Merci beaucoup, Feather, tu es ma motivation ! Je poste le cinquième chapitre. Les onireines Partie première Chapitre V : Mélénice-centre, France, le soir Andréa enfouit sa tête dans l'oreiller et pleura de plus belle. Qu'allait-il faire ? Qu'allait-il advenir de lui ? Quelle mouche l'avait piqué pour qu'il fuit ainsi de son internat, pour qu'il traverse la moitié du pays pour finalement se retrouver perdu et démuni au milieu de cette grande ville ? Le peu d'argent de poche qu'il avait pu emmener lui avait permis de louer cette chambre d'hôtel bas de gamme, mais ensuite ? Demain matin il n'aurait même plus de quoi se payer un petit-déjeuner. En dépit de l'existence douloureuse qu'il menait chez lui il n'y avait de ça que quelques heures encore, le garçon gémit en songeant qu'au moins la faim et le froid étaient deux préoccupations qui lui étaient jusque là inconnues. Désormais, par sa faute, il était sans le sou, et une alerte disparition allait forcément s'enclencher tôt ou tard, le criblant de culpabilité et l'obligeant à se cacher tel un criminel en escapade. Du haut de ses dix-sept ans, il ne pouvait rien faire. On le ramènerait contre son gré... Il ne voulait pas ! S'étant quasiment assoupi avec cette pensée à l'esprit, Andréa se redressa vivement, le visage luisant de larmes. Il se contempla une seconde dans le miroir mural. Ce bonhomme au corps malingre, à la taille miniature et aux cheveux plus blonds qu'un gosse lui interdisaient tout travail manuel. L'option de bosser pour des comptes louches était donc à écarter d'office, jamais personne ne lui ferait confiance et sa voix androgyne le décrédibiliserait quoiqu'il fasse, son prénom n'aidant pas. Andréa se remit à sangloter. Pourquoi ? Pourquoi ces clichés sur le sexe ? Ce n'était pas parce qu'il était un homme qu'il n'avait pas le droit d'être faible, fragile et souffreteux ! C'était un véritable calvaire que d'essuyer chaque jour le mépris de femmes soumises, de machos et autres produits stéréotypés de la société. Oui il était menu et ne mesurait qu'un mètre soixante, oui son corps était glabre et sa face imberbe, oui il ne chaussait que du trente-sept et alors ? Il était ainsi et cela lui plaisait, ce qu'il avait entre les jambes n'avait strictement rien à voir dans tout ça ! De rage Andréa frappa son oreiller, hélas ce geste ne fit que lui rappeler son manque cruel de muscles, et son désespoir grandit encore. Il risqua de nouveau un oeil humide au miroir. Au moins la nature lui avait-elle offert des cheveux d'un magnifique blond platine, des iris d'un noir profond et des traits incroyablement fins, mais, à écouter les autres, tous ces atouts auraient dû être ceux d'une femme ! Cette fois c'en fut trop, le jeune garçon, le coeur serré par l'injustice et la rage envers ces stupides cliché, s'abandonna aux pleurs et au lamentation. Peu à peu, au fil des minutes qui s'égrenaient, tandis que le sommeil recouvrait paisiblement ses émotions, une idée s'invita insidieusement sous son crâne, s'y déversant lentement comme un venin mortel. Andréa s'endormit, son beau visage ruisselant de larmes, des images de pendus et de veines ouvertes dansant macabrement derrière ses paupières closes. Une sensation bizarre tira Andréa de son sommeil. Tentant de se défaire des tentacules anémiants qui enserraient son corps ensuqué, il ouvrit difficilement les paupières afin de comprendre pourquoi il avait si froid et ce qui était en train de lui tripoter les cheveux. Son sang ne fit qu'un tour. Un soubresaut de terreur fit cesser les trifouillis au niveau de son crâne, hélas le jeune homme se rendit compte que des sangles de cuir entravaient ses chevilles et ses poignets. Ses yeux noirs, plein de panique, scrutèrent les lieux à la recherche d'un indice quant à ce qui avait pu survenir durant la nuit. Mis à part un mur de pierre, il ne découvrit rien. - Laissez-moi ! s'étrangla-t-il en gigotant en tous sens, ne parvenant pas à ne serait-ce qu'ébranler le fauteuil rembourré sur lequel il était installé. Sa voix mourut au fond de sa gorge lorsque, se déplaçant lentement et le sourire aux lèvres, une jeune femme entra par le côté dans son champ de vision. Avec une grande douceur elle lui caressa l'avant-bras, faisant remarquer à Andréa que non seulement le fin duvet qui recouvrait très partiellement sa peau avait été rasé, mais encore que cette dernière était recouverte d'une épaisse couche de crème odorante. - Chut, ne t'inquiètes pas... Les gestes et paroles tendres de l'inconnue déconcertèrent le garçon; il cessa de se débattre inutilement. - Je t'ai attaché parce que je savais que tu prendrais peur à ton réveil, ce qui est normal. Mais rassure-toi, nous ne te voulons que du bien. Prends le temps de te calmer, moi, je vais aller chercher ma dame. Andréa se retrouva seul, ne pouvant pas suivre la jeune femme du regard tandis qu'elle quittait la pièce en hâte. Où était-il ? Comment avait-on fait pour l'amener ici ? Et qui était cette dame ? L'adolescent ne put contenir plus longtemps ses larmes de peur et il commença à sangloter silencieusement, craignant que le bruit puisse attirer un danger dont il ne pourrait se défendre. Il allait peut-être mourir ici, après d'atroces sévisses, et personne ne le regretterait. C'était une idée aussi dure que réaliste. L'attente fut courte mais horrible pour Andréa. Dès que la porte s'ouvrit dans son dos et que deux personnes, à en juger par les pas, entrèrent, il chassa ses sombres pensées et se prépara mentalement au pire des scénarios. Au moins périrait-il moins salement que sous les coups de ses anciens camarades, quoique... - Bonjour, Andréa. L'intéressé, les yeux brouillés de larmes, releva la tête pour faire face à une seconde jeune femme, autrement plus belle et étrange. Ses cheveux, ses yeux, sa robe, ses escarpins et même ses ongles arboraient une teinte bleu électrique, ce qui, avec la richesse des habits et le charisme exotique de leur porteuse, conférait à cette dernière une aura de prestance et de mystère profond. Ses lèvres, pulpeuses et brillantes, formaient un sourire bon et sincère. - Je m'appelle Dame Cobalt. Enchantée de te rencontrer. Andréa ne répondit rien. Une personne courageuse aurait exigé de savoir où elle se trouvait, pourquoi on l'avait sanglée ici et qui était réellement cette "dame". Mais lui ne l'était pas. Son esprit s'était presque fait une raison : il allait mourir ici, au milieu de nulle part, et un vague article traiterait de sa disparition le lendemain dans les journaux. - Andréa ? insista la jeune femme en lui étreignant affectueusement les mains comme pour le secouer gentiment. Regarde un peu. Docile et résolu, le garçon obtempéra. Ses pupilles dilatées par la peur suivirent ce qu'on lui indiquait, finissant par se poser sur ses propres ongles de mains et de pieds. Limés à la perfection, on les avait en outre gratifiés d'une couche de vernis translucide mais scintillant. - Qu'est-ce que ? demanda-t-il craintivement, à nouveau inquiet tandis que ce qui devait être l'employée de la dame s'éclipsait dans son dos. - Ecoute-moi bien, Andréa, je vais tout t'expliquer pour que tu te figures à quel point ce que je veux de toi est simple et à la fois bénéfique pour ton avenir. Le mot "avenir" fit tiquer l'adolescent. Cela sous-entendait que le but n'était pas de le tuer, qu'il allait pouvoir repartir d'ici. Entrevoyant un espoir, il fixa ses yeux noirs dans ceux de Cobalt et lui accorda toute son attention. Celle-ci se pencha au-dessus de lui, l'enveloppant dans une subtile fragrance de lavande. - Je vais t'épargner la plupart des détails pour cette nuit. Sache que tu te trouves ici chez moi, et que je n'aurai aucun mal à te faire revenir, ce que je ferai d'ailleurs. J'ai perçu ton désespoir, et il m'a beaucoup touchée. Puisque j'ai le pouvoir de te rendre une vie heureuse, alors j'ai décidé de le faire. Tu as fuis ton ancienne existence n'est-ce pas ? Tu n'arrives pas à assumer ton sexe masculin à cause des contraintes artificielles qui l'entourent ? Cela te blesse, pas vrai, Andréa ? - Pourquoi... Pourquoi vous me dites tout ça, gémit le garçon. Avec une infinie douceur, Dame Cobalt vint déposer sur sa joue humide une caresse, autant pour le rassurer que pour en essuyer une partie des larmes. - Je vais réaliser un de tes fantasmes, Andréa. Tu vas tout recommencer à zéro, avec une nouvelle identité, une nouvelle apparence. Tu vas devenir une femme, Andréa. Lorsqu'Andréa se redressa en sursaut dans son lit, il faisait déjà jour depuis plusieurs heures. De puissants rais de lumière s'infiltraient dans la chambre d'hôtel par les interstices des volets à moitié fermés, en même temps que la clameur de la rue en contrebas. Le coeur d'Andréa lui martelait la poitrine, ce cauchemar avait été si réel, si poignant ! A dire vrai, il ne se souvenait pas de tout. Son pseudo réveil dans cette pièce vide, le produit sur sa peau, puis les mots de cette mystérieuse femme en bleu... Sous quel nom s'était-elle présentée déjà... Cobalt, Dame Cobalt, ou quelque chose de similaire. Elle lui avait confié vouloir le travestir, afin qu'il puisse vivre serein et en harmonie avec son propre corps. Cette idée fit sourire Andréa, le garçon était encore quelque peu dans le coaltar. Ce songe était à n'en pas douter une tentative de son subconscient pour le calmer, l'apaiser un tant soit peu, car cette idée de devenir une femme lui paraissait la meilleure parmi toutes celles qu'il avait en tête. Repartir à zéro, retourner les stéréotypes à son avantage, vivre pleinement son fantasme... l'adolescent s'imagina une telle existence, et, tandis que l'accablement de sa situation s'invitait peu à peu sur ses frêles épaules, il laissa s'échapper un long soupir. Une longue mèche de ses cheveux blond pâle se souleva mollement avant de venir se coller sur son visage, et il la chassa d'un geste machinal. Sa main s'enfouit alors dans une chevelure fournie qui n'était pas la sienne. D'un bond Andréa s'éjecta du lit; un cri lui resta coincé au fond de la gorge. Qu'avait-il touché ? Sûrement pas ses propres cheveux, ils étaient courts ! Sa stupéfaction crut encore quand ses pieds frappèrent le sol, dans un claquement. Il ne parvint pas à poser sa semelle à plat et faillit tomber à la renverse, mais se rattrapa in extremis au bord de la commode. Fébrile et perdu, il leva les yeux, découvrant alors, dans le miroir mural, l'impensable : il avait été travesti en femme. A dix heures, il n'y avait pas grand monde au café du coin, et encore moins à l'intérieur. Le peu de clients préférait siroter sa boisson sur la terrasse, afin de profiter de l'astre du jour avant qu'il ne décide de redoubler d'ardeur. pourtant, terrée au fond de la salle commune, presque cachée, était assise une jolie petite adolescente à la mine inquiète et aux manières craintives. Parfois, lorsqu'un nuage s'écartait et laissait pénétrer plus de lumière, les cheveux blonds de la jeune fille se mettaient à scintiller l'espace d'un instant, rappelant aux quelques employés sa présence. Le serveur qui était venu s'enquérir de ce qu'elle désirait l'avait trouvée hagarde, hésitante et surtout mal dans sa peau. En somme, une victime de l'adolescence comme on en voyait trop souvent, pleine de complexes, de secrets et de blessures. Cela faisait déjà cinq bonnes minutes qu'Andréa touillait pensivement son café noir. Il n'en avait pas véritablement envie, il souhaitait seulement se poser dans un endroit calme où il pourrait digérer ce qui lui arrivait. Ce troquet était idéal pour cela. Nul ne le voyait, nul ne viendrait l'aborder excepté le serveur. Celui-ci l'avait d'ailleurs mis dans une position fort délicate, l'obligeant à parler en usant d'une voix féminine. Heureusement que son timbre était naturellement fluet, l'homme n'avait apparemment rien remarqué de suspect. En ce qui concernait son apparence en revanche, Andréa n'avait pas trop de souci à se faire : une robe d'été blanche à fines bretelles, une légère veste au cas où, une paire de sandalettes à talons compensés et un sac à main en cuir clair constituaient désormais son habit, lequel lui donnait à lui-même l'illusion d'avoir changé de sexe. Pour la énième fois, le garçon plissa le bas de sa robe, pas habitué à arborer quelque chose d'aussi court. Ses fines jambes avaient beau être désormais lisses et féminines au possible, cela le gênait un peu. De la même manière, marcher avec des talons avait été une première pour lui, et l'exercice avait nécessité un bon quart d'heure d'entraînement, dans la chambre d'hôtel. Grâce au vernis et aux soins qu'avaient reçus son corps tout entier, Andréa ressemblait dorénavant à une adolescente, à un point tel qu'il n'aurait jamais cru cela réalisable. Aucun maquillage n'avait été nécessaire, comme si... Comme si c'était ce qu'il aurait dû faire depuis le début. Il devait avouer que le résultat était bluffant, personne ne pourrait le reconnaître ainsi grimé. Andréa sourit à cette idée, c'était un miracle ! Tout du moins en apparence, car ses papiers, son identité civile, eux, ne présentaient pas la même version. Il n'était pas majeur, pas diplômé, pas qualifié, et surtout pas connu. L'option de retrouver son ancienne vie, outre le fait qu'elle était inenvisageable, était aussi impensable. Andréa s'était réveillé sous cette nouvelle peau, sans plus rien de ce qu'il possédait auparavant ou presque. Ses vêtements, avec lesquels il s'était bêtement endormi la veille, avaient été remplacés par ceux-ci, et ses quelques affaires avaient été transvasées dans son sac à main. Dans le processus, une importante somme en liquide s'était retrouvée dans son désespérément vide portefeuille, ce qui lui avait permis de se payer ce café, et ce qui lui permettrait de survivre peut-être une semaine ici bas. Cependant, entre les billets avait été glissé un petit bout de papier, sur lequel figurait un message écrit à l'encre bleu : "A ce soir". Bien sûr Andréa avait compris immédiatement. Ce rêve étrange avait en réalité été bien plus que cela. Sinon, comment expliquer tout ça ? Il n'était ni somnambule, ni fou, enfin pas à sa connaissance. Il devait donc s'attendre à renouveler cette étrange expérience cette nuit, durant son sommeil. Mais cela ne le dérangeait bizarrement pas. Il se sentait redevable envers cette Dame Cobalt, laquelle ne semblait lui vouloir que du bien. Ne restait plus qu'à 'espérer qu'elle n'attendait rien en retour, de toutes manières, le jeune garçon n'avait pas le choix. En attendant, il pensait saisir la démarche de cette mystérieuse femme. Aujourd'hui, il allait avoir un avant-goût de la vie qu'il pourrait peut-être prochainement mener. Et il allait devoir se débrouiller ainsi. Le soleil régnait en tyran absolu sur Mélénice ce mercredi soir. L'air était suffoquant, d'une chaleur caniculaire, jusqu'à l'intérieur des maisons, des voitures, n'épargnant personne. Ce fut avec soulagement que Samantha serra le frein à main de sa petite auto, dont l'habitacle avait depuis son départ du travail des airs de poches volcaniques. Malgré sa jupe coupée, ses escarpins à talons aiguille et son léger chemisier, la jeune programmeuse suait à grosses gouttes. Elle ne désirait qu'une chose : retrouver son appartement, avec sa douche, sa fraîcheur relative et sa colocataire, laquelle accepterait volontiers de lui prodiguer quelques massages bienfaiteurs. Car Samantha était littéralement brisée. Heureuse, mais brisée. Elle s'épanouissait enfin au sein de ce poste de développeuse informatique, soit sa passion, à plus forte raison quand elle repensait à la chance qu'elle avait eu de le décrocher. A dix-huit ans, et pourtant avec un BTs en main, c'était déjà ardu, mais si on avait le malheur d'être une femme... Ouvrant la portière, Samantha grimaça en se rendant compte que l'atmosphère au dehors était encore plus insupportable. A peine avait-elle sorti l'une de ses belles jambes nues que les rayons du soleil l'attaquaient déjà impitoyablement. La jeune femme soupira, récupéra les clefs puis sortit du véhicule. Tout en ralliant l'entrée de son immeuble, elle aurait juré sentir la chaleur extrême du bitume à travers la semelle de ses chaussures. L'ombre du hall fut une délivrance. Samantha, une migraine naissante commençant à lui broyer le crâne, se hâta de rejoindre son palier, et de franchir la porte de son modeste T3. Son premier réflexe fut de vouloir ôter ses haut-talons, cependant des voix lui parvinrent du salon, elle décida donc d'aller voir. - Ah Sam ! la salua Anna avec enthousiasme. L'intéressée répondit à son amie d'un simple mouvement de tête, préférant accorder son attention à la femme qui se tenait à ses côtés. - Cobalt ? s'étonna-t-elle. La Dame, privée de son habit royal et de sa couleur fétiche, n'en paraissait pas moins altière et charismatique. Si sa tenue était présentement estivale, ses manières, elles, demeuraient les mêmes. - Bonjour, Samantha. J'espère que je ne te dérange pas. - Non. Qu'est-ce qui vous amène ? Se passant une main derrière la nuque comme pour en atténuer la douleur, Samantha tenta de conserver une face neutre. Elle espérait que son agacement ne transparaissait pas trop, elle ne voulait surtout pas vexer leur invitée. Elle devait beaucoup à Dame Cobalt, et, si elle pouvait faire quelque chose pour l'aider, elle le ferait. La loyauté faisait partie de ses qualités premières. - Je ne vais pas vous embêter plus longtemps. J'ai un service à te demander, Samantha. - Je vous écoute. La dame fit voleter sa crinière blonde d'un geste élégant, puis dit : - J'ai besoin que tu supprimes une identité et tout ce qui s'y rapporte dans la base de données nationale. Puis, ensuite, que tu en crées une nouvelle, en bonne et due forme. Tu t'en sens capable ? La génie de l'informatique lâcha un grognement indigné, en même temps qu'elle levait fièrement le nez et y replaçait ses lunettes de l'index. - Un jeu d'enfant. Elle alla s'asseoir face à son ordinateur, et lança plusieurs programmes obscurs. Anna et Cobalt, s'étant postées dans son dos, observaient sans comprendre, ne sachant pas si leur amie usait déjà de son pouvoir ou non. Après une minute, Samantha plaça ses dix doigts sur son clavier, et demanda : - Qui dois-je effacer, et qui dois-je créer ? La Dame et Anna échangèrent un coup d'oeil amusé : cette fille était vraiment surprenante. Iris toqua à la porte. Les trois coups résonnèrent dans la rue déserte, se répercutant au loin comme si un maniaque s'évertuait à les reproduire. Un peu anxieuse, après tout ce n'était que la seconde fois qu'elle visitait Elektre, l'étudiante se retourna pour faire face à la nuit. Tiède et mystérieuse, elle charriait via une brise d'été les senteurs de la saison, odeurs d'herbe coupée, d'humus et de plantes. Iris s'abandonna un instant à la simplicité du moment. A cet instant précis, les dangers et promesses de ses rêves semblaient insignifiants, à des lieues de son esprit. Elle préférait resonger à sa soirée en compagnie de ses amis, deux heures de complicité ainsi qu'elle aurait voulu en partager plus souvent. blottis les uns contre les autres sur un lit, un ordinateur sur les genoux, ils avaient ensemble visionné un film d'horreur. Iris sourit en repensant aux réactions de chacun : elle riant, Julien tentant de masquer sa peur mais se serrant discrètement contre elle, Clémentine écarquillant les yeux lors de passages sales et enfin Eliot s'endormant à la neuvième minute. Que du bonheur. Elle fut tirée de ses rêveries par la porte qui venait de s'ouvrir sur Elektre, l'air amène mais quelque peu inquiète. - Encore désolée de... - Ne dis pas de bêtises, la coupa-t-elle, entre donc. Iris s'exécuta. Cette fois, son hôtesse était habillée, prévenue qu'elle avait été de sa visite. Le message sur Facebook l'avait d'ailleurs interloquée, il fallait dire qu'Iris l'avait un peu pressée, depuis le temps qu'elle voulait lui parler... - Je t'en prie, assieds-toi. Je t'amène à boire. Réprimant un bâillement, Iris prit place dans le même fauteuil que la dernière fois. En une semaine, rien n'avait changé, si ce n'était la cheminée et ses fausses flammes qui ne brûlaient plus. Le katana trônait toujours sur le mur parmi les autres objets de collection, et la caméra observait la scène de sa cachette. Un ordinateur portable avait été posé sur le coin de la table basse, un modèle haut de gamme à n'en pas douter. Elektre revint, déposa deux verres de soda moussant puis s'installa face à son invitée, toujours souriante. - J'ai encore un peu de travail, alors ne m'en veux pas si je pianote un peu sur mon ordinateur pendant qu'on parle. Sans dire un mot, Iris leva la jambe, retroussa le bas de son pantalon et exhiba son émeraude de sorte à ce que la jeune antiquaire puisse la voir. Celle-ci écarquilla les yeux et porta une main devant la bouche, ne s'attendant visiblement pas à une telle surprise. - Ne me dis pas que... - Tu as bon. J'ai rencontré Améthyste. Elle m'a promis un pouvoir, et m'a envoyée dans le même monde que le tien. Dès mon arrivée j'ai été enrôlée de force, et envoyée dans les mines. Toutes ces révélations, expédiées de but en blanc, atteignirent Elektre comme autant de coups de poing. Visiblement choquée, loin de s'être douté de la vérité, elle resta silencieuse un moment. A plusieurs reprises ses lèvres remuèrent, mais c'est seulement après une grande inspiration qu'elle put enfin reprendre la parole. Quand elle le fit, sa voix était plus basse, teintée de culpabilité : - Est-ce que c'est... De ma faute ? - Non voyons ! s'empressa de la rassurer Iris. Ma rencontre avec Améthyste s'est faite à cause de mon état après notre première rencontre, mais comme tu n'en étais pas responsable... Un rictus gêné se dessina sur les lèvres de l'antiquaire. - Alors j'ai quand même ma part d'implication dans ce qui t'arrive. Je suis vraiment désolée, j'aurai dû mieux dompter mon pouvoir... Iris la fit taire d'un geste. - Ecoute, puisque j'ai accepté la proposition de la démone, je suis dans le même cas que toi, on est d'accord ? En plus, on se retrouvera chaque nuit dans le même monde, avec le même but : le dominer. Autant arrêter de geindre et commencer à nous serrer les coudes, non ? Il va falloir qu'on soit fortes et unies pour surmonter tout ça. Les yeux d'Elektre se mirent à luire sous l'effet motivant que lui faisait le discours de l'étudiante. Le charisme de cette dernière l'éblouissait peu à peu, son leadership naturel imprégnant chacun de ses mots. - Tu as raison. Ca sera plus facile à deux. Iris hocha la tête et lui sourit. - Ne flanche pas maintenant. J'ai besoin de toi. Les deux jeunes femmes échangèrent un regard complice. Un lien de camaraderie était en train de se tisser par dessus leur toute jeune amitié. Instinctivement, l'une ne demandait qu'à s'allier à l'autre, et inversement. - J'ai compris, un peu grâce à Améthyste, que tu ne pourrais pas te sortir de la situation dans laquelle tu te trouves, dit iris pour embrayer sur un autre sujet important. - C'est que... confia Elektre avec dépit, Mon pouvoir n'augmente plus, alors qu'au début, je pouvais voir l'amélioration de jour en jour... Diplomate dans l'âme, Iris s'accorda une seconde afin de se remémorer ce qu'avait exactement dit la démone, puis réfléchit à une tournure de phrase satisfaisante. Ces conseils lui paraissaient si précieux qu'elle ne comprenait pas comment sa désormais équipière avait pu les oublier. A moins qu'Améthyste ne les lui ait volontairement cachés ? - La maîtrise de notre pouvoir est liée à notre emprise sur le monde de nos rêves. Il cherche à nous écraser, et nous devons nous élever le plus possible en son sein. Plus nous aurons d'influence, plus notre pouvoir sera grand. Tu comprends ? Iris but une gorgée de soda, pas habituée à aussi bien enrober ses phrases lorsqu'elle s'exprimait. Elle préférait la franchise et les mots crus d'ordinaire, or, pour l'heure, ce genre d'informations cruciales valait bien un petit effort oratoire. Cela paya, car elektre sembla réaliser son erreur. - Tu fais bien de me répéter tout ça, je m'aperçois que j'avais compris de travers. Moi qui essayait de me concentrer bêtement sur la concrétisation de mon pouvoir... j'aurai pu me fatiguer longtemps... - C'est bien, mais ça ne change pas le fait que tu es coincée par ton propre pouvoir. Comment tu espères t'en sortir si tu te retrouves toujours enchaînée à une table ? Tu ne supporteras pas la torture éternellement, il faut qu'on trouve un plan. Ne voyant rien à ajouter à cet amer constat, Elektre baissa la tête, l'air honteuse. Ses doigts s'entremêlaient nerveusement. - En fait, continua Iris, tu ne peux rien faire. C'est à moi de t'aider. L'antiquaire parut encore plus embarrassée, elle devait se sentir stupide et inutile. Iris, loin de ces préoccupations, se perdaient en réflexions vaines. Elle n'en savait pas assez sur sa partie du monde onirique pour échafauder quoi que ce soit, une nuit d'observation n'était clairement pas suffisante. Elle en conclut que seuls le temps et le hasard la serviraient. - Il faut que je te raconte mes propres aventures, finit par s'exclamer l'adolescente. - Je suis toute ouïe, approuva Elektre en abaissant le capot de son ordinateur. Alors Iris lui narra tout en détails, de son entrevue avec la Rose noire jusqu'à l'expédition dans les sablières. Elle raconta comment les mineuses travaillaient, quels étaient leurs objectifs et leurs conditions de vie, ce qu'elles lui avaient appris sur le monde et son fonctionnement. Au fur et à mesure du récit, Iris se replongea dans cette première véritable nuit au coeur de leur monde. Lui revinrent les odeurs enivrantes des mines, la moiteur étouffante de l'air et les chatouillis brûlants des grains de sable coulant sous la plante des pieds et entre les orteils, l'obscurité et les ombres mouvantes crées par les torches, l'éclat inquiétant de la roche noire. Elle se rappela ses discussions avec les quatre ouvrières, les conseils qu'elles lui donnaient tandis qu'elle se laissait glisser le long des rivières de sable pour descendre, les blagues qu'elles lui lançaient quand elle ne parvenait pas à remonter par la force des bras et des pythons. Cela avait été une bonne nuit, riche en expériences et en frayeurs. Captivée, Elektre plaignit le sort des mineuses et encouragea Iris à les soutenir. Son expression se fit méprisante lorsque l'adolescente lui exposa le vrai but de la paradière, et comment elle avait dû rendre compte à sa maîtresse avant d'être reconduite à sa chambre. Elles parlèrent longuement sur l'absence complète du sommeil en ce qui les concernait dans le monde, sur le fonctionnement précis de la téléportation qui les y amenait et surtout sur ce que l'avenir leur réservait. Leurs échanges, nourris par leurs peurs et leur curiosité, les poussèrent jusqu'à très tôt le matin. Toutes deux épuisées, elles mirent fin à leur entrevue et Elektre raccompagna Iris à son internat. - Je vais très prochainement partir en voyage, annonça l'antiquaire en serrant le frein à main. Je serai indisponible pendant au moins une semaine. - Ok. Je te tiens au courant via Facebook. J'essaierai de ne pas te déranger pour rien. De toutes façons, je crois qu'on s'est tout dit à propos de toute cette histoire. Bonne nuit, et bon voyage si je te revois pas. Ce disant, l'adolescente se pencha pour déposer un baiser sur la joue de son amie, la salua et se hâta de regagner sa chambre. La fatigue était sur le point de la terrasser, néanmoins elle se sentait pleine d'une énergie nouvelle. Peut-être était-ce dû au fait qu'elle avait pu parler à Elektre, peut-être était-ce dû à leur "alliance". Dans tous les cas, à présent que le futur imprévisible de ce monde sauvage et irréel était, en quelque sorte, étudié, rationalisé, il avait un tant soit peu perdu de son aura angoissante. Sans aller jusqu'à dire qu'elle n'avait plus peur, Iris se sentait tout de même prête à affronter ce qui l'attendait juste sous ses draps; Et c'est dans cet état d'esprit qu'elle s'assoupit lourdement. Une silhouette élégante se détachait dans l'obscurité de l'arche principale. Droite, fière et immobile, elle patientait là, dans l'entrée, depuis déjà quelques minutes. Améthyste, les yeux clos dans une étrange posture méditative, ne paraissait pas l'avoir remarquée. Assise sur son trône, enveloppée de ses volutes de fumée mauve, elle était de toute évidence ailleurs. Et l'ombre attendait. Elle attendait si sagement, si respectueusement, qu'on aurait dit une statue de jais posée au centre du vaste corridor. Un moment plus tard, les yeux de la démone s'ouvrait lentement. Ses pupilles dilatées se braquèrent instantanément sur la silhouette. Cette dernière choisit cet instant pour s'animer et avancer dans la lumière trouble et tamisée des lieux. - Salutations, Améthyste. Je venais simplement te visiter. L'être qui venait de s'annoncer possédait un corps d'homme finement musclé, dont le torse, nu, arborait des tatouages noirs, filiformes et symétriques. Ses longs cheveux encadraient son beau visage et paraissaient plus sombres encore que sa robe. Il possédait, dans le dos, une paire d'ailes similaires à celles d'une chauve-souris. - Salutations, Volage. Contente de te voir. La démone avait l'air sincère, à en juger par son sourire éclatant et ses yeux brillants. Il ne faisait pas de doute qu'elle appréciait la venue de son hôte. Celui-ci, tranquille dans sa démarche, se rapprocha afin de ne plus avoir à élever la voix. Il coupait à travers le brouillard violine sans que les vapeurs envoûtantes ne l'affectent. - J'ai... Ouï dire que tu avais fait parler de toi récemment. L'expression d'Améthyste changea brutalement; ses pupilles s'étrécirent légèrement, son sourire muta en rictus crispé et son attitude toute entière se fit un peu plus hostile à l'égard de son homologue. - Es-tu toi aussi venu pour honnir mes projets ? siffla-t-elle. Le dénommé Volage eut un geste apaisant. - Loin de moi cette idée. En vérité, j'aimerai que tu me donnes tes motivations. - Mes motivations ? Ai-je besoin de justifier chacun de mes actes, à présent ? Je suis libre de faire ce qu'il me plaît dans la mesure où je ne menace pas l'équilibre du monde humain. C'est la treizième règle démoniaque, et je ne la transgresse d'aucune manière que ce soit ! Il y eut un silence. Améthyste, renfrognée, ne pouvait s'empêcher de toucher ses innombrables bijoux. Quant à Volage, il considérait ce que venait de dire son amie, la tête inclinée sur le côté, se frottant le menton. - Je ne cherche pas à te vexer, tu t'en doutes. Je sais bien que la majorité des nôtres se plaît à user de ses pouvoirs parmi les humains. Si je ne m'abuse, ils nous doivent les dons, le talent, la chance, le paranormal, la folie, de temps à autre la naissance d'un génie ou d'un fou, et quelques autres friandises qui m'échappent sur le coup. - Où veux-tu en venir ? le coupa presque Améthyste. Il prit une profonde inspiration. - Eh bien, j'avoue méconnaître le monde humain, cependant... Pourvoir une poignée de privilégiés de dons magiques, qui plus est dans un rayon si restreint, cela ne risque-t-il pas d'avoir des conséquences démesurées ? Les joues d'Améthyste s'empourprèrent tandis que la colère la gagnait. Son ton se fit vibrant : - Me prenez-vous tous pour une imbécile ? Non seulement les pouvoirs que j'attribue à ces humains sont limités et contournable, mais encore je ne les offre pas à n'importe qui. - Aux femelles ? D'un bond la démone se leva, le visage rubicond et les yeux plein de fureur. Les mots qu'elle prononça éclatèrent dans la grande salle : - Aux femmes ! C'est ainsi qu'elles s'appellent ! Et oui, je ne nantis de pouvoirs que les représentantes de ce sexe, et pour cause ! As-tu déjà vu tout ce qu'elles ont subi, et de quelles façons ils les traitent encore aujourd'hui ? En as-tu seulement la moindre idée ? - Non pas, avoua Volage en reculant face à ce courroux. - Si c'était le cas, tu comprendrais pourquoi j'agis de la sorte ! Tu ferais de même en apprenant tout ce que cette race a de stupide lorsqu'il est question de stigmatiser un groupe ! J'ai décidé d'aider les femmes à reprendre la place qui leur est due, au même niveau que les hommes, mais j'aurai pu cent fois choisir une autre cause à défendre ! Au sommet de sa rage, de son dégoût et de sa rancoeur, la démone conclut son discours par une phrase qu'elle cracha presque tant elle était acide : - Cette race est décadente ! Améthyste se tut. Respirant fort, elle prit un temps pour calmer son coeur et modérer ses transports. Le sang lui battait aux tempes, la tête lui tournait, son enveloppe charnelle peinait à supporter des émotions si vives. Après une minute, elle descendit les trois marches menant à son trône, s'arrêta près de Volage et lui dit, d'une voix éteinte : - pardonne-moi, mon ami. J'ai vu des choses, des choses qui dépassent notre propre entendement. Ces humains... ils sont capables de tout. Ce sont des êtres... Extrêmes, ils ne connaissent pas le juste milieu. Ils font chaque jour preuve du pire comme du meilleur. Compatissant, le démon lui posa affectueusement une main sur l'épaule et l'étreignit. - Tu es trop sensible. Montre-moi un peu ce que donne ton entreprise, tu as éveillé ma curiosité. Améthyste sourit. Toute trace d'emportement avait quitté son visage, lequel avait retrouvé sa beauté naturelle. heureuse, elle se tint face à Volage, ferma les paupières, et colla son front contre le sien. Les visions envahirent leurs esprits.
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FeatherComedia - il y a 10 ans
Eh bien, c'est une grande fierté d'être pouvoir ainsi te motiver !
Je n'ai pris le temps de lire le dernier chapitre seulement il y a quelques jours, je recommence à devenir occupé ! En tout cas, toujours aussi bien
La multiplication des personnages est très intéressante ! Je suppose que leurs histoires finiront par se recroiser les unes les autres (même si ça commence un peu), et voir où tout ça va mener ! 
Keep going !
