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- Taquineries au judo
- Épisode 01
Histoire ajoutée le
22/03/2026
Épisode ajouté le
22/03/2026
Mise-à-jour le
22/03/2026
Le dojo sentait le bois ciré et la sueur fraîche, cette odeur particulière qui annonçait toujours le début d’un cours. Les vitres hautes laissaient filtrer une lumière dorée, striant le tatami de bandes tremblotantes. Les filles s’étiraient en silence, certaines assises en tailleur, d’autres debout, les bras tendus vers le plafond comme pour attraper les derniers rayons du soleil couchant.
Mila était arrivée en avance, comme à son habitude. Elle avait soigneusement enroulé son kimono autour de sa taille, ajustant les pans pour qu’ils tombent droit, sans une ride. Sous le tissu épais, sa brassière noire moulait juste ce qu’il fallait, laissant son ventre lisse et pâle à découvert. Elle s’était assise près des vestiaires, les jambes repliées sous elle, les pieds nus posés avec grâce sur le tatami. Ses orteils, peints d’un vernis blanc immaculé, bougeaient légèrement, comme s’ils dansaient au rythme de ses pensées. « C’est ce qui me fait tenir debout ! » avait-elle lancé en riant à une camarade qui lui avait fait compliment. Elle avait ce genre de phrase, Mila, des petites vérités légères qui semblaient flotter autour d’elle comme une aura.
C’est alors qu’elle avait remarqué Themis.
Assise en face d’elle, les jambes écartées avec cette assurance tranquille des judokates expérimentées, Themis l’observait avec un sourire en coin. Elle était solide, trapue, avec des épaules qui semblaient taillées pour soulever le monde. Ses pieds, plus larges que ceux de Mila, étaient nus eux aussi, mais sans artifice : des pieds de combattante, marqués par des années de pratique. Elle n’avait pas besoin de vernis pour attirer l’attention. Quand leurs regards s’étaient croisés, Themis avait levé un sourcil, comme pour dire « Alors, la nouvelle, tu tiens le coup ? », avant d’éclater de rire et de se lever pour venir s’asseoir à côté d’elle.
— T’as l’air de quelqu’un qui a peur de se salir, avait-elle lancé en désignant les pieds de Mila d’un geste du menton.
— C’est juste que j’aime bien qu’ils soient jolis, avait répondu Mila en rougissant légèrement. « C’est ce qui me fait tenir debout. »
Themis avait ri, un son franc, sans méchanceté. — On verra ça après les immobilisations.
Le professeur venait d’entrer. Le cours allait commencer. Le professeur, un homme sec aux yeux perçants, avait à peine fini de saluer que les filles se regroupaient déjà par deux. Mila, encore un peu hésitante, sentit une main se poser sur son épaule avec une pression amusée.
— « T’inquiète, la nouvelle, je vais m’occuper de toi. » Themis l’attira vers elle d’un geste naturel, comme si leur binôme allait de soi. « Le prof adore me coller avec les débutantes. Comme ça, il est sûr que personne ne se casse un bras. »
Mila sourit, soulagée, mais son regard trahit une pointe d’appréhension. Elle n’avait jamais pratiqué le judo avant aujourd’hui. À côté d’elle, Themis, avec sa ceinture noire aux trois barrettes dorées, semblait presque surhumaine. « Depuis tes 5 ans ? » murmura-t-elle en observant les mouvements fluides de son partenaire, qui s’étirait les bras avec une nonchalance de prédateur.
— « Ouais. Mon père m’a mise sur le tatami avant même que je sache marcher droit, » répondit Themis en riant, avant de baisser la voix, presque confidentielle. « Mais t’inquiète, je vais y aller mollo. Enfin… pour une ceinture noire. »
Le professeur annonça le thème du jour : les immobilisations au sol. « Kesa-gatame, kata-gatame, kamishiho-gatame… » Les termes japonais s’enchaînaient, sonnant comme une litanie incompréhensible aux oreilles de Mila. Elle sentit son cœur s’emballer quand Themis, sans un mot, la fit s’allonger sur le dos. « Allez, on commence par le plus simple. Tu vas voir, c’est comme faire un câlin… mais en moins gentil. »
Mila éclata de rire malgré elle, mais le rire mourut dans sa gorge quand Themis se plaça au-dessus d’elle, ses genoux encadrant ses hanches avec une précision chirurgicale. « Respire, » murmura cette dernière en posant une main sur son épaule, « et surtout, arrête de te raidir. Si tu résistes, ça va faire mal. »
Mila ferma les yeux un instant. Elle sentait la chaleur du corps de Themis, son poids maîtrisé, la force tranquille qui émanait d’elle. « D’accord, » souffla-t-elle, « je te fais confiance. »
Themis sourit, presque imperceptiblement. « C’est bien. Parce que là, tu es à ma merci. » Et d’un mouvement fluide, elle verrouilla l’immobilisation, juste assez pour que Mila comprenne, sans lui couper la respiration. Les secondes s’étiraient, rythmées par les consignes du professeur et les souffles des judokates autour d’elles. Themis enchaînait les techniques avec une précision presque hypnotique, guidant Mila à travers chaque mouvement comme on apprend à un enfant ses premiers pas. « Là, tu glisses ton bras sous mon épaule… non, pas comme ça, plus près du cou. » Sa voix était calme, patiente, mais teintée d’une pointe d’amusement chaque fois que Mila s’emmêlait dans ses propres membres.
— « Bon, on va faire une pause deux secondes, » déclara Themis en se redressant, essuyant une mèche de sueur sur son front. « Parce que si je continue comme ça, tu vas finir par croire que je t’ai adoptée. »
Mila éclata de rire, les joues encore roses de l’effort. « J’ai l’impression d’être un puzzle dont tu manques toujours une pièce. »
— « C’est parce que t’es trop raide. Le judo, c’est comme la vie : faut savoir se laisser aller. » Themis s’assit en tailleur à côté d’elle, les genoux craquant légèrement. « Au fait, on s’est même pas présentées officiellement. Moi, c’est Themis. Themis Derveni. »
— « Mila. Mila Moreau. » Elle hésita une seconde avant d’ajouter, « Je suis en première année de droit. »
Themis écarquilla les yeux, un sourire carnassier aux lèvres. « Ah ouais ? Moi, je suis flic. Dans la brigade de répression du banditisme. »
Mila la dévisagea, bouche entrouverte. « Sérieux ? Mais… tu as quel âge ? »
— « 22 ans. Et oui, sérieux. » Themis haussa les épaules, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. « J’ai commencé les stages tôt, et j’ai enchaîné les concours. Mon père était flic aussi, alors bon… » Elle marqua une pause, observant Mila avec un regard en coin. « Et toi, le droit, c’est par passion ou par défaut ? »
Mila joua avec un coin de son kimono, soudain timide. « Par passion, je pense. Enfin… j’aime bien l’idée de défendre les gens. Même si pour l’instant, je passe plus de temps à potasser des codes qu’à plaider. » Elle leva les yeux, presque gênée. « Et toi, tu aimes ton boulot ? »
Themis réfléchit un instant, les doigts tambourinant sur ses genoux. « Ouais. Enfin… c’est pas toujours glamour, hein. Des fois, c’est juste des paperasses et des gus qui mentent. Mais y’a des moments… » Elle s’interrompit, comme si elle cherchait les mots justes. « Des moments où t’as l’impression de faire la différence. Même si c’est juste pour une personne. »
Un silence s’installa entre elles, chargé de quelque chose d’inattendu. « On se ressemble, peut-être, » murmura Mila.
Themis éclata de rire, brisant la tension. « Ouais, sauf que moi, je sais te plaquer au sol en trois secondes. » Elle se pencha soudain, attrapant Mila par le poignet avec une rapidité déconcertante. « Allez, on reprend. Cette fois, c’est toi qui m’immobilises. Enfin… tu essaies. »
Mila se mit à rire, le cœur léger malgré l’effort. « Tu triches, tu sais ? »
— « Non, » répondit Themis en souriant, « j’ai juste 15 ans d'avance. »
L’exercice reprit, et Mila, très concentrée, tentait désespérément de reproduire le mouvement que Themis lui avait montré. Elle l'aidait à trouver les bons gestes : « Tu dois pivoter sur ta hanche en même temps que tu bloques mon épaule, pas après ! » lui répétait-elle, patiente mais ferme. Mila serra les dents, déterminée à ne pas se ridiculiser une fois de plus.
Pourtant, dans son élan, elle perdit l’équilibre. Son pied nu glissa sur le tatami, et avant qu’elle ne puisse réagir, il atterrit en plein sur le visage de Themis. Un silence pointa le bout de son nez dans leur chorégraphie martiale. Cette dernière sentit contre sa joue la douceur inattendue de la plante de pied de Mila, la chaleur de sa peau, la délicatesse des orteils soignés. Elle réalisa soudain à quel point ces pieds, certainement la plupart du temps cachés dans des chaussures ou des chaussettes, étaient fragiles.
« Oh… » Themis ne put s’empêcher de fermer les yeux un instant, surprise par cette sensation étrange, presque intime.
Mila, horrifiée, retira son pied comme si elle venait de toucher quelque chose de brûlant. « Oh mon Dieu, je suis tellement désolée ! » Sa voix tremblait légèrement, et ses joues s’empourprèrent instantanément. Mais Themis rouvrit les yeux et éclata de rire, essuyant une trace de sueur sur sa joue. — « T’as au moins réussi à m’immobiliser, » plaisanta-t-elle, « même si c’est pas exactement la technique qu’on vise. » Mila se mordit la lèvre, toujours rouge de honte. « Je… je n’ai pas fait exprès, je te jure. »
— « Je sais, » répondit Themis en se redressant, un sourire en coin. « T’as des pieds trop doux pour faire ça exprès. » Elle cligna de l’œil, et Mila éclata de rire malgré elle, soulagée.
« Bon, » soupira Themis en se remettant en position, « on recommence. Mais cette fois, essaie de garder tes orteils pour toi. »
Mila hocha la tête, un sourire timide aux lèvres. « Promis. » Et cette fois, quand elle tenta à nouveau la prise, ce fut avec une attention redoublée — et une pointe de complicité qui n’existait pas avant.
***
Le cours se termina dans une ambiance détendue, les judokates s’étirant en petits groupes, certaines discutant déjà de leur semaine. Themis s’assit près de Mila et tapota le tatami d’un air malicieux. — « Allez, viens. Je vais te montrer comment détendre tes pieds après l’effort. Sinon, demain, tu vas marcher comme un canard. Surtout vu les tiens.. »
Mila, encore un peu essoufflée, s’installa à côté d’elle, les jambes tendues. « C’est vraiment utile ? » demanda-t-elle, sceptique mais intriguée.
— « Fais-moi confiance, » répondit Themis en attrapant son pied droit avec une assurance professionnelle. « Après une séance comme ça, tes muscles sont contractés. Si tu ne les relâches pas, tu vas avoir des crampes. »
Mila sentit les doigts de Themis se poser sur sa voûte plantaire, chauds et fermes. « Oh… » Elle sursauta légèrement, surprise par la sensation. « C’est bizarre, j’ai l’impression que ça me chatouille, mais en plus profond. »
Themis sourit, un éclair de malice dans le regard. « Ah, je vois ça… T’es ultra-sensible. » Elle appuya un peu plus, massant avec précision, mais cette fois, elle traça délibérément un cercle autour de la zone la plus réactive.
Mila retint un rire nerveux, les orteils se crispant malgré elle. « Hé, arrête… » Elle essaya de retirer son pied, mais Themis le maintint, impassible.
« Pourquoi ? » demanda Themis, un sourire en coin. « T’as peur de rire ? »
Mila se mordit la lèvre, les joues légèrement roses. « C’est pas que ça chatouille, c’est… » Elle hésita, cherchant les mots. « C’est comme si tu touchais un endroit que personne ne touche jamais. »
Themis ralentit ses mouvements, mais ne s’arrêta pas. « Ben, faut bien que quelqu’un le fasse, » murmura-t-elle, amusée. « Et puis, c’est marrant de te voir te tortiller comme ça. » Elle appuya à nouveau, juste assez pour provoquer une réaction, mais sans aller trop loin.
Mila finit par se détendre, même si chaque pression lui arrachait une petite grimace ou un frisson. « T’es en train d’abuser de ton pouvoir, là. »
— « Évidemment, » répondit Themis en riant. « C’est ça, l’avantage d’être la plus forte. » Elle relâcha enfin son pied et attrapa l’autre, mais cette fois, elle joua ouvertement avec sa sensibilité, alternant entre des pressions fermes et des effleurements légers.
Mila éclata de rire, presque malgré elle, mais ne tenta plus de se dégager. « T’es insupportable. »
Themis sourit, satisfaite. « Ouais, mais t’aimes ça. » Et Mila, malgré ses protestations, se laissa faire, comme si, au fond, elle savait que c’était juste une autre façon de lui montrer qu’elle était acceptée — même dans ses points faibles. La séance s’acheva dans le crépuscule qui filtrait à travers les vitres du dojo. Les deux jeunes femmes restèrent un moment assises sur le tatami, les kimonos entrouverts, la chaleur de l’effort encore collée à leur peau. — « Alors, tu reviens mercredi ? » demanda Themis en enfilant ses baskets, un ton décontracté qui ne laissait pas vraiment place à une réponse négative.
Mila hocha la tête, les joues encore un peu roses. « Ouais, je pense. » Elle hésita, puis ajouta : « C’est… sympa, ici. »
Themis lui lança un regard en coin, comme si elle devinait ce qui traversait son esprit. « T’as l’air surprise. »
— « Un peu, » avoua Mila en riant. « Je m’attendais pas à… » Elle s’interrompit, cherchant ses mots. « À me sentir aussi à l’aise, je crois. »
Themis ne releva pas, mais un sourire flotta sur ses lèvres. « Bon, ben, à mercredi alors. » Elle se leva d’un bond, lui tendant une main pour l’aider à se relever. « Et pense à t’étirer ce soir, sinon demain, tes pieds vont te faire la guerre. »
Mila la regarda s’éloigner dans le couloir des vestiaires, son sac à l’épaule, sa démarche assurée. « À mercredi, » murmura-t-elle.
Dehors, l’air frais du soir lui fouetta le visage. Elle marchait d’un pas léger, les pieds encore sensibles dans ses baskets, comme marqués par les doigts de Themis. Elle repensa à ce contact étrange, presque intime : son pied contre le visage de l’autre fille, la façon dont Themis avait réagi — ou plutôt, n’avait pas réagi, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Puis ces guilis, cette façon de jouer avec sa sensibilité, ni méchante ni trop douce, juste… présente.
Mila sourit toute seule en tournant au coin de sa rue. Themis l’intriguait. Pas seulement parce qu’elle était forte, ou drôle, ou qu’elle avait des mains qui semblaient savoir exactement où appuyer. Non, c’était autre chose. Une façon de la regarder, comme si elle voyait déjà en elle quelque chose que Mila elle-même ne soupçonnait pas. Une confiance tacite, comme si, dès le premier jour, elles s’étaient comprises sans avoir besoin de tout se dire.
Elle rentra chez elle en sifflotant, les doigts effleurant distraitement son pied à travers sa chaussette. « À mercredi, » répéta-t-elle pour elle-même, comme une promesse.
