Histoire : Ravir

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Histoire


Histoire ajoutée le 07/05/2020
Épisode ajouté le 07/05/2020
Mise-à-jour le 06/07/2020

Ravir

Je n' écris pas pour qu' on se souvienne de moi mais pour qu' un jour, en me lisant, quelqu' un se souvienne de lui.

Anonyme



*



Comment s' appelle-t-elle ? Elle est là, assise en tailleur sur l' herbe d' un jardin public en train de lire un roman, lunettes de soleil sur le front, son sac et ses chaussures posés à coté d' elle. C' est l' été, il fait chaud, le parc est rempli de monde, des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des enfants, seul, à deux, à plusieurs, ils marchent, se promènent, courent, roulent, ils sont debout, assis sur des bancs ou dans l' herbe, ils déjeunent, discutent, se reposent, téléphonent, réfléchissent, ils ont des écouteurs, des montres, des attitudes. Cette foule inexistante grouille dans la luminosité du jardin public comme de minuscules grains de poussière en suspension dans un raie de lumière. Elle est plongée dans sa lecture. Comment s' appelle-t-elle ? C' est une citadine, elle connaît la ville, elle a dompté ces grandes avenues arrogantes par son air encore plus arrogant, ses talons claquent comme un coup de fouet sur le béton qui fait un peu moins le dur à chacun de ses pas décidés et puissants, son parfum naturel enivre l' atmosphère et s' élève pour droguer les plus hauts immeubles qui, soumis par ce filtre enchanteur, la regarde passé les yeux mi-clos et l' esprit rêveur, comme hypnotisés. Les caméras de surveillance osent à peine croiser son regard hautain et malicieux. Un seul éclat de son rire lancé d' une terrasse de café et voilà, pour quelques secondes au moins, le brouhaha incessant de la ville réduit au silence. Elle est la maîtresse de la ville. Mais peut-être que dans son cœur, tout au fond, souffle un vent d' autan qui fait frémir quelques fleurs des prairies. Oui peut-être...sûrement même ! Quel est son prénom ? Il a trois syllabes, il est lointain et charnel, il y a un M dedans et plein de voyelles. Tout à coup elle ferme son livre et s' allonge dans l' herbe sur le dos pour se reposer. En levant les bras afin de mettre les paumes des mains sous sa tête en guise d' oreiller son chemisier remonte un peu et dévoile son nombril. Au-dessus d' elle le ciel est bleu foncé et en regardant vers le soleil à travers ses paupières closes, ça fait rouge lumineux. À deux centimètres de sa plante de pied nu, un brin d' herbe un peu plus grand que les autres attend d' être poussé par une brise qui viendrait le rapprocher de la douceur. Elle s' endort, et son prénom a quelque chose qui rappelle l' eau fraîche des fontaines sur les petites places des anciens villages perdus du fond de l'Italie.

*


Elle se réveille pour se retrouver prisonnière. Il fait tout noir, impossible de distinguer quoi que ce soit. Bizarrement elle n' a pas peur. Elle est curieuse de savoir ce qu' il se passe, elle se demande ce qu' elle fait là, mais elle n'a pas peur. Pas de vêtements, pas de chaussures, pas de bijoux, elle est allongée nue sur une croix de torture, les bras levés ainsi que les jambes légèrement écartés. Ce n' est pas douloureux, la matière en contact avec sa peau est douce, ça ne colle pas, ce n' est pas froid, c' est si confortable qu' on pourrait y rester des heures. Les liens qui la maintiennent sur la croix sont moelleux également et pourtant extrêmement contraignants, surtout de la façon dont ils sont disposés. D' abord sur les jambes : un sur la cheville, un avant le genoux et un après, un sur le haut de la cuisse. Ensuite sur les bras : un au poignet et un sur le biceps. Une sangle finement molletonnée retient son buste en passant sous ses seins nus, laissant ces derniers totalement à l' air libre. Enfin, un peu plus bas, sur ses hanches, passe une dernière attache délicate mais bien arrimée qui semble vouloir tenter l' ascension du mont de vénus. Aucune possibilité de mouvement, et tellement, tellement de parties vulnérables ainsi positionnée !
Où est-elle ? Même après quelques secondes, même après une minute ou deux minutes, l' obscurité est impénétrable. L' endroit où elle se trouve doit probablement être totalement hermétique à la lumière. Son ouïe ne l' aide pas davantage, aucun son ne lui parvient depuis qu' elle s' est réveillée, même en retenant sa respiration. Elle songe à ce que doit ressentir un être humain sur un radeau voguant seul au milieu de l' océan lors d' une nuit où ne brille aucune étoile. Il resterait encore le clapotis de l' eau, parfois un souffle de vent ! Là, rien. Le noir et le silence, rien d' autre.
C' est alors qu' elle sent une présence. Quelqu' un est là, avec elle dans cette endroit, ce n' est pas un doute ou un soupçon, c' est une certitude. Pas besoin de preuves, elle en a la conviction intime. Alors de sa voix claire aux inflexions apaisantes, elle brise le silence et remplie l' espace d' un son chaud et envoûtant.
– Qui est là ?
Pas de réponse.
– Il y a quelqu' un ?
– oui.

*


– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle poliment après un silence.
– Je ne peux pas vous le dire.
– Pourquoi ?
– Je...je n' ai pas envie.
– OK... Qu' est-ce que vous me voulez ?
– Je ne veux pas vous faire de mal.
– Très bien, ça m' arrange. Mais dites-moi, pourquoi donc suis-je attachée nue alors ?
– Vous êtes ma captive, je peux faire de vous tout ce que je veux.
– Ça, je ne vais pas dire le contraire...siffla-t-elle entre ses dents tout en essayant de bouger pour s' apercevoir que toute tentative était vaine, ses bras resteraient complètement tendus au-dessus d' elle quoi qu' il arrive, ses jambes seraient vouées au même destin ignoble de ne pouvoir faire le moindre écart pour échapper à ce qui l' attendait. Elle était littéralement offerte, subir tous les affronts possibles et imaginables sans remuer constituait l' unique avenir de son corps. La question, c' est qu' est-ce que vous voulez faire de moi ? insista-t-elle.
– Je ne sais pas encore très bien quel sort je vous réserve précisément.
– Vous devez quand même en avoir une petite idée, non ?
– Ho oui !
– Vous ne voulez pas me le dire ? minauda-t-elle.
– Je ne sais pas si vous êtes prête à l' entendre, je préférerais qu' on parle d' autre chose.
– Je ne vois pas comment je pourrais être plus prête qu' en ce moment même, analysa-t-elle, un peu déçue. Pourtant elle n' insista pas davantage pour le moment, afin de ne pas troubler le calme de cette apaisante conversation. Elle continua son interrogatoire, lentement, car depuis le début du dialogue des petits silences entrecoupaient chaque question et chaque réponse. Dites-moi au moins pourquoi moi ?
– Je ne sais pas.
– Est-ce que je vous ai fait quelque chose ?
– Non. Non, vous n' avez fait aucun mal à personne, vous êtes quelqu' un de bien.
– Et vous ? Est-ce que vous êtes quelqu' un de bien ?
Le silence fut un peu plus long que d' habitude.
– À vous de me le dire.
– Pourquoi suis-je ici ? Pour vous dire si vous êtes quelqu' un de bien ou pas ?
– Considérez que vous êtes mon invitée.
– Où suis-je exactement ? Quel est cet endroit ?
– J' ai bien peur que nous ne soyons nulle part.
– Vous ressentez de la solitude ? C' est pour ça que vous m' avez amenée ici ?
– Peut-être... mais ça ne doit pas être que ça, sinon j' aurais pu aller boire un coup au café plutôt.
– Vous vous ennuyez ?
– J' aurais pu regarder la télé.
– Sûr, il y a des tas de choses passionnantes à la télé, sourit-elle, mais peut-être est-ce qu' il vous en faut davantage, quelque chose de plus fort, de plus intense.
– Ce quelque chose de plus intense, vais-je le trouver ?
– Si vous me disiez ce que vous cherchez, je pourrais peut-être vous aider.
– Non, vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas le savoir.
– Comment savoir alors ?
– Vous posez beaucoup de questions.
– Et vous, vous faites beaucoup de mystères.
– C' est que... je me sens un peu...comment dire... vous êtes intimidante. Je sais c' est curieux. Je ne sais pas trop comment m' y prendre. Avouez que cette situation est étrange.
– C' est vous qui avez créé cette situation !
– Vous êtes fâchée ?
– Non, je ne vous en veux pas. Quand vous vous déciderez à me parler ou à faire quoi que ce soit, prévenez-moi, je ne bouge pas d' ici.
– Non, je vous en prie, ne faites pas la tête ! Dites-moi quelque chose !
– Je ne sais pas quoi vous dire.
– Vous êtes pourtant bavarde, parfois.
– Que savez-vous de moi ? Nous nous connaissons ?
– Non, pas vraiment. Mais j' aimerais vous connaître. Vous pouvez m' en dire plus sur vous ?
– Qu' est-ce que ça changerait ? Est-ce vraiment nécessaire ?
– Non, bien sûr, c' est indiscret de ma part. Et puis je n' ai pas besoin de connaître toute votre vie ni l' ensemble de vos goûts. Mais deux-trois détails, ça peut être sympa.
– D' accord, je veux bien jouer. Quel genre de détails sympas voulez-vous connaître ?
– Je ne sais pas... est-ce que vous êtes heureuse dans la vie ?
– C' est pas vraiment un détail, ça.
– Est-ce que vous aimez les brocolis ?
– Avec vous c' est tout l' un ou tout l' autre ! commença-t-elle à rire.
– Est-ce que vous appréciez les balades sur la plage au soleil couchant pour essayer de trouver des beaux coquillages ?
Elle éclata de rire.
– Quel romantisme !
– Vous vous moquez ? Vous avez raison.
– Excusez-moi, dit-elle sincèrement en s' arrêtant de rire, ne le prenez pas mal. Vous savez ce que je crois ? Je pense que vous aimeriez que je sois comme vous. Je me trompe ?
– Je dois m' absenter, je n' en ai pas pour longtemps.
– Vous n' aimez pas les brocolis, vous avez de jolis souvenirs de belles ballades sur la plage, dit-elle gentillement avant de s' interrompre un moment puis de reprendre. Et surtout, c' est pas vraiment la joie dans votre vie. Vous voudriez que je sois pareille ?
– Vous faites ce que vous voulez, ce ne sont pas mes histoires.
– Et pourtant, si.
– J' ai apprécié faire votre connaissance, je reviendrais bientôt.
Elle voulu lui demander de rester encore un peu car retourner au silence ne l' enchantait guère, mais elle se retint.

*


Impossible de dire depuis combien de temps elle était là, sur son chevalet de torture.
– Vous êtes de retour ?
– Oui.
– Vous ne m' en voulez pas d' avoir rigolé tout à l' heure j' espère ?
– Oh non, bien au contraire. Vous avez un rire franc, très sonore. On sent que vous aimez rire et que vous ne vous retenez pas. J' aimerais entendre ce rire à nouveau.
– Ce genre de chose ne se commande pas, malheureusement.
– Vous croyez ?
– Il semblerait que dans la situation qui est la mienne, vous soyez en mesure de m' imposer beaucoup de chose, c' est certain, réfléchit-elle tout haut en considérant son incapacité de bouger, je pourrais toujours faire semblant de rire si vous voulez, mais ça serait me forcer.
– Un rire forcé sonne faux, je ne veux pas que vous vous forciez.
– Alors vous savez enfin ce que vous voulez ?
– Je vous ai apporté quelque chose.
– Qu' est-ce que c' est ?
– Vous allez voir.
– Voir ?
– Sentir plutôt. Sentir sur votre peau.
Il ne se passa rien pendant un bref instant durant lequel l' obscurité et le silence revinrent au premier plan, la forçant à s' intérioriser. Elle prit à nouveau la pleine conscience de sa vulnérabilité. Incapable de remuer d' un pouce, son corps nu se tendait, elle se demandait ce qu' il allait lui arriver. Tout à coup elle sentit quelque chose sous sa plante de pied. Elle reconnut le contact d' une plume sous son pied gauche. Impossible de se méprendre, une plume assez touffu balayait la semelle de son pied. La sensation était étrange. Pas désagréable mais... ça chatouillait ! La plume s' agitait maintenant sur ses doigts de pied puis redescendit sur la cheville et commença une lente ascension le long de la jambe. Elle frémit lorsque l' indiscrète passa sur sa cuisse, elle se pinça inconsciemment la lèvre lorsque la plume arriva près du ventre sur le flanc gauche, elle ne put retenir un frisson au moment ou l' inquisitrice caressa son aisselle. Puis la plume remonta le bras gauche et lui passa entre les mains, en lui caressant les paumes. Elle voulut l' attraper mais trop tard ! Elle y avait pensé trop tard, il semblerait que les sensations provoquées aient perturbé son raisonnement et l' occasion était passée. Voilà maintenant que la plume redescendait par son bras droit. Immédiatement son esprit redouta le moment si proche où elle atteindrait le dessous du bras. Mais déjà la plume flirtait avec son aisselle l' obligeant à faire une petite inspiration entre les dents. La diabolique poursuivait son office le long de son flanc pour atteindre son ventre et faire un lent détour vers son nombril. Ses abdominaux se contractèrent dans une tentative vaine d' échapper à l' attaque, seule fuite possible, fuite ridicule et inefficace car elle ne put retenir un petit rire nerveux. Puis la plume se mit à descendre la jambe droite aussi délicatement qu' elle avait monté la gauche. Centimètre par centimètre. Elle savourait, si on peut dire, cette sensation finale avant le feu d' artifice. La pauvre prisonnière, impuissante, sentit la plume arriver vers son pied puis faire de long va-et-vient de bas en haut sous sa plante, avant de s' ébouriffer un peu, pour enfin se retirer en la laissant décontenancée par ces sensations tactiles forcées. Le supplice prenait fin. Elle avait encore des frissons sur tout le corps.
– Alors c' est ça ? demanda-t-elle sous le choc de ce qu' elle venait de subir, c' est ça que vous voulez me faire ?
– Disons que c' est là un aperçu. Un grand huit, pour vous donner une idée.
– Vous voulez me chatouiller, vous voulez m' obliger à rire ?
– Oui. Selon différents moyens, différentes méthodes, je vais vous chatouiller, et vous contraindre à rire, vous ne pourrez pas y échapper. Du simple titillement gênant jusqu' aux guillis insupportables en passant par des caresses chatouilleuses, la panoplie de ce qui va vous assaillir est large et variée, mais une certitude : vous allez rire sans pouvoir vous en empêcher. Il est fort probable que tôt ou tard vous me suppliiez d' arrêter.
– J' espère que le mot ne vous dérangera pas, c' est ce qu' on appelle de la perversion, c' est ça ?
– Je ne sais pas. On peut voir ça comme ça, je ne vais pas vous faire l' affront de vous contredire.
– Qu' est-ce qui vous plaît là-dedans ?
– Plein de chose.
– Comme ?
– Avoir quelqu' un à ma merci, totalement en mon pouvoir.
– C' est de la torture ?
– Oui, c' est une douce torture. Je vous ai dit que je ne voulais pas vous faire de mal. Quand on chatouille quelqu' un, on ne lui fait pas mal.
– C' est une sorte de souffrance.
– C' est léger.
– Vous ne vous contentez pas de quelques chatouilles, ce qui vous plaît c' est de pousser votre supplicié dans ses derniers retranchements. C' est bien la souffrance de l' autre que vous recherchez.
– C' est de l' avoir en mon pouvoir, de l' obliger à rire. Ce que je recherche c' est un abandon total du torturé.
– Une soumission totale.
– Si vous voulez. Grâce à un simple effleurement de sa peau, je peux le réduire à ma merci. Ce n' est pas à proprement parler douloureux, ça ne laisse pas de trace physique. Je veux bien admettre que c' est une forme de souffrance, mais une souffrance agréable. C' est là toute l' ambiguïté qui me plaît tant.
– Mouais, vous êtes une mauviette, au lieu de me fouettez et de m' enfoncer des clous rouillés dans les doigts, vous me caressez à la plume.
– Mais qu' est-ce que vous racontez avec vos clous ? Je ne prendrais aucun plaisir à faire mal, voir quelqu' un souffrir ne me plaît pas du tout, d' ailleurs même sous les chatouilles, voir un visage qui trahirait une véritable douleur me rebuterait aussitôt. Les chatouilles ne font pas mal : elle gêne ! Voilà l' idée. Elles sont gênantes, embarrassantes. Oui très embarrassantes, c' est pourquoi plus la personne se prend au sérieux, plus c' est jouissif de la chatouiller. Vous comprenez ?
– Je crois que oui, les chatouilles sont là pour embêter plus que pour provoquer de la douleur, en effet.
– Alors maintenant que les choses sont au point, on se refait un petit tour ?
– Un petit tour de grand huit vous voulez dire ?
– Oui.
– Faites comme vous voulez, c' est vous qui décidez après tout.
– J' aimerais connaître votre avis ?
– Vous voulez savoir si j' aime ça ?
– Je ne sais pas...
– Ou vous voulez que je vous supplie de ne pas me faire subir un nouveau grand huit. C' est l' un ou l' autre.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– C' est l' un ou c' est l' autre ? Ou les deux ?
– Vous le savez très bien, inutile de me demander.
– Non, dites-moi.
– Et vous, pourquoi vous ne me diriez pas qui vous êtes ?
Un silence.
– Vous savez très bien qui je suis. Inutile de me demander.
– J' aimerais vous l' entendre dire. Je veux que ça soit vous qui le disiez.
– Pourquoi ?
– Assumez un peu, bon sang !
– Je n' ai plus envie de vous chatouiller, je dois partir, je reviendrais.
– Non, dites-moi qui vous êtes avant de partir !
– Vous le savez !
– Dites-le !
– Très bien. C' est moi, oui, c' est moi, je suis l' être qui conte ce récit, je suis la main qui écrit cette histoire.
– Pourquoi vous ne dites pas le mot ? Comment appelle-t-on la personne qui écrit une histoire ? Écri... ? Écrivvv... ?
– Ce mot, c' est pour les pros, moi je scribouille.
– Modeste avec ça ! Je reconnais bien là l' artiste !
– C' est bon maintenant, je dois faire une pause, je reviendrais vite vous voir.
– Je n' en doute pas. À bientôt l' artiste.

*


Un petit effleurement le long de sa voûte plantaire la surprit. Elle reconnut le passage d' un index. Sans autre forme d' avertissement, les chatouilles de deux mains débarquèrent et elle ne put s' empêcher d' éclater de rire. On la chatouillait sous chacun de ses pieds ! Elle tentait de se soustraire, de remuer les pieds mais impossible d' échapper à la caresse, elle riait et riait de plus belle. Les doigts grattouillaient impitoyablement encore et encore. Son rire ressemblait à une mélodie qui prenait parfois des envolées lyriques, parfois des moments plus doux, plus retenus, mais tout aussi intense. Les chatouillements incessants sous ses plantes de pied soyeuses devenaient insupportables, lorsque tout à coup ça s' arrêta. Alors ce fut au tour de son ventre de subir. L' attaque fut immédiate. Elle ne pu retenir un « ho non ! » au moment ou elle sentit dix doigts se mettre à danser dans tous les sens sur ses côtes tandis qu' elle essayait vainement de bouger à gauche ou à droite, par pure réflexe. Lorsque les bouts des doigts se mirent en devoir de flatter ses aisselles, ce fut terrible pour elle, comment de simples petits contacts si frivoles pouvaient provoquer cette état ignoble ? C' était trop injuste ! Impossible de ne pas succomber, impossible de se retenir de rire. Elle n' avait qu' une envie, c' était que ça s' arrête, mais ce n' est pas elle qui décidait. Elle ne pouvait rien faire, condamnée à ressentir les effleurements et à en subir le résultat, condamnée à rire. Elle s' aperçut que ses yeux commençaient à s' humidifier. Elle prononça le mot pitié, deux fois. Les chatouilles continuèrent encore un moment, puis cessèrent. Quelques secondes s' écoulèrent durant lesquelles elle reprit son souffle et ses esprits.
– Belle entrée en matière, finit-elle par souffler.
– Vraiment ?
– Non. Un peu trop répétitif, manque d' émotion, manque de lien, et puis pas très original.
– Tu as raison.
– Pas grave l' artiste, tu fais de ton mieux, c' est l' essentiel. Mais dis-moi, je peux te poser une question ?
– Tu ne fais que ça. Tu es la reine des questionneuses.
– Je me disais...tu peux faire absolument tout ce que tu veux n' est-ce pas ?
– Je suppose que oui.
– Pourquoi tu n' en profites pas pour me faire plein de truc ?
– Quoi comme truc ?
– Des trucs sexuels par exemple. C' est vrai, quoi ! Tu pourrais faire tout ce que tu veux de moi, et la seul chose que tu trouves, c' est de me chatouiller.
– C' est déjà pas mal, non ? Je n' ai pas d' ambition strictement pornographique ici.
– Je suis nue, à ton entière disposition, des tas de choses doivent te traverser la tête ?
– Probablement...ça pourrait venir, ne me tente pas... De toute façon il va falloir que je te torture encore. Ce n' est qu' un début, il va falloir que je te fasse subir des choses extrêmement cruelles. Tu vas devoir déguster.
– On dirait que tu es dans l' obligation de faire ça ?
– Dans un sens, oui. Il n' y a pas que moi. Il y a les autres.
– Les lecteurs.
– Oui. Il attendent. Ils veulent des chatouilles, ils sont là pour assister à ton supplice.
– Comme toi, sauf que toi tu as le privilège de l' exécution en prime.
– Il faut que je leur en donne pour leur argent.
– Si je comprend bien, c' est de leur faute si j' en suis en là ? Tu te réfugierais pas un peu derrière eux ?
– Il faut bien que je pense un minimum à eux, non ?
– Mais tu fais ça pour eux ou pour toi ?
– Je ne sais pas.
– J' ai le droit de savoir pourquoi, ou plutôt pour qui, je me retrouve en si mauvaise posture, ainsi exposée et humiliée. Tu ne crois pas ?
– Tu te sens humiliée ?
– Réponds d' abord à ma question. Tu oses dire que tu me chatouilles ainsi pour le plaisir des autres ? Que tu n' y es pour rien ? N' est-ce pas un peu lâche de se dédouaner ainsi en se cachant parmi la multitude et en allant même jusqu' à prétendre qu' on fait ça pour les autres ?
– Je n' ai pas dis ça. Je vais essayer de mettre les choses au clair.
– Je t ' écoute.
– Oui, écoute bien, puisque c' est ce que tu veux entendre alors je le proclame solennellement : J' adore te mettre au supplice. C' est pour mon petit plaisir personnel que tu es là, totalement vulnérable entre mes mains. Et crois-moi j' ai la ferme intention de t' en faire voir de toutes les couleurs. J' éprouve une immense excitation à te chatouiller partout et à t' entendre me supplier. Sois certaine que je vais m' assurer que tu en baves, pour mon plus grand bonheur. Tu vas comprendre ce que signifie l' expression supplice des chatouilles.
– Parfait. Au moins les choses sont claires, inutile de continuer j' ai compris, rigola-t-elle en se forçant un peu car ce discours lui avait fait forte impression.
– Tu es totalement à ma merci, je vais te chatouiller comme bon me semble sans prêter aucune attention à tes demandes de pitié, à part pour m' en délecter, et oui, cette situation me satisfait pleinement.
– Et ça te plaît que d' autres assistent aux petites tortures que tu m' infliges ?
– Disons que c' est plaisant de partager ça avec mes pairs, un peu comme on aime à présenter un timbre rare à des philatélistes, ou comme on aime donner quelques belles tomates de son potager aux personnes de son entourage.
– Tu pourrais me garder pour toi. Si tu m' exhibes ainsi c' est pour en tirer avantage.
– J' ai beaucoup de bonheur à te tenir en respect sous les chatouilles. Mais ne dit-on pas du bonheur qu' il est une des rares choses qu' on possède et qui augmente lorsqu' on le partage ?
– Tu penses en tirer une certaine gloire ?
– Chacun va apprécier ton tourment à différent niveau, de la détestation à l' adoration. Et pour ceux qui vont bien aimer, alors oui, j' en tirerais une certaine satisfaction, celle du devoir accompli, de la mission bien remplie.
– Tu es vraiment sadique.
– Vouloir faire plaisir aux autres, c' est sadique ?
– Vouloir faire plaisir à des sadiques, ça c' est sadique.
– Surveille quand même tes propos, tu veux ?
– J' ai le droit de dire que tu es sadique mais pas que ceux qui ont les mêmes goûts que toi sont sadiques ?
– Exactement, afin de ménager les susceptibilités.
– Et bien je le dis quand même.
– Tu ferais mieux de faire attention.
– Sadiques ! Sadiques ! Sadiques ! Sadiques !
– Ne joue pas les impertinentes.
– Oh ça va, c' est pas grave d' être sadique, s' amusa-t-elle. Sadiques ! Sad... ho non ! Non !
Elle n' eut pas le temps de finir qu' elle ressentit quelque choses vibrer sous sa voûte plantaire gauche. C' est quoi ? demanda-t-elle complètement paniquée, se rendant compte qu' elle ne pourrait pas contenir son rire qui démarrait déjà un peu, qu' est-ce que c' est que ça !
– Oh ça... c' est une brosse à dent électrique, c' est très en vogue chez les sadiques. Tu vas voir ça fait des miracles.
Elle sentait la petite tête vibrante parcourir toute la partie charnue de sa plante de pied en dessous des orteils. La sensation était atroce.
– Non, non attend ! Je retire ce que j' ai dit, supplia-t-elle en hurlant de rire.
– Trop tard. C' est ignoble n' est-ce pas ? Tu vas voir quand je vais la mettre juste au dessus du talon, ça ne pardonne pas.
Elle essaya de parler, mais riait trop pour articuler que que ce soit. En outre son esprit était totalement accaparé par les picotements sous son pied qui la rendaient folle.
– Stop ! réussit-elle à crier doucement entre deux rires.
– Je vais t ' en mettre une deuxième sous l'autre pied, tu vas adorer.
Elle n' osait y croire mais dû se résoudre à l' évidence lorsqu' elle sentit une nouvelle vibration parcourir son autre pied.
– Ho non mon dieu ! hurla-t-elle en riant.
– Oui, c' est vraiment un instrument de sadique. Après je te le ferais goûter vers ton nombril, ça devrait te plaire. Je crois que je vais même me permettre de torturer tes seins. Mais pour l' instant...
Elle sentit qu' on lui attachait les gros doigts de pied. Il lui était désormais impossible de faire le moindre mouvement avec les pieds, à peine pouvait-elle remuer les orteils.
– Qu' est-ce que tu fais ?
– Je m' assure de te faire comprendre le sens du mot sadisme.
– C' est pas de ma faute si vous êtes des sadiques, osa-t-elle en guise de bravade.
– Quelle espièglerie.
Elle entendit le bruit des vibrations se remettre en route.
– Non, pas ça !
Mais déjà ça vibrait sur toute la surface de ses semelles sans qu' il lui soit possible de s' y soustraire. Ses plantes de pieds étaient en train de se faire ravager, elle riait sans discontinuité. Tout à coup les deux petites têtes de brosse électrique se retirèrent, tout en continuant leur bruit insoutenable. Elle savait que ça allait reprendre, elle se demandait si les petites pauses qui ponctuaient la torture, avant que celle-ci ne reprenne, parfois plus doucement, parfois encore plus intensément, n' étaient pas au final encore plus atroces à supporter que la torture en elle-même. Tout à coup, elle sentit sous la peau de ses deux gros orteils captifs la tête vibrante des deux brosses à dents électrique venir se poser et faire des petits ronds. Elle ne pouvait y croire ! Ça ne chatouillait pas terriblement, c' était juste...comment dire...juste insupportable, ça démangeait atrocement, elle avait envie de se soustraire aux petits guillis mais impossible ! Quelques centimètres carrés taquinés tout là-bas, au bout de son corps, la mettaient à l' agonie !
– C' est assez sadique pour toi ? On a va prendre tout notre temps, je vais rester un peu là et puis on partira explorer chaque partie de ton corps avec cet instrument.
Le jeu dura un bon moment. Rien ne lui fut épargné. Le supplice ne prit fin que lorsque chaque mini zone de sa peau sensible fut contrainte aux chatouillements de la minuscule brosse, la laissant complètement anéantie. Elle fut également chatouillée avec les doigts. Tant qu' elle en avait encore la force, elle hurlait de rire un bon moment, à tel point que les larmes coulèrent. Et puis elle rentra dans la deuxième partie de son calvaire, durant laquelle toute résistance s' évanouie tellement elle n' en pouvait plus. Elle se retrouva complément terrassée, sans force, sa défaite fut immense. Elle subissait en riant, gémissant de vagues demandes de pitié.
Les brosses à dent s' arrêtèrent après avoir ruiner son ventre pour la deuxième fois, car c' est là qu' elle avait tout à l' heure poussée des protestations les plus véhémentes, trahissant une sensibilité accrue à cette endroit. C' est fini, se dit-elle. Elle respirait en soufflant, avec soulagement. Elle en avait pris pour son grade.
– Je ne peux pas rester davantage.
– Je ne te retiens pas, parvint-elle à plaisanter en soufflant, ravie de la fin de son supplice.
– J' espère que ça te servira de leçon.
– Ho oui....J' imagine que tu as passé un bon moment ?
– C' était extra mais tu sais...
un silence
– Quoi ? dis-moi ? s' intéressa-t-elle, encore toute haletante.
– Tu sais...je dois te dire qu' en plus de faire ça pour mon plaisir, j' attend quelque chose de toi. Tu détiens une information que je dois me procurer.
– Alors ce n' est pas juste du divertissement pour toi ?
– Et non, il y a quelque chose de sérieux là-dedans, d' immensément sérieux.
– Que veux-tu savoir de moi ? Qu' est-ce que tu cherches à obtenir ?
– Tu ne me le diras pas pour l' instant, je sais que j' aurais beau te questionner, tu te jouerais de moi, tu as de la ressource, mais tu finiras par céder. Lorsque tu seras réduite à une poupée suppliante, tu me dévoileras tout. Je vais encore te travailler, tu parleras en temps voulu. Mais assez bavardé...
À peine avait-elle repris sa respiration que des dizaines de petites brosses rondes à l' arrêt se positionnèrent un peu partout sur son corps, prêtent à se mettre en marche. Plusieurs sous ses pieds et sur son ventre, mais aussi le long des bras et des jambes, dans le cou, les aisselles, aucun replis ne fut oublié. En un instant elle en fut recouverte.
– Je croyais que tu partais ? s' offusqua la prisonnière, paniquée.
– C' est mon cadeau de départ.
– Non, tu ne peux pas faire ça !
– Bien sûr que si je peux le faire, c' est ça qui est bon, j' appuie sur un bouton avant de partir et elles se mettent en fonctionnement et toi, tu vas redémarrer aussi !
– Une minute ! J' ai une idée ! Pourquoi tu ne ferais pas un sondage ? Ça se fait parfois. Demande aux lecteurs si oui ou non ils veulent que tu appuies sur le bouton marche avant de partir ! Ça apporterait un gros plus ! Un coté interactif très à la mode.
– Hey ! Bonne idée ! Un peu comme briser le quatrième mur au théâtre. Je m' adresse au public et je lui demande de voter. Pour ou contre un appui sur le bouton. Si vous votez pour, elle sera à nouveau suppliciée atrocement, si vous voter contre, rien ne lui arrive cette fois.
– Exactement, génial n' est-ce pas ?
– Génial, mais je ne vais pas le faire.
– Quoi ?
– Ils seraient capable de t' épargner, je les soupçonne de ne pas être assez sadiques.
– Tu me paieras ça ! menaça-t-elle sans même y croire. Elle eut à peine le temps de finir sa phrase que le A de son « ça » se transformait en rire. Tu me paieras çaaahaha HAHAHA.....



ACTE 2



Dans les ténèbres de Vérone
On entend mourir Juliette.
À Venise, – ardente, inquiète,
On voit suffoquer Desdémone.

– Envions le cœur qui s’arrête
Quand un excès d’amour l’étonne
Le plaisir n’est que ce qu’on prête,
Mais la vie est ce que l’on donne...


A. de Noailles




– C' est beau. C' est quoi ?
– Une épigraphe. Une petite citation au début d' un livre ou d' un chapitre.
– Tu m' écriras un poème ?
– Je ne sais pas. Ça m' étonnerait...
– Je ne te demande pas grand chose ! Juste quelques lignes. Ça changera, on s' ennuie un peu, non ?
– C' est embêtant.
– D' écrire un poème ?
– Non, le fait qu' on s' ennuie. Mais tu as raison, ça manque d' action, de rebondissement, depuis le temps que je te torture, on tourne en rond.
– Je pourrais m' échapper ?
– Tu rêves.
– Tu me rattrapes et tu me captures à nouveau.
– La punition pour t ' être enfuie risque d' être mémorable.
– Je commence à avoir l' habitude de me faire détruire sévèrement.
– C' est quoi ton meilleur souvenir ? Enfin...je veux dire...le pire ?
– Tu te souviens de la fois où tu m' as immobilisée la tête pour me chatouiller le visage et le cou avec une toute petite plume ?
– C' était une plume minuscule qu' on trouve dans les oreillers ou les doudounes.
– C' est ça ! Tu passes beaucoup de temps à me reluire la plante de pied, tu as inventé des tas de supplices tous plus affreux les uns que les autres, des petits jeux pervers, mais ça...Bon et toi ?
– Difficile de choisir ! J' adore tout, j' ai toujours aimé ça.
– Depuis toujours ?
– Tu recommences avec tes questions.
– Pourtant lorsque tu avais 3 mois, tu ne chatouillais pas grand monde.
– Vu comme ça...Disons que j' ai l' impression de toujours avoir eu ça en moi.
– Ce n' est manifestement qu' une impression.
– Quand est-ce arrivé alors ?
– À toi de me le dire.
– Je n' avais jamais songé qu' un bébé de 5 jours ne pouvait pas aimer chatouiller. Il ignore même ce qu' est aimer et chatouiller. Alors il a dû se passer quelque chose. Mais quoi ?
– Il a appris aimer et chatouiller.
– Ce n' est qu' une question de mot ?
– Ce n' est qu' une question d' apprentissage. Une question de temps. Une question d' habitude.
– J' ai toujours vu ça comme une sorte de malédiction. Ou comme un bénédiction, c' est selon les circonstances. En tout cas un sortilège.
– Tu te plains d' une damnation pourtant c' est un sortilège que tu entretiens.
– Mais enfin je n' ai pas le choix. Je dois vivre avec, et ce pour le reste de mes jours.
– Qui donc a jeté ce sort ?
– Je ne sais pas. Dieu. La nature. La génétique.
– Un peu vague tout ça...
– Qui d' autre ?
– Toi.
– Moi ?
– Qui d' autre que toi est toi ? Tu accuses quelqu' un ou plutôt quelque chose. Tu vois ça comme un programme implanté en toi et aujourd’hui tu penses ne pas avoir le choix. Mais alors à quel moment de ta vie, dans le passé, avais-tu le choix, avant d' être le jouet d' un logiciel ?
– Je ne comprend pas, ça veut dire que je n' ai jamais eu le choix ?
– Ou alors que tu l' as toujours eu.
– Dans ce cas ça voudrait dire que je l' ai encore maintenant ? C' est absurde.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas.
– Ce n' est pas vraiment toi, c' est ton esprit. C' est lui qui a choisis. Quelque part dans le passé, il a trouvé ça attirant, alors il y est revenu, et encore, puis encore. C' est ainsi que tout a commencé.
– D' accord mais pourquoi cela lui a-t-il plu ?
– Pourquoi a-t-il aimé le chocolat blanc ?
– C' est différent quand même !
– C' est différent parce que le plaisir est plus intense donc le désir plus puissant. C' est devenu une obsession.
– Je n' avais jamais envisagé les choses sous cet angle.
– Tant de jours ! Depuis si longtemps cette petite chose hante ton esprit. Ce fut nouveau d' abord. Et puis ça s' est insinué petit à petit, c' est revenu, de plus en plus souvent, avec des visages différents, des couleurs différentes, mais dans le fond ça n' a fait que se développer tel un virus se répliquant à l' aide de son environnement, et ce faisant, le transformant.
– J' ai toujours cru qu' on ne pouvait pas se débarrasser de ça, que c' était en nous pour toujours, que cela était nous. Si je t' écoute bien, il suffirait de ne plus y penser pour que ça s' arrête.
– C' es la cas, lorsque tu n' y pense pas, tu ne l' es pas.
– Je vais y repenser tôt ou tard.
– Cesse d' y penser jusqu' à ta mort.
– Tout ça ne tient pas debout, on ne cesse pas d' être fétichiste juste parce qu' on n' y pense plus.
– Fétichiste...
– Oui, c' est comme ça qu' on dit, qu' on le veuille ou non c' est bien arrangeant de définir un être avec un seul mot.
– C' est effrayant, c' est comme une sentence.
– Pourquoi effrayant ? C' est un verdict définitif, ça confère à notre être une sorte de continuité, de permanence.
– C' est une illusion d' immortalité dans ce qui est changeant par nature.
– Tout ne change pas dans la vie, il y a des choses qui restent.
– Comme quoi ?
– Je ne sais pas...
– Tu ne sais pas grand chose dis donc, s' exclama-t-elle en riant.
– Je sais que j' aimerais bien ne plus être fétichiste.
– Vraiment ?
– C' est si étonnant ?
– Ça t' apporte tant de plaisir, pourquoi vouloir y renoncer ?
– Et bien pour être...
– Oui ? l' encouragea-t-elle après un instant de silence.
– Pour être une personne normale.
– Normale ? Ça sonne comme fétichiste.
– Ne me fait pas un couplet sur le regard des autres, il ne s’agit pas de ça.
– Et tu penses qu' il est impossible de s' en séparer ?
– C' est évident.
– C' est drôle, avoir à la fois tant de je ne sais pas et tant de certitude.
– Comment serait-il possible de s' en débarrasser ? C' est une partie de moi, c' est moi, c' est vivant.
– Tout ce qui vit doit être nourri.
– C' est à dire ? Comme une plante qu' on arrose.
– Un peu... sinon la plante meurt. Si tu es là aujourd’hui c' est parce que tu as consommé de la nourriture non ? Si tu avais laissé faire le temps, sans te nourrir, tu ne serais plus là. Ce qui vit a besoin de nourriture pour se développer.
– J' ai nourri la plante depuis toute ces années...
– De jours en jours, avec une assiduité sans faille, avec passion.
– Comment faire pour la tuer ?
– Tu ne comprend pas, vouloir la tuer c' est encore la nourrir. Tout ce qui va dans sa direction l' alimente d' une certaine façon. Essaie de la tuer, elle reviendra plus forte.
– Il faut l' ignorer ?
– Prenons deux cobayes, pierre et jean, tout deux fétichistes. Considérons-les à l' instant T et laissons-les vivre 3 ans pour les retrouver à l' instant T+3.
– Oui...
– Durant ces trois longues années, pierre a continué de satisfaire l' appétit de sa passion, il y a pensé, il a eu des rapport avec d' autres, il a regardé du porno. Dans le même temps, Jean n' a rien fait de tout cela, par la seule force de sa volonté, il n' a jamais visionné de porno, il ne s' est jamais livré à une seule activité ayant un rapport avec son fétichisme, il chassait toute pensée de la sorte se présentant à lui.
– Que faisait-il lorsqu' une telle pensée voulait s' imposer à lui ?
– Il jouait de la flûte.
– Sérieux ?
– Oui. Et bien à T+3 on peut dire de Pierre qu' il est fétichiste. Peut-on encore le dire de Jean ?
– Je suppose que non. On dit qu' il est joueur de flûte. Il a dû bien progresser. Mais n' est-ce pas toujours présent en lui quelque part ?
– Où ça, quelque part ? Fais l' expérience et tu verras. Un an, trois ans, cinq ou dix. Est-ce que tu as déjà pu rester trois mois sans regarder des chatouilles sur internet ? Récemment, est-ce qu' il s' est déjà passé une semaine sans que tu y penses ?
– Cela tombera comme une peau morte.
– Cela s' évanouira, comme s' est évanoui l' immense plaisir que te procurait le suçage de ton pouce.
– Ça paraît inconcevable.
– Tu vas essayer ?
– Non, non pas maintenant il faut d' abord que je trouve un moyen de te faire parler. Mais dis-moi, comment tu sais tout ça ?
– Dans les livres. Tu veux toujours obtenir de moi une information ?
– Oui, ton secret sera bientôt mien. I faut que j' imagine d' autres supplices à t' infliger. Si tu as des idées, fais-m' en part !
– C' est toi l' artiste mais je te promets d' y réfléchir. N' oublie pas mon poème !

*


Elle gigota un peu les doigts de pieds. Elle continuait d' être torturée jours et nuits, elle subissait des épreuves extrêmement vicieuses. Elle avait adoré le poème, du moins elle avait adoré l' entendre ; lorsqu' il fut rédigé intégralement à l' aide d' un stylo bille sous ses pieds, ce fut autre chose. C' était un long poème, si long qu' il ne tenait pas en entier, il fallut nettoyer trois fois ses dessous de pied à l' aide d' une petite brosse souple et de l' eau savonneuse afin de l' écrire entièrement.
– J' aimerais bien avoir une bague sur un orteil.
– Si tu veux...
– Tu n' as pas l' air bien ?
– Si ça va. C' est juste que j' étais avec des gens l' autre jour et la conversation s' est engagée sur les pratiques sexuelles un peu hors norme.
– C' est plutôt intéressant de discuter de ça non ?
– Ce n' était pas vraiment une conversation en fait.
– Que s' est-il passé exactement ?
– Et bien quelqu' un a chatouillé quelqu' un d' autre, juste comme ça, deux secondes sur les côtes comme ça se fait parfois, et c' est là qu' une personne a déclaré « vous savez qu' il y en a qui kiffe vraiment les chatouilles ! » une autre a surenchérit « Mais oui ! Trop drôle, c' est comme ceux qui aime les pieds », alors tout le monde paraissaient plus ou moins offusqué, ça les faisait marrer, ils étaient tous d' accord pour trouver ça bizarre.
– Et alors ?
– Comment ça et alors ? C' est de la moquerie, c' est vexant.
– Tu t' attendais à quoi ?
– À un peu plus d' intelligence, de compréhension.
– L' intelligence apparaît seulement lorsque les circonstances sont propices, dans la vie de tout les jours la principale préoccupation n' est pas d' essayer de comprendre quoi que ce soit. Il faut se montrer sous son meilleur jour, il faut briller, avoir de l' esprit.
– Avoir de l' esprit ! Quelqu' un a même osé sortir « Ils prennent leur pied avec les pieds », si c' est ça avoir de l' esprit !
– J' ai dit qu' on cherchait à en avoir, pas qu' on y réussissait.
– Oui, il faut s' intégrer, alors on reprend des phrases toutes faites entendues ici et là. En outre ça évite d' avoir sa propre réflexion.
– Il ne faut pas leur en vouloir. Que dire de plus dans ce genre de non-discussion à part : Bizarre.
– Tu trouves que c' est bizarre, toi ?
– Évidemment que c' est bizarre. C' est même super bizarre. Pourquoi ça ne serait pas ultra bizarre ? Tu éprouves un plaisir érotique à chatouiller je te rappelle.
– C' est vrai. Quand on y réfléchit bien, être excité à l' idée d' attacher et de chatouiller quelqu' un c' est vraiment étrange. Et que dire de vouloir lécher un pied par plaisir !
– Tu vois.
– Je ne sais pas, c' est le mot bizarre qui ne me plaît pas.
– Tu connais le fétichisme des ballons ?
– Les ballons de baudruche ? Oui, j' en ai vaguement entendu parler. Ils sont attirés par le gonflage ou l' éclatement du ballon, quelque chose comme ça.
– Attirés sexuellement. Que penses-tu de ça, là maintenant, en un mot, un seul ?
– Je vois où tu veux en venir.
– Il est certain qu' en se forçant à n' utiliser qu' un seul mot, tu ne trouverais rien de bien intelligent à dire.
– Ils se sentent obligés de donner leur avis, alors le mot le plus adéquatement drôle qu 'ils puissent trouver dans leur vocabulaire limité, c' est bizarre.
– Les gens font ce qu' ils peuvent tu sais. On fait tous ce qu' on peut. Qui va prendre la peine de raisonner durant les quelques secondes où la parole s' échoue sur nous, alors on dit c' est bizarre et on passe à autre chose.
– Mouais, c' est quand même dommage que ça se passe comme ça.
– C' est le mode de fonctionnement de certain rapport humain dans la société qui veut ça.
– Aucune compréhension.
– Qui possède assez d' humilité pour vouloir comprendre l' autre. Ce qu' on cherche avant tout, c' est se mettre en valeur.
– Et bien tout ça me dégoûte.
– Tu sais quoi, si tu me chatouillais un peu ? fit-elle de sa voix la plus cajoleuse.
– Tu es sérieuse ?
– Vas-y ça te détendra, défoule-toi sur mes plantes de pied.
– C' est gentil, mais je n' ai pas trop la tête à ça.
– Vas-y chatouille-moi. Mon corps est à ta disposition, n ' épargne aucun endroit. Chatouille-moi toute entière jusqu'à ce que je hurle de rire.
– C' est très tentant...
– Allons... ça me démange un peu, tu ne veux pas venir me gratter ? C' est juste là, sous le bras. Je le ferais bien moi-même malheureusement mes poignets sont liés au dessus de ma tête.
– Ici ?
– Oui..hi hi..un peu plus dans le creux...oui vas-y grattouille comme ça...
– C' est bon, ça grattouille suffisamment comme ça ? Il y a d' autre endroit qui te démange ?
– Oui, dit-elle en riant, plein d' autres endroits !
– Alors je t' écoute ?
– Je ne te le dirais pas.
– Parfait. Comme tu voudras. Dans ce cas je continuerais là où je suis. Tant que tu ne m' indiqueras pas une autre zone de ton corps à chatouiller je persisterais à chatouiller sans bouger jusqu' à ce que tu n' en puisses plus et que tu sois contrainte de m' avouer une autre partie de ton anatomie.
– C' est pas possible ! gloussa-t-elle, j' oubliais à quel point tu peux être diabolique.
– Si seulement c' était vrai.
– Pourquoi tu dis ça ? articula-t-elle tant bien que mal, toujours en train d' être chatouillée.
– Je ne sais pas, je crois que je manque d' assurance en moi-même.
– On peut en parler ! Arrête deux minutes !
– Tu n' en peux déjà plus ?
– Sur les tibia !
– Non, pas assez chatouilleux, n' essaie plus de tricher.
– D' accord, les pieds, les pieds !
– OK. Comme ça, c' est bon ?
– Ouiiii.
– Attention, pas le droit de redire une zone déjà suppliciée. En tout cas pour l' instant...
Ainsi, parmi les nombreuses parties de son corps qu' elle fut contrainte de dénoncer, elle ne put éviter de désigner son ventre, qu' elle savait pourtant très sensible. Ce jeu où l' on est à la fois la personne qui dénonce et la personne dénoncée est appelé le jeu de l' indic.

*


– Tu as pensé à moi aujourd’hui ?
– Un peu, oui. Je me demandais ce que je pourrais te faire subir.
– Ha...juste pour ça... souffla-t-elle un peu déçu.
– Je ne voulais pas te vexer.
– Je ne suis pas vexée.
– Pardonne-moi. Vraiment je ne voulais pas dire ça. Enfin...Tu sais bien que...
– Oublions ça, coupa-t-elle rapidement, qu' est-ce que tu as trouvé alors ? demanda-t-elle l' air à nouveau enjoué.
– Je vais te faire subir le supplice de la chèvre.
– Comment ça se passe exactement ?
– Je recouvre ta plante de pied de miel liquide, une chèvre les lèche, et j' observe ta réaction.
– C' est censé chatouiller ? Je ne suis pas certaine que ça fonctionne bien, si ?
– Crois-moi, avec toi ça va magnifiquement fonctionner.
– Quel imaginaire, quand même !
– Ce n' est pas moi qui ai inventé ça.
– Je sais, je n' ai pas dit quelle créativité. L' imaginaire s' appuie sur ce que nous connaissons déjà.
– Tout ce que j' ai vu jusqu' à présent concernant les chatouilles ?
– L' imaginaire se construit à partir des connaissances, non ?
– D' accord mais j' ai mon propre univers imaginaire.
– Vraiment ?
– Tu prétends que je ne fais que copier ce que j' ai vu ? Sans aucune originalité ?
– Je ne voulais pas te vexer.
– Bien joué, mais je ne le suis pas.
– Tu aurais utilisé une brosse à dent électrique si tu ne l' avais pas déjà vu cent fois ?
– Si je ne l' avais pas vu, je l' aurais sans doute inventé !
– Moui..sans aucun doute. Mais tu ne l' as pas fait.
– Je pense à un truc... se pourrait-il que mes connaissances empiètent sur ma créativité ? À force d' avoir ces plats déjà tout prêts dans mon assiette, je ne cuisine même plus.
– Quelle allégorie ! En tout cas il est certain que tout ce que tu as ramassés, tout cet imaginaire accumulé, occupe une place importante. Est-ce au détriment de ta créativité ?
– Il est évident que la puissance de ces images venues du dehors annihile une grande partie de celles qui auraient pu provenir de l' intérieur. Mais comment celle-ci surgissent-elle, alors ? D' où vient la vrai créativité ?
– Bonne question, l' artiste.
– En tout cas, je ne dois plus laisser mon imaginaire enfler. C' est comme si deux ballons gonflés se trouvaient dans une boite.
– C' est reparti pour l' allégorie, commenta-t-elle en levant les yeux.
– Plus l' un des deux se gonfle et moins l' autre a de la place. Le ballon de l' imaginaire occupe toute la place tellement il s' est nourri d' air climatisé au fil des jours.
– Au fil des pornos tu veux dire.
– L' autre ballon n' arrive pas à se gonfler, il reste ratatiné sous l' immense poids d' un imaginaire pré-conçus tellement excitant, prêt à l' emploi.
– Ou prêt à la masturbation, osa-t-elle, se rendant compte qu' elle n' était de toute façon plus écoutée.
– Il faut que je dégonfle le ballon, ou que j' augmente la taille de la boite, ou que je souffle dans l' autre ballon.
– Quel programme !
– Chaque chose en son temps, d' abord ne plus perdre son temps à chercher constamment sur internet ce qui se fait en matière de chatouille, voilà mon aiguille pour percer le ballon.
– On va s' éclater.
– Ensuite prendre le temps de me laisser vivre, observer les choses, les gens, les événements, bien observer mais surtout sans préjuger. Voilà mon marteau pour agrandir la boite.
– Je suis clouée.
– Et enfin je pourrais sentir en moi cet air pur et vivifiant : La créativité.
– En espérant que le ballon ne soit pas percé...
– Pardon ?
– Je disais oui, oui, tu as raison. Si l' imaginaire n' est qu' un résidu du connu, alors il est évident que la créativité prend sa source dans l' inconnu.
– Par l' exploration et la constante redécouverte de l' inconnu naît la créativité.
– On s' ennuie, non ?
– Je vais te redonner le sourire.
– Aïe ! Ça ressemble à une promesse de chatouilles.
– En effet, c' est une menace.
– Qu' est-ce que tu comptes faire de moi ?
– Y a-t-il un costume que tu aimerais porter ?
– Je pourrais être une princesse ?
– Une reine même !
– Hélas, j' imagine qu' on assisterait à la fin de mon règne.
– Ton château serait pris d' assaut par le royaume ennemi, ton armée subirait une défaite, tu serais capturée.
– Puis emmenée dans la salle des tortures. L' aspect moyenâgeux permettrait d' employer la chèvre.
– C' est la reine adverse, ton ennemie jurée, qui viendrait elle-même t' enduire les pieds de miel. Elle prendrait beaucoup de satisfaction à te voir ainsi attachée à la table de torture, la plante des pieds recouverte de miel, puis s' en irait sans même prendre la peine d' assister à ton supplice, te laissant au bon soin du bourreau.
– Pourquoi du miel ?
– Je l' ignore. C' est sucré, peut-être que les chèvres aime le sucre.
– Je préfère être chatouillée par un humain.
– Le bourreau te passera la plume.
– Encore un instrument. Pourtant la nature nous a doté de mains bien conçues.
– Il faut changer de temps en temps.
– Les doigts sont souvent ce qu' il y a de plus efficace.
– Ce n' est pas qu' une question de résultat, il y a également un souci d' esthétisme.
– La façon de chatouiller compte aussi ?
– Bien sûr. Par exemple, c' est déjà deux sensations différentes que de faire le travail soi-même ou bien de simplement regarder en laissant faire une chèvre, un quelconque appareillage technologique, un filtre magique, ou que sais-je...
– Quelles sont tes préférences, à toi ?
– Mes goûts personnels n' ont pas d' importance.
– J' ai remarqué l' attention que tu portais pour mes pieds.
– C' est un fait. Il y a beaucoup de ramification, je ne souhaite pas rentrer dans les détails de mes appréciations intimes dans le domaine des chatouilles et de ses univers.
– Si, parle-m' en. Dans cet immense univers, quels sont les planètes que tu aimes visiter et celles dont l' air est irrespirable pour toi ?
– Tu dois comprendre que mes attirances particulières ne doivent pas déborder ici, je dois penser de la manière la plus générique possible.
– Même parmi tes semblables, tu te censures ?
– Nul n' a de semblable.
– Pas strictement mais...commença-t-elle avant de s' interrompre brusquement. Une minute ! Tu es en train de dire que tu essaies de plaire au plus grand nombre ?
– Disons plutôt que je m' efforce de ne pas déplaire au plus grand nombre.
– Quelle différence ?
– Je ne veux pas mettre les gens mal à l' aise.
– Tu as honte ?
– De quoi ?
– De tes penchants ?
– D' un certain point de vue, des aspect de la pratique peuvent sembler déplacés.
– Alors présente-les convenablement.
– Cela demande beaucoup d' effort, et puis parfois c' est dans leur nature même que d' être dérangeant.
– Si tu veux me léchouiller les pieds, pourquoi ne pas le faire ?
– Pour beaucoup, passer sa langue sous un beau pied féminin n' est pas très attractif.
– Pourquoi s' en soucier ?
– Je ne sais pas.
– Tu as peur d' être ridicule ?
– Lécher un pied, c' est ridicule. Chatouiller quelqu' un, c' est ridicule.
– Embrasser quelqu' un sur la bouche est aussi ridicule, d' ailleurs tu pouffais de rire en y pensant lorsque tu étais enfant.
– C' est rentré dans l' acceptation commune.
– Alors si tout le monde léchait le dessous de pied de sa partenaire comme on lui lèche le cou, ça irait ?
– C' est comme ça, il y a la norme et il y a ce qui est en dehors de la norme.
– Tout comme il y a le haut et le bas, la patience et l' impatience, le bien et le mal, la force et la faiblesse, le vrai et le faux, l' esprit humain ne fonctionne que dans la dualité. Il ne peut concevoir une notion sans lui adjoindre son opposé.
– Mais chaque notion possède des attributs propres qui le définissent.
– Encore des notions, encore des mots.
– Cela sert à décrire la réalité.
– Passe-toi de mots, la réalité sera toujours là. Elle n' attend pas après des mots, elle n'a nul besoin d' être décrite.
– Mais tuer, par exemple, c' est mal.
– Et lécher un pied, c' est mal ?
– Non bien sûr.
– Alors pourquoi ne pas le crier sur tous les toits ?
– La vrai question c' est pourquoi vouloir le crier sur tous les toits, pourquoi éprouver le besoin de partager ça ?
– Soit parce que c' est un fardeau et on veut s' alléger par autrui, soit parce que c' est un plaisir et on veut en profiter par autrui.
– Dans les deux cas on se sert de son prochain. Peu importe que ça soit l' un ou l' autre cas de figure, ça ne compte pas.
– Si ça compte ! Dans le sens où tu es responsable des énergies que tu libères. Si tu considères que c' est un poids, tu en parleras comme tel, si tu le considère comme plaisant, c' est ça que les gens ressentiront. Ça compte car c' est ce que tu vas véhiculer.
– Ce qui se passe autour de moi n' est qu' un miroir ?
– C' est une continuité, une extension de toi. Tu ne t' arrêtes pas au périmètre de ta peau.
– En fait il n' y aucune raison de ne pas en parler et en même temps il n' y a aucune raison d' en parler.
– Ce sont les circonstances qui amèneront les raisons d' en parler ou pas, seule la façon d' en parler dépendra de toi. Sauras-tu le faire correctement à ce moment-là ?
– C' est difficile de bien en parler, c' est pourquoi je préfère rester dans les généralités. Chacun pourra s' y reconnaître un peu.
– Certains aiment chatouiller le nombril, d' autres moins. Mais ce n' est pas juste une question de préférence si tu veux rester le plus général possible, n' est-ce pas ? Il y a quelque chose de plus profond.
– Pas plus profond. Un autre aspect, tout aussi réel et en surface, mais qu' il vaut mieux ignorer.
– Est-ce si horrible que ça ?
– Les chatouilles sont un gentil jeu pratiqué pour le fun par des originaux. Il vaut mieux en rester là pour la plupart des gens.
– Et pour les autres, il est question de soumission, de domination, d' humiliation.
– Quelqu' un d' attaché et chatouillé en train de supplier est privé de sa liberté de se mouvoir, privé de sa liberté d' action, privé de sa volonté propre, privé de sa dignité. Dans cette position, on est forcement humilié. La privation des sens, notamment la vue et l' ouïe, est un pas de plus dans cette direction. Un bandeau sur les yeux et voilà le prisonnier devenu un peu plus un objet entre les mains de son tortionnaire.
– Mais il est consentant ?
– Oui, ça ne change rien. Consentant à se faire humilier est encore plus humiliant. Cela ne peut pas être dit. Cet aspect-là est gênant, et sauf à pouvoir le décrire avec classe, mieux vaut s' en tenir à l' aspect ludique. L' aspect dominant/dominé ne peut pas être mis en avant.
– Pourtant le monde est régit par des rapports de domination. Hommes et femmes, riches et pauvre, employeur et employé, adulte et enfant,... domination entre les humains, entre les pays, entre les corps et entre les esprits.
– Ça aussi est soigneusement caché.
– On dirait que ça t' offusque. Je te rappelle que toi-même tu refuses d' en parler.
– Je refuse de l' imposer à ceux qui ne veulent pas l' entendre. Si deux personnes sont sur la même longueur d' onde, alors la magie peut se révéler.
– La magie ?
– L' humiliation est une parenthèse clairement voulu. Le supplicié abandonne pour quelque instant sa dignité qu' il conserve par ailleurs dans son quotidien. On parle de lâcher prise. Quelque soit sa position sociale, son caractère, sa volonté, sa force, il se soumet pour quelques instants, il quitte un rôle pour entrer dans un autre.
– Le consentement change tout.
– Où commence le consentement ?
– Par un oui.
– C' est vrai s' il n' y a pas duperie.
– Je vois.
– Assez parler. Tu veux que je te chatouilles ?
– Non ! Non je ne veux pas !
– Nous ne sommes pas dans la vrai vie. Malheureusement pour toi, ton consentement m' est superflue. Au contraire je m' en passe volontiers.
– J' avais oublié ce détail...

*


Ruisselante de sueur, ses joues recouvertes de larmes, elle se sentait humide. Le supplice avait été d' une intensité rare. Sans aucune interruption, elle avait endurer les chatouilles les plus terriblement envahissantes qu' on puisse imaginer. Jamais de chatouillis, seulement des puissantes chatouilles. Pendant de longues secondes, qui devinrent des minutes interminables, qui devinrent des heures sans fin, les doigts avaient parcouru son corps sans relâche pour la tourmenter. Son rire n' avait connu aucun arrêt, pas un seul instant elle ne put se reposer. À présent qu' enfin ce cauchemars avait cessé, elle ressentait son corps d' une autre façon, chacun de ses muscles épuisés et tendus se présentaient à sa conscience, son ventre aussi faisait sentir sa présence, son corps entier se dévoilait à elle d' une manière démesurée. Elle haletait comme après un 800 mètres éprouvant.
– J' ai mérité une bonne douche.
– Je suis en train de te faire couler un bain.
– C' est vrai ? Avec plein de mousse ? Et des produits qui sentent bon ?
– Dans une baignoire immense où l' eau ne refroidit jamais.
– Dis-moi, est-ce que tu écris autre chose en ce moment ?
– Non, rien.
– Pas même un brouillon ?
– Il n' est pas rare d' avoir plusieurs brouillons en même temps mais quand je commence une histoire rien d' autre ne compte, je m' investis entièrement dedans.
– Tu as un nouveau projet d' écriture en tête alors ?
– Pourquoi toutes ces questions ? Cette conversation n' a pas de sens.
– Raconte ! Ça parle de quoi ?
– Je n' ai pas de projet. En réalité je compte m' arrêter là, je n' ai plus envie d' écrire.
– Ha oui ?
– Je veux dire que je n' ai plus envie d' écrire après ça.
– Tu ressens de la déception ou de la lassitude ?
– Non pas vraiment.
– Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
– C' est un vrai interrogatoire !
– Pourquoi ne pas parler de ce qui te tracasse, comme tu l' as toujours fait ?
– Et si cette fois, c' est toi qui me parlais de toi ?
– Tu t' intéresse à moi ? fit-elle, surprise.
– Ne l' ai-je pas toujours fait ?
– Tu t' intéresses aux autres de manière égoïste, tu cherches en moi ce qui pourrait te satisfaire. As-tu obtenu de moi la réponse à ta question ?
– Pas encore non.
– Pas encore, dis-tu. Pourtant je sens que tu commences à comprendre que ta quête est vaine.
Elle articula ces mots lentement pour donner à la conversation un ton tragique.
– À mon tour, puis-je te poser une question ?
– Je te dois bien cela, admit-elle.
Les silences entre chaque répliques se firent de nouveau plus denses.
– Est-ce que je t' ai fais du mal ?
– C' est drôle, depuis le début j' avais vu juste. Tu cherches à savoir si tu es quelqu' un de bien.
– Pas exactement. Je cherchais à savoir qui je suis. Voilà ce que je voulais savoir : qui je suis ?
– Pourquoi moi ?
– De là d' où tu viens, je croyais que tu possédais des réponses. Je me disais qu' il y avait peut-être quelque chose là-bas, au-delà de la conscience et que tu te trouvais assez prêt de ces zones cachés ou se tient la vérité sur moi.
– Mais tu n' as trouvé qu' une illusion encore plus épaisse.
– J' ai fais fausse route. Si tu savais comme je regrette.
– Si tu m' avais demandé, je t' aurais dis que je ne pouvais pas t' aider, malheureusement tu ne m' aurais pas cru.
– C' est vrai, j' avais tant d' espoir.
– Et maintenant ?
– Je ne sais pas.
– Moi je sais. Tu vas terminer l' histoire.
– Non. Je vais encore m' amuser avec toi.
– Je t' en pris, tu ne trompes personne. Même toi tu n' y crois pas.
– Je n' ai pas envie. Je n' y arriverais pas.
– Pourtant tu le dois. Tu le savais dès le début.
– Tu m' en veux ?
– De quoi ?
– Je ne sais pas. Tu ne ressens donc rien ?
– En ce moment je suis triste, parce que toi tu es triste.
– Nous avons encore tant de chose à faire.
– Même au bout de mille ans, nous aurions encore des choses à faire.
– Nous ne nous sommes pas tout dit. Il y aurait certains malentendus qu' il conviendrait de lever.
– Mille ans après, au moment de se séparer, il y aurait encore des malentendus.
– Cela n' a donc pas de fin ?
– Si, et c' est à toi de la trouver.
– Restons encore ensemble un moment, tu veux ?
– Non, tu dois terminer l' histoire l' artiste. Pourquoi tu ne me ramènerais pas dans ce jardin public ? J' étais si bien là-bas.
– Cela n' aurait été qu' un rêve pour toi. Non. Tout, mais pas ça.
– Tu te souviens du grand huit ?
– Oui, comme c' était chouette. Dire que tout aurait pu s' arrêter là finalement, juste après ça. On en veut toujours plus.
– Non on en veut pas toujours plus, non ça n' aurait pas pu s' arrêter là. Par contre on croit que les choses pourraient être différentes de ce qu' elles ont été, différentes de ce qu' elles sont, différentes de ce qu' elles devraient être.
– Nous n' écrivons pas notre histoire. Tout au plus prenons-nous des notes.
– Ne dis pas ça trop fort, l' orgueil pourrait t' entendre, s' amusa-t-elle.
– Je n' y arriverais pas, je ne sais pas comment finir cette histoire.
– C' est si dure que ça ? Ça ne tient pourtant qu' en trois lettres. Écris le mot fin, et tout sera consommé.
– Je ne veux pas.
– Comme si tu avais le choix.
– Je pourrais ! J' en suis capable. Je pourrais jouer avec toi et tes pieds toute ma vie.
– Arrête de dire des horreurs comme ça. Tu dois mettre un terme à cette histoire et tu le sais.
– Je... je n' ai pas trouvé qui j' étais...
– Je sens un trouble ? Tout va bien ?
– Non, ça va, ça va c' est rien.
– Ok. Pourquoi voulais-tu savoir ça ? Pourquoi entreprendre cette recherche ?
– Je voulais pouvoir m' aimer.
– Tu voulais connaître pour aimer, alors que c' est l' inverse : C' est en aimant que l' on connaît vraiment. L' amour est un préambule.
– Comment aimer ?
– Tu sais par où commencer, non ? Ici se trouve le domaine de la connaissance. Quitte-le. Met un terme à tout ça.Tu sais que tu dois en finir mais tu as peur.
– Si seulement...
– Qu' est-ce que c' est ? l' interrompit-elle en sentant des gouttes tomber sur elle, tu pleures ? Tu pleures l' artiste ?
– Si seulement tu savais comme j' ai peur.
– Allons, ce n' est rien.
– J' ai peur d' être lâche, de manquer de courage, j' ai peur de ma perversion, j' ai peur qu' on ne me comprenne pas, qu' on me juge, qu' on ne m' aime pas, j' ai peur de la mort, j' ai peur d' être qui je suis. J' ai honte. Mon dieu comme j' ai peur de vivre !
– Trouve qui tu es. Ne cherche pas à connaître la vie pour l' aimer, aime-la et tu la connaîtras. Mais seras-tu capable de l' aimer ? Aimer vraiment ? C' est à dire pour elle et non pour toi. Sans désirs et sans attachements.
– Et les autres ?
– Ne cherche pas à les connaître.
– Peuvent-ils me connaître, eux ?
– Les autres peuvent-ils te connaître vraiment ? Tes lecteurs par exemple ont-ils pu avoir la moindre idée de qui tu es ?
– Non, ils se sont fait une image de moi.
– Et en plus tu les as trompés, n' est-ce pas ?
– Je ne leur ai pas menti.
– Tu leur a soigneusement caché une vérité sur toi. Tu vas leur révéler ?
– Oui, il s' apercevront de leur erreur au moment venu.
– Et maintenant ?
– Je dois terminer l' histoire.
– Tue-moi.
– Quoi ?
– C' est le seul moyen. Une crise cardiaque, un attentat terroriste, un accident de voiture, trouve ce que tu veux.
– Je ne pourrais pas y arriver.
– C' est le seul moyen, de toute façon je suis morte. Dès que tu écriras le mot fin quelques lignes plus bas, c' en sera fini de moi.
– Je pourrais te masser les pieds quand tu seras dans ton bain ?
– Si la baignoire est si grande que tu le prétends, mes pieds ne dépasseront pas.
– On s' arrangera, je la ferais rétrécir le moment venu.
– Alors avec plaisir.
L' eau était à la bonne température. La baignoire installée dans une grande pièce claire située sur les hauteurs faisait face à une immense baie vitrée derrière laquelle on pouvait admirer le soleil se lever sur un paysage vallonné irréel. Une musique provenant d' un instrument inconnu jouant sur une gamme orientale emplissait l' air de vibrations apaisantes. Autour de la baignoire, des milliers de bougies scintillaient.
– Ça m' a fait plaisir de te connaître l' artiste.
– Je ne t' oublierais jamais.

*


Elle sort doucement d' un songe agréable. Une brise vient rafraîchir son ventre laissé libre par son chemisier remonté. Une fois son livre rangé dans le sac à main, elle remet doucement ses chaussures aux pieds et se relève. Ses yeux tombent dans ceux de quelqu' un assis sur un banc un peu plus loin et longuement les deux regards se soutiennent en se dévisageant intensément. Après avoir ramassé l' emballage plastique qui contenait la salade de son déjeuner, elle traverse le parc bruyant et lumineux pour aller le jeter dans la poubelle située juste à coté du banc où se trouve la connaissance. Elle s' assoit tout près de cette personne et ensemble scrutent le parc où la foule continue son insatiable mouvement. Tu es comme je t' imaginais l' artiste, lui dit-elle en blottissant sa tête contre l' épaule de l' inconnue. Pour toute réponse elle sent le bras de la femme l' entourer. Devant elles, sur l' immense pelouse, des lycéens torses nus ont entamé une partie de foot dans des cages improvisés, plus loin une vieille dame fait du yoga, à droite un couple installé à l' ombre d' un arbre change la couche sale du petit Lucas. À plusieurs kilomètres de là, dans un autre pays, le soleil se couche sur le littoral. C' est marée basse, et en tombant sous l' horizon, l' immense astre lumineux semble entraîner la vaste étendue marine dans sa chute comme on tire une couverture. L' océan dépose sur le sable mouillé des coquillages à moitié enfouis de travers, cercueils vides, que des promeneurs ramasseront, attirés par leur scintillement dans la lumière rasante, pour en faire des souvenirs après les avoir contemplé dans tout les sens.

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