Ce site diffuse uniquement des publicités non-intrusives et sont vitales pour son développement.
- Protocole K3 : à propos de...
- Épisode 02
Histoire ajoutée le
22/07/2023
Épisode ajouté le
26/07/2023
Mise-à-jour le
11/08/2023
Allongée sur le canapé en cuir vert élimé, Victoria fixait le
plafond de la salle de consultation. La pluie d’orage tambourinait bruyamment sur
les vitres de la fenêtre, floutant le vert sombre des grands arbres du parc. A intervalles
irréguliers, les flashs d’éclairs apocalyptiques déchiraient l’obscurité
crépusculaire, suivis de grondements sourds qui dégringolaient des sommets. Victoria
ne pouvait se départir d’un sentiment de suspension, comme si elle s’était peu
à peu détachée de la réalité. Une heure plus tôt, elle n’aurait jamais imaginé
lâcher prise mais le psychothérapeute avait réussi à gagner sa confiance.
— Et si vous pouviez vous affranchir de toute contrainte,
comment imagineriez-vous vivre votre fantasme ?
La question était inattendue. Pour Victoria, le véritable danger
était apparu une fois qu’elle eût réalisé son fantasme. Il était alors devenu
cette addiction perfide qui avait pris chaque jour plus d’importance. Elle le
vivait dans sa chair depuis presque trois ans, depuis qu’elle avait accepté de
jouer avec cet homme, cet inconnu rencontré sur un forum. Aujourd’hui, elle
n’arrivait toujours pas à savoir si cette expérience était une réussite ou un
échec : une chambre d’hôtel anonyme, quelques liens pour l’immobiliser sur
le lit et puis, ce long et enivrant supplice qui l’avait plongée dans un
sentiment ambivalent. Son bourreau expérimenté s’était montré habile, respectueux
des règles convenues mais sans réussir pourtant à la satisfaire pleinement. Avait-ce
été l’absence de vraie complicité, de cette intensité fantasmée qui l’aurait
emportée au-delà de ses désirs ? Elle n’avait jamais réussi à identifier
les raisons de cet arrière-goût amer resté emmêlé à ses souvenirs. Une seule
chose n’avait souffert d’aucune ambiguïté : l’augmentation violente de l’intensité
de ses fantasmes, une soif de plus en plus insatiable qui se cristallisait dans
ces rêves où elle se retrouvait la proie d’un groupe de bourreaux qui la chatouillaient
dans le seul but de la rendre folle.
Aujourd’hui, ce n’était pas tant la tyrannie de ses désirs
fétichistes qui lui posait un problème que son incapacité à les contrôler. Le
contrôle, tel était l’enjeu véritable. Elle aurait été prête à accepter cette
dépendance si elle en avait conservé le contrôle. La passion oui, le sacerdoce
non !
Et puis, il y avait aussi autre chose. Comme presque toutes
ses relations nées sur les forums spécialisés, son expérience s’était fracassée
contre cette vérité : les mâles fétichistes ne s’intéressaient qu’à leurs propres
désirs. Pour eux, elle n’était qu’un objet sexuel dédié à leur plaisir. Or aujourd’hui,
elle avait besoin que l’on s’intéressât vraiment à elle et à son fantasme. Elle
ne voulait pas seulement être chatouillée, elle voulait être torturée par un
bourreau qui exploiterait toute l’étendue de son fantasme. Elle le voulait chercheur,
explorateur des frontières de son consentement. Dépasser ses limites était l’ingrédient
essentiel de son désir. Il fallait qu’au cœur du supplice, elle regrette de s’y
être engagée pour qu’ensuite, une fois les liens dénoués, elle en savoure tout
le plaisir de l’excès.
Pour achever le tableau, elle affichait depuis quelque temps
tous les symptômes du manque. Les longues soirées et les nuits passées à
naviguer dans les eaux troubles des sites fétichistes, à visionner des vidéos de
supplices plus ou moins simulés, n’arrivaient plus à compenser l’absence de
doigts chatouillant sa peau sensible. Elle en était arrivée à un point où elle
se sentait prête à transgresser les règles de sécurité les plus élémentaires. Elle
avait franchi la ligne rouge, basculé du côté obscur, telle un vampire prêt à tout
pour satisfaire sa soif animale. Elle avait alors pensé qu’il était temps de
demander de l’aide. Elle ne voulait pas guérir, seulement reprendre le
contrôle.
— Débarrassée de toute contrainte, répondit-elle, j’aimerais
que la vie soit un jeu dans lequel je pourrais assumer ma différence. Je ne
veux plus d’un fantasme de chambre d’hôtel. Je ne veux plus du fantasme d’un
autre, léger et superficiel. Je veux davantage. J'ai besoin que quelqu'un
m'aide à aller plus loin, qu’il m'emmène dans cet ailleurs où le cœur se serre
à rompre, où le corps exaspéré se cabre et se révolte. J'ai soif de ce
purgatoire. J'ai besoin d’un ami et d’un complice, qu’il me prenne par la main
pour me conduire au sacrifice, qu'il se concentre avec sincérité et gravité sur
le don du supplice, qu'il ose, si je l'en implore, ce que jamais encore il n'a osé.
Faire reculer les limites de mon corps et de ma volonté, lentement, patiemment,
cruellement, étirer le temps jusqu'à l’insupportable, même et surtout si je ne
le voulais plus. Une fois l'accord scellé, continuer, persévérer, jusqu’à ce que
je le maudisse du fond de mon âme, que je le haïsse de toutes mes forces, en
sachant qu’au bout de ce voyage, ma reconnaissance lui serait éternelle.
Victoria avait parlé lentement, s’interrompant à chaque
ponctuation pour laisser ses idées s’enchaîner et laisser les mots justes remonter
à la surface de sa conscience comme des bulles d’air dans l’eau d’une piscine.
Elle haletait doucement en se demandant où elle avait puisé l’énergie de cette
étrange confession. Elle se sentait délivrée d’un poids trop lourd pour ses
fragiles épaules, qu’elle avait porté seule trop longtemps. Elle avait réussi à
verbaliser le monstre tapi dans le labyrinthe de ses désirs, tel le Minotaure de
la mythologie. Elle l’avait libéré. Elle pensa à ce livre qu’elle adorait, la
suite d’Alice au Pays des Merveilles
mso-fareast-font-family:"Times New Roman";mso-bidi-font-family:"Times New Roman";
mso-ansi-language:FR;mso-fareast-language:FR;mso-bidi-language:AR-SA">
de Lewis Caroll : comme Alice, elle n’avait été jusqu’ici que le pion d’un
jeu d’échecs, subissant le jeu en attendant d’être sacrifié. Sa condition féminine
et l’objet de ses fantasmes l’avaient confinée au rôle de proie, soumise aux
désirs des autres. Aujourd’hui, elle voulait changer la donne, traverser
l’échiquier et devenir reine. Non pas pour dominer mais pour pouvoir choisir.
Le psychothérapeute la considéra avec une apparente satisfaction.
— Vous êtes courageuse de me confier ces choses, Victoria. Je
suis persuadé que nous pouvons vous aider mais de votre côté, il va falloir que
vous acceptiez de vous engager dans un vrai processus thérapeutique. Vous connaissez
la spécialité de notre Institut ?
— Oui. Vous êtes spécialisés dans le traitement des
paraphilies.
— Certaines, en effet. Si je puis me permettre cette
question indiscrète, comment nous avez-vous connus ?
— Sur Internet, un réseau social. Quelqu’un m’a conseillé de
venir vous consulter, en louant la qualité de votre accompagnement.
— Ce contact a-t-il été un de nos patients ?
— Patiente, rectifia Victoria. Oui, c’est ce qu’elle m’a
dit. Je ne vous cacherai pas avoir longtemps hésité, déjà à cause du voyage.
En prononçant ces mots, Victoria se remémorait les épreuves
qu’elle avait dû surmonter pour arriver jusqu’à l’Institut.
Elle se revit d’abord dans son studio, quelques semaines en
arrière, penchée sur son ordinateur pour localiser l’Institut sur la carte, et
découvrir qu’il se situait dans une région montagneuse perdue au milieu de
nulle part, au bout d’une route serpentant dans un fond de vallée sauvage et forestier.
Elle s’était aussitôt interrogée sur les raisons qui avaient pu motiver ses propriétaires
à s’isoler ainsi : peut-être avaient-ils voulu éprouver la motivation de
leurs visiteurs, comme un prérequis au succès de leur démarche psychothérapeutique ?
Sa raison lui avait déconseillé de se lancer dans ce
déplacement au résultat pour le moins hasardeux, mais elle adorait les défis et
celui-ci titillait son orgueil tout autant que sa curiosité. Pour quelqu’un
comme elle, une institution spécialisée dans le traitement des paraphilies était
comme un phare dans la nuit : maintenant qu’elle connaissait son
existence, elle savait qu’il la hanterait jusqu’à ce qu’elle décidât d’y aller consulter.
Elle attaqua donc la question de son itinéraire.
Les étapes s’étaient naturellement compliquées à mesure
qu’elle s’approchait de sa destination. Elle avait évalué les options, pesant
le pour et le contre en termes de facilité, de durée de trajet et de coût.
Elle avait fini par arrêter un plan de route sans avoir réussi à le réduire à moins
de six heures. Elle avait alors appelé pour prendre rendez-vous. Son échange
avec la réceptionniste de l’Institut lui avait confirmé que si sa consultation
pouvait avoir lieu en milieu d’après-midi pour être compatible avec la durée de
son voyage, elle n’échapperait pas à la nuit d’hôtel sur place. Son
interlocutrice lui conseilla une adresse dans la ville la plus proche, l’avertissant
que les alternatives risquaient d’être peu nombreuses. Après avoir raccroché,
Victoria n’avait mis qu’une dizaine de minutes pour s’en convaincre. Elle réserva
dans le petit hôtel conseillé, dont le charme suranné lui donnait un aperçu réaliste
de ce qui l’attendait.
Le jour venu, elle avait quitté son appartement bien avant
l’aube pour se rendre à la gare et monter dans le premier TGV. En fin de
matinée, elle avait attrapé un TER en correspondance qui l’avait emmenée
jusqu’à la gare d’où partait l’autocar qui remontait la vallée jusqu’à la petite
ville de montagne. A son arrivée, des nuages lourds emplissaient le ciel et
masquaient les sommets environnants. L’orage qui menaçait avait vidé les rues
des rares touristes et randonneurs qui devaient constituer la majorité de la
population à cette période de l’année.
Victoria fit d’abord un saut à son hôtel pour y déposer ses
maigres affaires avant de se rendre à l’Institut. A l’accueil, l’employée de
l’accueil l’avait saluée avec un sourire professionnel et lui avait confié la
clé d’une petite chambre aussi exiguë qu’elle s’y était attendue. Elle avait jeté
son sac sur le lit, sans l’ouvrir, avant d’appeler le taxi qu’elle avait réservé.
Le chauffeur était un jeune homme efféminé qui n’avait rien
en commun avec l’autochtone folklorique qu’elle s’était imaginé. Il conduisait
une berline électrique récente au confort luxueux et rassurant. Ils étaient rapidement
sortis de la ville pour s’engager sur une route de plus en plus sinueuse et
étroite qui grimpait dans une austère forêt de chênes et de sapins.
Les premiers éclairs avaient choisi ce moment pour strier le
ciel noir, comme dans le scénario d’un parfait thriller. Les grondements de
tonnerre, heureusement, leur succédaient avec un délai presque rassurant. L’inquiétude
de Victoria s’était cristallisée lorsqu’elle s’était aperçue sur son téléphone
portable qu’elle était entrée dans une de ces zones blanches dont les
opérateurs téléphoniques continuent de nier l’existence avec une obstination malhonnête.
Elle s’y était attendue, mais c’était une chose que de préparer son itinéraire devant
un ordinateur, dans le cocon protecteur d’un appartement citadin, et une autre que
d’être confrontée in vivo à cet isolement inhabituel.
Ignorant l’orage qui menaçait, le chauffeur conduisait avec
souplesse et précision, soignant ses trajectoires dans l’enchaînement de virages
en épingles à cheveux. Concentré sur sa tâche, il n’avait entamé aucune conversation
et son silence avait fini par mettre Victoria mal à l’aise. C’était elle qui
l’avait brisé en lui demandant s’il connaissait l’origine du nom de leur
destination : l’Institut des Cascades. Il lui avait répondu laconiquement que
plusieurs ruisseaux en provenance des hauteurs convergeaient dans ce fond de
vallée en chutant des falaises environnantes, ce qui avait dû inspirer ses premiers
propriétaires.
— Je n’ai jamais compris, avait-il ajouté, pourquoi on avait
construit cet établissement si loin de la vallée. Il n’y a pas si longtemps
encore, tout le monde le croyait abandonné.
Victoria s’était alors inquiétée du personnel et le chauffeur
lui avait répondu que puisqu’on ne les voyait jamais en ville, ils logeaient sans
doute sur place. Il avait alors posé à Victoria la question à laquelle elle s’attendait
depuis leur départ :
— On dirait bien que c’est la première fois que vous venez
par ici. Vous rendez visite à un proche ?
Victoria s’était réjouie du fait qu’il lui avait posé une
question fermée à laquelle, elle avait répondu par l’affirmative pour couper
court à cette discussion qui s’engageait en terrain miné.
— Sinon, avait alors enchaîné le chauffeur avec un
humour très second degré, il est vrai que vous seriez venue en ambulance. Je
dis ça parce que vous n’avez rien d’une patiente d’un institut psychiatrique.
Victoria n’avait pas jugé utile de commenter. Pour la
plupart des gens, sa paraphilie restait une déviance qui méritait pour le moins
les attentions d’un psychothérapeute. Si les mentalités avaient évolué ces
dernières années, elles n’en restaient pas moins sur la position historique qui
considérait la folie comme tout comportement s’écartant d’une norme qui n’était
que le synonyme de majorité.
Le taxi avait fini par longer le mur d’enceinte surgi des
profondeurs de la forêt. Il était surmonté d’une clôture grillagée, équipée
d’un bavolet en fil de fer barbelé qui en interdisait le franchissement. Orienté
vers l’intérieur, il s’agissait de toute évidence d’un dispositif anti-évasion.
Victoria n’ignorait pas que certaines paraphilies n’étaient pas aussi
innocentes que la sienne et justifiaient des précautions proportionnelles à
leur risque sociétal. Elle n’en trouvât pas moins troublant de s’y voir
confrontée dans un endroit aussi isolé.
Le taxi s’était bientôt arrêté devant une grille aussi impressionnante
que le mur d’enceinte. Le chauffeur s’était annoncé à l’interphone et la grille
avait lentement coulissé sur son rail pour le laisser s’engager dans la vaste propriété
que rien ne distinguait de la forêt environnante. Après plusieurs centaines de
mètres, une grande bâtisse dix-neuvième haute de deux étages avait émergé de la
végétation. Ses murs en granit de couleur grise, ses tours d’angle et les
grilles qui équipaient les hautes fenêtres à croisillons lui conféraient un caractère
austère et carcéral. Un parking accueillait quelques véhicules dont certains
portaient les insignes de l’Institut. Il n’y avait pas âme qui vive aux
alentours.
En considérant le bâtiment, Victoria s’était étonnée de sa
taille plus modeste qu’elle se l’était imaginée. Il lui faisait davantage
penser à une grande demeure bourgeoise qu’à une institution hébergeant une
centaine de patients comme elle avait cru le lire.
Ce fut à ce moment que le déluge choisit de s’abattre sur le
décor. « Pas de chance pour vous » avait commenté le chauffeur en s’immobilisant
à proximité du perron. « Je vous appellerai lorsque j’en aurai
terminé » lui avait annoncé Victoria après avoir réglé sa course en
liquide. Elle avait ensuite ouvert la portière et courut vers l’entrée, certaine
d’y arriver trempée.
— Comme vous l’avez dit, enchaîna le psychothérapeute, nous
sommes spécialisés dans le traitement de paraphilies comme la vôtre. Nous avons
développé une approche originale qui a démontré son efficacité sur de nombreux
patients et patientes présentant des symptômes similaires.
— C’est ce que l’on m’a dit.
— Puisque vous avez pris la peine de venir jusqu’à nous, j’aimerais
vous faire rencontrer notre Directeur qui vous en parlera mieux que moi. Cela
vous convient-il ?
— Bien sûr, répondit-elle sans arrière-pensée.
— Très bien. Auparavant, je dois juste vous faire signer un document
vous autorisant à entrer dans l’enceinte thérapeutique.
— Dans l’enceinte thérapeutique ?
— Oui, le bureau de notre Directeur est situé dans l’aile réservée
à nos patients.
Il se leva pour rejoindre son bureau en invitant Victoria à le
suivre. Il lui glissa alors un feuillet à la typographie resserrée. Victoria s’en
saisit pour en commencer la lecture.
— Vous n’êtes pas obligée de tout lire, l’interrompit-il
immédiatement. C’est un simple document administratif. Il vous suffit juste de
signer au bas.
Victoria ne trouvait aucune raison de commencer à douter de
sa parole et apposa sa signature. Elle rendit ensuite le document à son
interlocuteur qui le glissa avec ses notes dans une chemise. Il se leva alors en
affichant un large sourire :
— Tout est en ordre. Nous pouvons y aller.
Victoria suivit son hôte dans une enfilade de longs couloirs
qui tenaient à la fois du monastère et de l’internat du dix-neuvième siècle. Il
y régnait un silence de cathédrale et les rares personnes qu’ils croisèrent
étaient toutes membres du personnel. Ils finirent par s’immobiliser devant un sas
sécurisé. Le psychothérapeute inséra son badge dans le lecteur, attendit que la
lumière passât au vert et qu’un cliquetis lui indiquât que la porte s’était
déverrouillée. Une fois franchie, celle-ci se referma derrière eux avec un claquement
sec et définitif accompagné d’un second cliquetis qui ralluma la lumière rouge
du lecteur.
C’est ainsi que Victoria entra à l’Institut.
mso-fareast-font-family:"Times New Roman";mso-bidi-font-family:"Times New Roman";
mso-ansi-language:FR;mso-fareast-language:FR;mso-bidi-language:AR-SA"> “Through the looking-glass
and what Alice pound there” (De l’Autre Côté du Miroir), Londres, 1872.
