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- Protocole K3 : à propos de...
- Épisode 04
Histoire ajoutée le
22/07/2023
Épisode ajouté le
28/07/2023
Mise-à-jour le
28/07/2023
La nouvelle galerie ne différait pas de celles empruntées jusque-là.
D’un côté, les hautes fenêtres à grilles donnaient sur la forêt du domaine dont
l’étendue empêchait de distinguer le mur d’enceinte. La pluie continuait de ruisseler
abondamment sur les vitres et les éclairs crépitaient tels les flashs d’un
photographe géant. De l’autre côté du couloir, une longue suite de portes
fermées rappelait à Victoria ses années de collège. Le psychothérapeute s’arrêta
devant l’une d’elles que rien ne distinguait des autres. Il l’ouvrit sans
frapper, avant d’inviter Victoria à entrer.
La pièce était vaste et meublée de qualité, avec une grande
bibliothèque dans laquelle les ouvrages anciens aux reliures dorées côtoyaient les
livres plus récents. Presque tous imposaient par leur épaisseur. Quatre
fenêtres donnaient sur une cour intérieure.
L’homme qui se tenait derrière le grand bureau en bois
précieux avait les cheveux grisonnants coiffés avec soin, la cinquantaine
sportive et le regard doux qui mettait ses interlocuteurs en confiance.
— Professeur, fit le psychothérapeute, je vous présente la
jeune fille qui est venue consulter ce matin. Voici son dossier.
Il s’avança vers le bureau pour remettre la chemise au
Professeur. Il se retourna ensuite vers Victoria pour lui souhaiter une bonne
continuation avant de ressortir de la pièce en refermant la porte derrière lui.
Victoria était déconcertée : elle s’était attendue à ce qu’il restât pour
la suite de l’entretien. Ses notes allaient-elles suffire pour relater fidèlement
leur échange ?
— Je vous en prie, prenez place, invita le Professeur en
indiquant à Victoria la seule chaise disponible.
Une fois qu’elle y fût installée, il commença par la
dévisager longuement dans un silence troublé seulement par le bruit de la pluie
sur les vitres et les grondements du tonnerre. Il parcourut ensuite le contenu de
son dossier, sans précipitation, retournant les feuillets les uns après les autres
en interrompant plusieurs fois sa lecture pour jeter sur sa patiente un regard curieux.
Quand il eut parcouru le dernier feuillet, il referma la chemise et releva la
tête.
— Alors, expliquez-moi pourquoi vous avez fait ce long
voyage !
— Eh bien voilà, Docteur, je suis atteinte de knismolagnie
et je…
— Puis-je vous demander, coupa le Professeur, de ne pas
utiliser de terme technique ? Je préfère que vous me parliez de tout cela
avec vos propres mots. C’est important.
Victoria se raidit. Être coupée dès sa première phrase l’avait
vexée.
— Je disais donc, reprit-elle, que je nourrissais un fantasme
devenu obsessionnel avec le temps. J’ai aujourd’hui l’impression d’être privée
d’une partie de ma liberté. Cela affecte mes relations au point de commencer à m’inquiéter.
— De quoi êtes-vous inquiète exactement ?
— De ne plus penser qu’à ça, de l’emprise de mon fantasme sur
ma vie, de mon désir croissant de vouloir le réaliser.
— Depuis quand nourrissez-vous ce fantasme ?
— Depuis mon enfance. Mes souvenirs les plus anciens
remontent à dix ou douze ans. Je dessinais beaucoup, des petits personnages qui
subissaient des épreuves sur des sortes de jeu de plateaux.
— C’est intéressant. Pouvez-vous me décrire votre fantasme ?
La question était surprenante N’y avait-elle pas répondu avec
son collègue, pendant près de deux heures ? Elle préféra ne pas le relever,
partant du principe que si le Professeur lui répétait cette question, c’était
parce qu’elle s’inscrivait dans son schéma thérapeutique.
— Eh bien, répondit-elle, j’aime être attachée pour être chatouillée,
dans une parodie de séance de torture.
— Qu’entendez-vous par parodie ?
Tout en se laissant emmener par l’enchaînement de questions directes,
Victoria notait que le Professeur rebondissait sur les mots emblématiques
qu’elle utilisait. Elle se promit de les choisir avec circonspection pour ne
pas laisser son interlocuteur s’engouffrer dans des failles qui seraient plus
sémantiques que psychologiques. Sans même s’en apercevoir, elle adoptait une
posture défensive.
— Déjà, répondit-elle, parce que tous les participants sont
consentants. Comme dans une sorte de jeu de rôle.
— Bien. Vous dites aimer être chatouillée, pouvez-vous être
plus précise ? Où cela ?
— Sous les bras, aux hanches, sur le ventre, un peu partout
en fait. Je suis très sensible. Et puis surtout sous les pieds. Être
chatouillée sous les pieds, c’est l’épicentre de mon fantasme.
— Je vois. Et vous disiez également aimer être attachée.
Pourquoi ?
Victoria changea de position, décroisant puis recroisant les
jambes. Quelque chose la gênait dans le début de cet échange, quelque chose
qu’elle n’avait pas ressenti avec le premier psychothérapeute. Les questions du
Professeur étaient directes et orientées, comme si son but était de la bousculer.
Si elle s’était sentie en confiance avec le premier psychothérapeute, il en était
autrement avec le Directeur de l’Institut.
Cependant, la somme des difficultés surmontées pour venir
consulter pesaient de tout leur poids sur son subconscient, minimisant les
signaux d’alerte au profit de son désir d’obtenir ce qu’elle était venue
chercher. Inconsciemment, elle essayait de se rassurer et d’expliquer son embarras
par des raisons rationnelles. Elle s’était ainsi engagée dans un exercice
d’équilibre périlleux dont elle ne maîtrisait ni les paramètres ni l’issue.
— Eh bien, c’est difficile à dire, répondit-elle. Cela
m’excite en tant que préliminaire aux chatouilles, parce que cela me rend plus vulnérable,
parce le supplice est beaucoup plus intense et difficile à supporter lorsqu’on
est incapable de se défendre ou de se protéger.
— Vous aimez être soumise ?
— Pour être chatouillée, sûrement.
— Et aimez-vous également dominer ?
— Non. Ce n’est pas mon fantasme.
— Bien. Revenons alors à votre fantasme : vous me
disiez que vos pieds étaient la zone où vous préfériez être chatouillée. Pourquoi
cela ?
— Je ne sais pas. J’ai toujours aimé ça. Mes pieds m’ont
toujours fait fantasmer.
— Être chatouillée sous les pieds vous excite-t-il ?
La conversation abordait le sujet délicat de l’excitation plus
rapidement que Victoria s’y était attendue. Elle n’était pas dupe : son
fantasme était sexuel. Mais s’agissant de son intimité féminine, elle éprouvait
une réticence naturelle à en parler, surtout avec un homme. La question du
Professeur marquait une frontière qui la fit hésiter.
— Je ne suis pas sûre de comprendre votre question,
mentit-elle.
Le visage du Professeur resta impassible lorsqu’il reformula
sa question en détachant ses mots, comme s’il s’adressait à une enfant :
— Je vous demandais si être chatouillée vous excitait sexuellement ?
Victoria déglutit avant de répondre. Elle ne pouvait se
dérober une seconde fois.
— Oui, évidemment.
— Décrivez-moi les signes par lesquels se manifeste cette
excitation sexuelle !
Victoria tressaillit. Le Professeur ne lui avait pas posé une
question mais donné un ordre. Un frisson glacé parcourut son échine. Elle se
sentit obligée de tousser discrètement avant de lui répondre.
— Les signes classiques, je dirais.
— Décrivez-les moi ! insista le Professeur.
Ce second ordre avait claqué comme un coup de fouet, même si
la voix du Professeur était restée aimable et prévenante. Victoria avait
l’impression d’avoir été giflée. Elle était à la fois sidérée et scandalisée. Sa
première réaction fut de battre en retraite, avant que son amour-propre ne reprît
le dessus. Elle n’était pas de celles qui se laissaient dompter aussi
facilement et décida de contre-attaquer : puisqu’il voulait des détails, elle
allait lui en donner !
— Eh bien, Docteur, répondit-elle en détachant ses mots de
la même manière, j’ai la vulve trempée, les lèvres et le clitoris gonflés. Mes
parois vaginales palpitent, comme sous l’effet de petites décharges électriques.
Mes seins se dilatent, mes mamelons se dressent et durcissent. Des vagues de
chaleur débordent de mon bas-ventre. Ma fréquence cardiaque augmente. Ma
respiration s’accélère. Est-ce que cela répond à votre question ?
Ignorant l’insolence de sa répartie, le Professeur relança
aussitôt sa patiente :
— Pensez-vous que ces manifestations pourraient aller
jusqu’à provoquer un orgasme ?
— Cela ne m’est jamais arrivé.
— Mais croyez-vous que ce soit possible ?
— Certainement pas sans stimulation directe, je dirais.
— Vous faites allusion à une stimulation clitoridienne ou
vaginale ?
Cette question fut celle qui fit déborder le vase. Elle
n’était ni plus indiscrète ni plus impudique que les précédentes mais elle
était simplement la goutte de trop, celle que Victoria décida de considérer
comme telle. Le rôle de patiente qu’elle avait endossé depuis son arrivée à
l’Institut s’était trop éloigné de celui qu’elle avait imaginé. Son échange
avec le Directeur ressemblait davantage à un interrogatoire qu’à un outil
psychothérapeutique favorisant une prise de conscience d’éléments révélateurs.
Plus loin même, Victoria se demandait si cet échange n’était pas simplement un test
de soumission à l’autorité. Il en avait les apparences et elle considéra que le
temps était venu de siffler la fin de la récréation. Elle ne s’était pas
aperçue qu’elle n’était plus seulement bousculée et sur la défensive :
elle était désormais agacée, presque énervée.
— Je ne souhaite pas répondre à cette question, lâcha-t-elle
d’une voix ferme.
Le Professeur ne parut pas surpris ni déçu. Il se contenta
de griffonner quelques notes sur une feuille avant d’enchaîner dans une
direction nouvelle.
— Très bien, coupa-t-il. Et votre fantasme, l’avez-vous déjà
réalisé ?
Victoria avala sa salive. Elle en était encore à échafauder
des hypothèses sur le quoi et le pourquoi de la question précédente et n’avait
écouté que d’une oreille.
— Excusez-moi Docteur, pourriez-vous répéter votre
question ?
— Je vous demandais si vous aviez déjà réalisé votre
fantasme.
— Une fois.
— Et cette expérience vous a-t-elle satisfaite ?
Le premier psychothérapeute lui avait fait prendre le temps,
pour la laisser déposer à son rythme ce qu’elle avait apporté. Elle avait eu le
sentiment de bénéficier de son écoute, de sa bienveillance et avait pu s’exprimer
en confiance, sans crainte d’être jugée. Ici, tout était différent. Elle avait
l’impression de se répéter, continuellement, comme dans un interrogatoire
policier. Le ton était toujours courtois mais les questions sifflaient comme des
balles de revolver. Pour la première fois, la peur s’invita dans son esprit.
— Plus ou moins, répondit-elle.
— C’est-à-dire ?
— Il manquait quelque chose.
— Selon vous, de quoi s’agissait-il ?
— J’en ai parlé à votre collègue. Je ne veux plus d’un fantasme
de chambre d’hôtel.
Le Professeur ne semblait pas avoir remarqué le brusque
changement de ton ni la concision nouvelle avec lesquels Victoria lui répondait
à présent.
— Je vois, fit-il en souriant. Vous voudriez être torturée au-delà
de votre résistance, être obligée de supplier vraiment, pendant plusieurs
heures ? C’est bien à cela que vous rêvez ?
Cette description ressemblait à un piège et Victoria se
raidit sur sa chaise. Inconsciemment, elle avait crispé ses doigts sur les
accoudoirs jusqu’à en faire blanchir les articulations. Le Professeur avait
assez bien résumé son fantasme, usant des termes qu’elle avait elle-même
utilisés mais sa petite voix intérieure lui soufflait de ne pas l’approuver.
Le Professeur haussa les sourcils et décida de reprendre
sans attendre de réponse :
— C’est un peu extrême comme fantasme, ne trouvez-vous
pas ?
— Sans doute. Mais ce n’est qu’un fantasme.
— Que vous rêvez toutefois de réaliser.
Victoria ne répondit pas. Elle n’avait pas entendu de
question, juste une confirmation. Mais elle ne voulait pas pour autant perdre
le contrôle et laisser à son interlocuteur l’exclusivité de ses affirmations.
— Je suis venue consulter parce que je veux justement l’éviter.
— Je vous sens tendue depuis quelques minutes. Quelque chose
vous tracasse-t-il ? Voulez-vous en parler ?
Ce revirement inattendu prit Victoria par surprise. Après
l’avoir giflée à plusieurs reprises, voilà que la main du Professeur s’était
tendue vers elle dans une apparente volonté d’apaisement. Devait-elle la
saisir ? Jouait-il avec elle au bon flic après avoir été le méchant ?
Elle choisit de leur laisser une dernière chance.
— Vos questions ont quelque chose de… Enfin, je veux dire,
vous ne donnez pas le sentiment de prendre des gants. Cela me met assez mal à
l’aise. Ce n’était pas exactement ce que j’imaginais en venant vous voir.
— Je ne cherchais certainement pas à vous heurter, mentit le
Professeur. Et je n’avais pas l’impression que mes questions puissent paraître
brutales. Votre fantasme est une paraphilie et à ce titre, je conçois qu’il
soit délicat d’en parler aussi directement que nous le faisons. Vous êtes
consciente que rêver d’être chatouillée, d’être torturée, vous place de
fait dans la marge.
— Oui, bien sûr.
— Peut-être est-ce la raison pour laquelle cela vous met mal
à l’aise d’en parler. C’est parfaitement normal. Vous gagneriez sans doute à vous
montrer plus indulgente envers vous-même.
Victoria était désorientée. Elle ne savait plus trop bien
quoi penser.
Le Professeur exultait secrètement : il avait commencé
par la bousculer, puis l’avait agacée et suffisamment énervée pour la
contraindre à se rebeller. Il n’avait ensuite éprouvé aucune difficulté pour
l’apaiser et la convaincre qu’elle était la seule source de son inquiétude et
de ses doutes, et que ceux-ci étaient légitimes. Elle était loin de tout, à des
centaines de kilomètres du confort rassurant de son univers et de sa vie. Dans
ce fond de vallée isolé, elle savait que personne ne viendrait à son secours.
Le Professeur enfonça le clou :
— Quelqu’un est-il au courant que vous êtes venue nous
consulter ?
La question était habile. C’était comme si le Professeur
avait approché une lame tranchante de la dernière corde qui retenait Victoria
dans le vide. Une réponse négative de sa patiente provoquerait le petit geste
vif qui la trancherait. Dans une poignée de secondes, il saurait si celle-ci était
prête pour la dernière phase de leur entretien. Sinon, il reviendrait
simplement en arrière. Cela ne l’inquiétait nullement. Cela faisait partie des
options du scénario, qui accordaient à Victoria le libre arbitre indispensable
pour la suite.
Victoria réfléchissait à toute vitesse. Bien sûr, elle n’en
avait parlé à personne. A qui l’aurait-elle pu par ailleurs ? Le
Professeur avait raison : son fantasme était une paraphilie qui la mettait
dans la marge. Derrière ses apparences trompeuses, le monde était cruel et
toujours prompt à juger et à condamner. Le fétichisme des pieds et des
chatouilles, comme d’autres d’ailleurs, était comme la lèpre des temps passés :
tout le monde en connaissait l’existence et considérait ceux et celles qui en
étaient affligés comme des parias qu’il fallait à tout prix écarter de leur univers
vanille
bienpensant. La différence a toujours épouvanté les faibles d’esprit parce
qu’elle les place devant leur misérable incapacité à comprendre sans juger.
— Oui. L’internaute qui m’a conseillé de venir.
Le Professeur esquissa mentalement le petit geste rapide qui
trancha la corde. Evidemment, cette internaute n’était pas une inconnue. Evidemment,
Victoria n’était pas venue jusqu’à eux par hasard.
Cela étant dit, même si d’aventure sa patiente s’était
confiée à une personne suffisamment intime et ouverte d’esprit, la corde
n’aurait sans doute pas résisté longtemps. Il disposait de l’autorisation de
prise en charge pour la convaincre de l’urgence d’une prise en charge de la
paraphilie de Victoria. C’était une des qualités du monde vanille que de
pouvoir utiliser ses défauts pour assurer leurs arrières. Ce n’aurait pas été
la première fois, ni la dernière.
— Pouvons-nous revenir à votre expérience ? demanda alors
le Professeur.
— Laquelle ? Celle de la nuit d’hôtel ?
— Exactement.
— Oui, allez-y !
— Très bien. Il y a un sujet que nous n’avons pas encore
évoqué et que j’aimerais à présent aborder avec vous. Il concerne les liens qui
relient votre fantasme à votre sexualité. Est-ce que vous acceptez d’en
parler ?
Au point où elle en était arrivée, Victoria ne voyait aucune
raison de refuser. De plus, elle était obligée de reconnaître que ce sujet n’était
pas anodin et jouait d’évidence un rôle important dans la maturation de son
fantasme.
— Oui, allons-y !
— Très bien. Revenons donc à cette nuit d’hôtel. J’aimerais
savoir si vous avez eu une relation sexuelle avec l’homme qui vous a
chatouillée ?
— Non. Cela faisait partie des limites que je lui avais
imposées. Je ne voulais pas de sexe.
— Pourquoi cela ?
— Je ne voulais pas courir le risque que la séance ne soit
qu’un préliminaire.
— Dois-je comprendre que l’orgasme ne fait pas partie de
votre fantasme ?
— Si, mais pas de manière systématique. Et surtout pas en
tant que but.
— Et lors de cette expérience, avez-vous alors éprouvé de la
frustration ?
— Comment aurais-je pu être frustrée par quelque chose que j’avais
refusé ?
— Mais cette séance vous avait excitée sexuellement,
n’est-ce pas ?
— Oui, bien sûr.
Le Professeur considéra Victoria un long moment. Le silence était
devenu embarrassant lorsqu’il la relança :
— Abordons les choses sous un angle différent,
voulez-vous ? A quelle fréquence vous masturbez-vous ?
Cette question replongea Victoria dans un sentiment ambigu. Une
fois encore, le Professeur l’avait formulée d’une voix douce et amicale mais elle
n’en était pas moins violente car elle touchait à l’intime de sa sexualité. Elle
l’obligeait à aborder la délicate conséquence de ses expériences sexuelles
vanilles.
Il y a longtemps déjà, Victoria avait en effet commencé par
demander à ses amants de lui caresser la plante des pieds au moment où elle
allait jouir, parce qu’elle aimait cela et surtout parce qu’elle en jouissait
plus intensément. Ses demandes avaient rarement été comprises et acceptées. Sans
pour autant s’engager dans l’abstinence d’une vie monacale, elle avait
progressivement favorisé ses jouissances solitaires colorées par son fantasme plutôt
que de s’acharner à vouloir le mêler envers et contre tout à ses relations
sexuelles vanilles.
Elle ne pouvait avouer au Professeur la véritable fréquence
de ses masturbations sans lui avouer en même temps la véritable nature de son
addiction. La question était aussi pertinente que cruciale.
— Je dirais une à deux fois par semaine, mentit-elle.
Le Professeur la dévisagea longuement, chargeant son silence
de sous-entendus.
— Bon, peut-être un peu plus, finit-elle par concéder.
— Combien ? Quatre fois ? Cinq fois ?
Victoria se tortilla sur sa chaise.
— Euh, oui. Parfois plus. Cela dépend. Cela devient parfois
assez obsessionnel.
Victoria vit son interlocuteur afficher un air de
satisfaction.
— Vous visionnez des vidéos ?
— Oui. Je lis aussi des histoires. J’en écris parfois aussi.
— C’est intéressant. Vous masturbez-vous avec des
sex-toys ?
De toute évidence, le Professeur voulait la garder sous pression.
Cela n’était pas sans lui rappeler certains récits BDSM qui l’avaient
particulièrement émoustillée.
— Oui, évidemment.
— Lesquels ?
— Stimulateur clitoridien, vibro, vibro-boule, gode. J’en ai
toute une panoplie. Comme tout le monde, j’imagine.
— Et dans vos fantasmes, vos bourreaux utilisent-ils des
sex-toys ?
— Parfois.
Victoria éprouva furtivement l’envie de répéter ce qu’elle
lui avait expliqué quelques instants auparavant, à savoir que dans son
fantasme, l’orgasme n’était jamais un but mais un moyen. En outre, elle n’avait
pas besoin de lui rappeler que l’orgasme féminin, parce qu’il pouvait être
multiple, s’intégrait facilement dans les jeux fétichistes. Elle choisit de ne
rien dire et d’attendre la suite. Elle voulait savoir jusqu’où cet
interrogatoire allait la mener.
— Et lorsque vos bourreaux fantasmés vous font jouir, pourquoi
le font-ils ?
— Parce qu’après avoir joui, la victime est beaucoup plus chatouilleuse.
Dans mon fantasme, l’orgasme est une technique de torture au service du
fantasme. Mais tout ceci reste virtuel, puisque je ne l’ai jamais
expérimenté.
— Et jusqu’où seriez-vous prête à aller pour l’expérimenter ?
Pourquoi le Professeur posait-il cette question ? Victoria
était venue consulter justement pour éviter cette perspective. Elle l’avait
souligné lors de son premier entretien. Elle dut reconnaître qu’elle ne l’avait
pas encore précisé au Professeur.
— Si j’ai fait tout
ce voyage pour venir vous voir, c’est parce que je suis convaincue que si je ne
fais rien, tôt ou tard, la réponse à votre question sera : à tout. Cette
perspective ne me rassure pas, comme vous pouvez l’imaginer.
— Je comprends. Une paraphilie est diagnostiquée comme un fantasme
qui survient de façon répétée en induisant une intense excitation sexuelle. Lorsque
le sujet devient obsédé par son fantasme, il s’engage tôt ou tard dans un comportement
susceptible de mettre en danger son intégrité physique.
— Oui, confirma Victoria. C’est exactement ce que je…
Elle s’était figée, en prenant conscience de l’erreur fatale
qu’elle venait de commettre. Elle tenta aussitôt de se rattraper :
— Enfin, je ne crois pas être obsédée par mon fantasme. Pas
encore, en tous cas.
Le Professeur lui sourit avec compassion. Il s’était avancé
légèrement pour poser lentement les coudes sur la surface polie de son bureau
avant de joindre les mains en croisant les doigts. Il affichait un air satisfait
qui inquiéta Victoria plus qu’il ne la rassurât.
— Croyez-vous ? fit-il. Ce n’est pourtant pas du tout
ce que je lis dans votre dossier. Ni surtout ce que j’entends de vos propres
lèvres.
— Ecoutez, se défendit-elle d’une voix qui avait soudain
perdu son assurance, tout ceci va trop loin. Je pense que je vais m’arrêter là.
Elle appuya les mains sur les accoudoirs de la chaise et fit
mine de se lever. Son interlocuteur la considéra avec indulgence lorsqu’il
l’interrompit au milieu de son geste.
— Je crains que ce ne soit plus possible, malheureusement.
— Pardon ? demanda-t-elle.
— Je disais, répéta le Professeur, que je craignais que ce
ne soit plus possible.
Victoria eut l’impression que ses jambes étaient soudain
devenues incapables de supporter le poids de son corps. Un grand vide s’était
ouvert en elle et l’aspirait comme un trou noir. Toutes ses intuitions et ses
craintes qu’elle avait refoulées se concrétisaient dans une perspective
terrifiante. Elle se laissa retomber sur la chaise.
— Je… je ne comprends pas ce que…
— J’aimerais pouvoir vous dire que vos fantasmes sont bénins.
Mais je ne le peux pas.
— Mais ce ne sont que des fantasmes ! protesta Victoria
en haussant le ton.
— Sans doute, rétorqua le Professeur, mais il n’en demeure
pas moins que vous les avez déjà réalisés une fois et que je vous crois prête à
les réaliser à nouveau, quitte à vous mettre en danger comme vous venez de
l’avouer. Comprenez qu’il est de mon devoir de vous protéger de vous-même.
— Que… voulez-vous dire exactement ? bredouilla
Victoria.
— Tout simplement, Mademoiselle, qu’il m’est impossible de vous
laisser repartir. Pas tout de suite. Pas aujourd’hui.
— Pardon ? Mais… de quoi parlez-vous ? Vous dites n’importe
quoi ! Vous… Vous n’en avez pas le droit !
Le Professeur sortit de la chemise le document administratif
que Victoria avait signé à la fin de son échange avec son collègue.
— Si, justement, répondit-il. Depuis que vous avez signé cet
accord de prise en charge.
— Quoi ? explosa Victoria. Je n’ai signé aucun accord.
— Ce n’est pas ce qui est écrit sur ce document. Vous y reconnaissez
avoir conscience de votre état et acceptez une prise en charge thérapeutique.
— Quoi ? C’est ridicule. Je n’ai jamais signé ça. Je
refuse. Je…
Son cerveau était en surrégime, s’égarant dans les
considérations les plus irrationnelles.
— Et ma valise ! s’écria-t-elle comme une naufragée
s’accrochant à un débris inespéré dont elle savait déjà qu’il ne supporterait
pas son poids. Je l’ai laissée à l’hôtel. Je dois… J’ai… J’ai réservé.
Elle prenait conscience que le piège s’était refermé sur
elle avant même qu’elle entrât dans ce bureau. Continuer de protester était comme
se débattre dans des sables mouvants.
— Calmez-vous ! lui conseilla le Professeur. Nous allons
nous occuper de tout, même de votre valise et de votre nuit d’hôtel. Nous avons
l’habitude de ces choses. Regardez-vous ! Vous êtes surmenée, au bord du
burn-out. Vous avez besoin de faire une pause. C’est banal de nos jours,
croyez-moi !
— Non ! cria Victoria. Ce n’est pas la question :
je ne veux pas. Je ne veux pas !
Le Professeur attendit patiemment que sa patiente acceptât l’inéluctable
décision. Face à l’impassibilité de son adversaire, la colère de Victoria finit
par retomber faute de carburant.
— Qu’allez-vous me faire ? demanda-t-elle d’une voix soudain
résignée. Me bourrer de médocs ? Me soumettre à des électrochocs ?
— Vous vous égarez. Nous sommes des spécialistes : nos
schémas thérapeutiques n’ont rien en commun avec ces procédés archaïques.
— Mais alors, qu’est-ce que vous allez me faire ?
s’écria Victoria.
Elle avait sauté sur ses pieds sans s’en rendre compte.
— Votre traitement sera plus efficace si vous le découvrez
par vous-même.
— Et combien de temps vais-je rester ici ?
Le Professeur considéra sa patiente avec un étrange sourire qui
pouvait tout à la fois être de compassion, de satisfaction ou de menace. Il
avait suivi son plan à la lettre, avait commencé par la déstabiliser avant de
la rassurer et de l’obliger à abaisser ses défenses. Il n’avait ensuite éprouvé
aucune difficulté pour l’emmener où il l’avait voulu, au bout de ce couloir qui
n’avait qu’une seule issue.
— Cela dépendra de votre réponse au traitement, répondit-il.
Généralement, les premiers effets s’observent après douze à quatorze semaines. Si
vous refusez de vous soumettre, cela prendra naturellement plus de temps.
Douze à quatorze semaines !? Victoria croyait avoir mal
entendu. Il aurait tout aussi bien pu parler de mois que cela n’aurait rien
changé. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle allait être internée contre sa
volonté pour une durée indéterminée.
Elle aurait été sans doute surprise de savoir que le
Professeur ne lui avait annoncé cette durée que dans le seul but de lui en
donner un : l’expérience lui avait appris que les nouvelles se montraient
beaucoup plus dociles lorsqu’elles voyaient la lumière au bout de leur tunnel.
Elles découvriraient bien plus tard que cette lumière n’était pas celle de sa
sortie mais seulement du train qui fonçait sur elle.
Au même instant, la porte du bureau s’ouvrit pour laisser
entrer deux infirmiers auxquels le Professeur s’adressa sur le ton d’un procureur
énonçant une sentence :
— Conduisez notre nouvelle patiente en salle d’évaluation !
Victoria avait à présent le visage fermé, les lèvres serrées
et les sourcils froncés. Au moment précis où elle s’apprêtait à tenter une
manœuvre désespérée, les infirmiers la saisirent par les bras avec une fermeté
qui étouffa tout espoir de leur fausser compagnie.
— L’évaluation, conclut le Professeur, est une épreuve qui va
nous permettre de savoir si vous avez été honnête avec nous.
— A propos de quoi ? demanda Victoria abasourdie.
— A
propos de votre sensibilité, évidemment.
Le terme « vanille » dérive de l'utilisation d'extrait de vanille comme parfum
le plus commun et par extension, se comprend comme « simple » et «
conventionnel » ; il est utilisé dans les milieux BDSM et fétichistes pour
évoquer les comportements sexuels dépourvus de l’originalité prônée par leurs
adeptes.
