Histoire : Le Gardien de la Forêt (Épisode 01)

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Histoire


Histoire ajoutée le 21/04/2025
Épisode ajouté le 21/04/2025
Mise-à-jour le 01/06/2025

Le Gardien de la Forêt

Chapitre 1 : Ruptures


L'air était froid et humide. Remarquablement froid d'ailleurs, pour cette période de l'année. Le printemps touchait à sa fin pour laisser place à l'été, mais cette journée semblait comme… hors du temps. Empruntée à une autre époque et glissée ici, comme une tâche d'encre au milieu d'un manuscrit. Pas particulièrement surprenante au premier abord, mais plus on s'attarde dessus, plus on remarque sa singularité et son étrangeté. Je levais les yeux au ciel, comme à la recherche d'un indice, mais ne parvenais pas à déchiffrer les nuages tandis qu'une douce brise soufflait, caressant mon visage et faisant virevolter mes cheveux.

Le silence fut soudain rompu par le prêtre, récitant la messe, tandis qu'on abaissait le cercueil de bois dans son trou fraichement creusé. Je regardais les hommes enfouir cette cage de bois puis la recouvrir de terre brune avec un mélange de mélancolie et de détresse. Mon grand-père avait été malade ces derniers temps, faiblissant à vue d'œil, murmurant des paroles étranges et incompréhensibles. L'inquiétude se lisait sur son visage émacié et pale et puis finalement, ce matin… il était mort. Je l'avais trouvé dans son lit, les paupières fermées et les lèvres closes. Son visage m'avait semblé plus détendu, comme si tous les doutes qui l'habitaient lui avaient subitement été prélevés, à tel point, qu'il m'avait même paru avoir rajeuni un petit peu.

Je m'étais empressé d'aller chercher le médecin du village, mais il était déjà trop tard. Ce qui restait de mon grand-père n'était plus qu'une enveloppe charnelle vide. La personne qu'il avait été, son esprit fugace et sa personnalité d'habitude enjouée et bienveillante n'étaient plus. Peut-être était-il parti ailleurs, là où on avait désormais besoin de lui ? Je pensais, songeur à toutes ces questions existentielles dont les réponses semblent nous échapper, plus on se met à y réfléchir.

Quelques heures plus tard, je me trouvais là, dans le cimetière du village, derrière la maison au châtaigniers comme on l'appelait dans le village, entouré des quelques habitants ayant daigné mettre le nez dehors pour la sépulture. Je scrutais le ciel, sans trop savoir pourquoi. Le temps était maussade mais il ne pleuvait pas pour autant. Le vent soufflait mais n'était pas dérangeant, les feuilles des arbres s'agitaient lentement, comme s'ils psalmodiaient. Les animaux des bois pourtant bruyants d'ordinaire ne se faisaient pas entendre, pas même les oiseaux nichés dans la cime des arbres. Rien. Seuls les raclements des pelles sur le sol puis le bruit sec de la terre tombant sur le couvercle du cercueil troublaient le calme. Chaque motte de terre scellant un peu plus la dépouille de mon grand-père, en même temps que mon cœur. 

- Clément ? Clément, mon enfant. Approchez donc, je vous prie.

Je fus tiré de ma stupeur par les paroles du prêtre qui m'invitait à m'approcher du trou désormais refermé. "Mon enfant" ? me dis-je en souriant. J'avais pourtant la vingtaine, mais j'imagine que ce jour-ci particulièrement, je devais paraître vulnérable et effrayé, tel un oisillon tombé du nid, ayant perdu tous ses repères. Je m'avançais lentement, jusqu'à m'arrêter devant la terre retournée, en face de lui.

- Vous êtes sa seule famille. C'est à vous de déposer la première fleur sur sa tombe.

- Oh… oui bien sûr… répondis-je à mi-voix, regardant la fleur que je tenais dans la main. Il s'agissait d'une Edelweiss, fleur renommée pour son blanc immaculé et sa rareté, qui était la préférée de mon grand-père. Il en portait toujours une sur lui, disant qu'elle repoussait les mauvais esprits. Je déposais délicatement la précieuse plante sur sa tombe, prononçant intérieurement un dernier adieu puis fis quelques pas en arrière. Le prêtre avait raison, j'étais la seule famille de mon grand-père, tout comme il était la mienne. Mes parents étaient morts peu après ma naissance dans une avalanche en haute montagne et je n'avais jamais établi de lien avec d'éventuels cousins ou oncles. Je vivais simplement avec mon grand-père, dans un petit chalet des Alpes françaises, dans un village de quelques centaines d'habitants.

Les quelques villageois présents se succédaient auprès de sa tombe, déposant des bouquets colorés tandis que je restais là pensif, réfléchissant à l'avenir de ma vie et comment faire pour continuer. La plupart me tapotaient affectueusement l'épaule en quittant la sépulture, certains m'adressant même leurs condoléances et de petits mots réconfortants, que je remerciais par de petits mouvements de têtes et timides sourires. Le prêtre empoigna sa Bible et quitta à son tour les lieux en me lâchant un regard empli de compassion avant de repartir en direction de la petite église qui surplombait le village à quelques centaines de mètres d'ici.



 - Hey Joddie ! Comment ça va ? lui dis-je en l'interpellant.

 - Je suis désolée, mais j'ai du faire un choix ! Comprends moi ! me dit-elle avec un regard presque implorant.

 Je restais planté là comme un idiot, ne sachant quoi répondre, mon ventre se serrant et ma vision se troublant vaguement. Face à mon silence elle finit par se retourner et s'éloigner de moi d'un pas rapide, séchant d'un revers rapide ses yeux humides, rejoignant ensuite un autre groupe dont Kyle faisait partie. J'entendis alors des ricanements et autres moqueries en provenance d'autres élèves, s'amusant visiblement de la scène sordide à laquelle ils venaient d'assister. Sentant les larmes venir, je pris la fuite en direction du terrain de sport, laissant derrière moi un brouhaha de railleries. J'arrivais enfin au terrain et me dirigeais instinctivement vers les bois qui le bordait, recherchant peut-être la tranquillité de la nature. Je continuais mon chemin jusqu'au petit étang et m'asseyais au bord, admirant l'eau calme et imperturbable.

 - Oui tu as bien entendu ! Tout le monde est au courant tu sais ? Tout le monde sait à quel point tu es pathétique désormais !

 - Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? je murmurais à moi-même, ne comprenant pas pourquoi j'étais soudainement frappé par tant de malheurs en si peu de temps.

Je restais un moment seul dans le cimetière, sentant pour la première fois de ma vie cet étrange vide en moi, un sentiment de solitude inexplicable qui semble vous ronger de l'intérieur, prenant de plus en plus d'ampleur. Je tournais enfin les talons et me dirigeais vers la sortie. Mais au moment de franchir les grilles, alors que je m'arrêtai pour jeter un dernier regard par dessus mon épaule, j'assistai à une scène des plus énigmatiques. Une jeune femme se tenait au-dessus de la tombe de mon grand-père, et vint y déposer une unique fleur, d'un blanc immaculé, semblable en tout point à la mienne. L'étrange silhouette était vêtue d'une chemise bleue pale et d'une jupe blanche descendant jusqu'à ses genoux. Ses cheveux argentés reflétaient les quelques rayons de soleil parvenus à traverser les nuages, sa peau était d'une blancheur étincelante, semblable à des perles de nacre et une étrange aura semblait émaner d'elle, lui donnant tout d'une apparition angélique… ou spectrale ? Soudain, son regard se leva dans ma direction et ses yeux semblèrent transpercer mon âme à tel point que j'en eu le souffle coupé et perdis l'équilibre, m'étalant dans l'herbe humide. Je portais à nouveau mon regard vers la mystérieuse inconnue mais il n'y avait plus trace d'elle. Elle s'était comme volatilisée… Avais-je rêvé ? Halluciné ? Peut-être, après tout, la journée avait été longue et épuisante émotionnellement. Je me relevais avec peine tandis qu'un hululement de chouette me faisait sursauter. Le vent agitait les pins et autres feuillus, les insectes bourdonnaient, stridulaient et quelques cris bestiaux se faisaient entendre en provenance des bois. La forêt semblait avoir repris vie mais émettait cette fois-ci une mélodie inquiétante, comme si un malheur était sur le point de se produire. Légèrement effrayé, je quittai le cimetière et m'élançai jusqu'au chalet, verrouillant la porte derrière moi, haletant et en sueur, mal à l'aise sans que je ne sache dire pourquoi. Le chalet semblait à la fois identique et complètement différent. Rien n'avait bougé mais je ne reconnaissais pas nos… mes affaires. Accablé de pensées sombres, je partis m'allonger dans mon lit, essayant de trouver malgré tout un semblant de sommeil.

Je me réveillai le lendemain avec un léger mal de crâne. Je me rendis dans la salle de bain et jetai un œil à mon reflet dans le miroir. Mon visage était pâlichon, mes cheveux bruns et courts en bataille, signe d'un sommeil plutôt agité. Mes yeux marrons étaient soulignés par de petites cernes. Je lâchai un léger soupire et me versai de l'eau sur le visage pour me réveiller. Je m'habillai rapidement, attrapai mon sac puis me dirigeai vers l'école sans prendre à manger, ayant peu d'appétit. Bien que le village ne fut pas très grand, il abritait une école d'études supérieurs, dans laquelle j'étudiais, consacrée aux métiers de la montagne comme bûcheron, guide ou encore secouriste par exemple.

La journée passa rapidement, je ne prêtais pas vraiment attention aux cours, perdus dans mes pensées et mangeant seul à midi comme à mon habitude. Je n'avais pas beaucoup d'ami. En fait, je n'avais pas d'ami du tout et parlais à très peu de monde, j'étais de nature plutôt solitaire. La seule personne avec qui j'avais un semblant d'interaction sociale s'appelait Joddie. C'était une fille plutôt charmante avec une chevelure dorée et des yeux bleus pétillants. Souvent souriante et énergique, je m'étais retrouvé à côté d'elle dans quelques cours et nous avions fait connaissance et passions un peu de temps ensemble à l'occasion.

Alors que je sortais du dernier cours de la journée je remarquai Joddie marchant seule elle aussi. Je m'élançai alors vers elle pour la rattraper, cherchant sans doute un peu de réconfort après les événements d'hier.

Elle sursauta légèrement avant de se tourner vers moi, un léger voile assombrissant ses yeux qu'elle posait sur moi.

- Oh.. Salut…

- Euh tout va bien ? lui demandai-je alors.

Elle haussa les épaules, reprenant sa route. Elle semblait plus distante que d'ordinaire, fuyant mon regard. Puis elle prit une grande inspiration.

- Écoute, je dois te dire quelque chose. C'est important. Je sors avec Kyle et… il aimerait que l'on ne traîne plus ensemble, tous les deux.

- Q-Quoi ? Comment ça ? je la fixais du regard, incrédule, ne comprenant pas pourquoi elle me disait ça.

- Il pense que tu n'es pas de bonne compagnie et que tu as une mauvaise influence sur moi.

Avant que je ne puisse protester elle ajouta, les yeux aux bords des larmes.

Après un moment à fixer l'étendue liquide, j'entendis des voix se rapprocher, parlant fort et ricanant, troublant la quiétude des bois. Les pas se rapprochèrent puis s'arrêtèrent à quelques mètres de mois.

- Tiens, regardez qui voilà ?

- Qu'est-ce qu'il fait là tout seul ? Il compte se jeter dans l'eau ??

Je fis volte face pour découvrir un groupe de trois filles que je ne connaissais pas me toiser du regard. Le groupe se rapprocha avec insistance, multipliant les commentaires désobligeants.

- Ben alors ? Tu ne sais pas parler ? me demanda l'une d'elle avec suffisance.

- Qu'est-ce que vous voulez ? Laissez moi tranquille. répondis-je en leur jetant un regard noir.

- Pff.. Tu es encore plus pathétique que ce que je croyais… Pas étonnant que Joddie ait choisi Kyle à ta place ! ajouta-t-elle, provoquant le rire de ses amies. Je me levais alors, décidé à ne pas leur prêter attention mais la plus proche d'entre elles, agrippa violemment mon bras.

- Où crois-tu aller comme ça ? On n'en a pas encore fini avec toi !

Je me dégageais de sa poigne pendant que le reste du groupe se mettait en travers de ma route, décidé à ne pas me laisser partir si facilement. 

- Je ne suis pas d'humeur, laissez moi !

- Oh on dirait qu'il va s'énerver !

- Ouhlala j'ai peur ! Qu'est-ce qu'il compte faire ? prononça une autre en ricanant

La première fille du groupe se plaça de nouveau face à moi.

- Que va-t-il se passer si on ne te laisse pas tranquille, hein ? Tu vas nous frapper ? Ou mieux… nous chatouiller..? ajouta-t-elle en prenant bien soin d'appuyer sur le dernier mot de sa phrase. 

Je me figeais dans mon mouvement, incertain de ce que je venais d'entendre.

- Qu'est-ce que… tu viens de dire ?

Elle ricana alors, contente d'avoir fait mouche et révéla tout ce que Joddie leur avait dit sur moi.

En effet, j'avais dévoilé mon attirance un peu spéciale pour les chatouilles à Joddie lors d'une après-midi passée ensemble. Elle m'avait tout de suite répondu qu'elle n'était pas très chatouilleuse elle-même mais j'avais renchéris en lui disant que ce n'était pas grave car j'avais de toute manière une préférence pour me faire chatouiller, ce qui avait provoqué son rire et sa surprise, disant que c'était original. Je lui avais aussi rapidement évoqué mon attirance pour les pieds, chose à laquelle elle n'avait pas vraiment réagi, et je m'étais alors dit qu'elle devait y être plutôt indifférente. Nous n'en avions jamais reparlé depuis et je pensais qu'elle avait oublié ces révélations gênantes, mais tout portait à croire que ce n'était finalement pas le cas. Je sentais mon cœur se déchirer face à cette nouvelle trahison, sentant la chaleur me monter au visage.

- Ehh tu m'écoutes ??! je fus ramené à la réalité par les invectives de la fille se tenant devant moi.

- Regardez-le il devient tout rouge hihihi !

-Oh oh ! On dirait que c'était vrai haha ! Je peux pas y croire ! répliqua la troisième.

Le groupe soudain ravigoté se faisait plus véhément encore. La première fille, semblait ravie de l'effet de ses paroles et s'approchait maintenant de façon menaçante, agitant ses doigts dans les airs dans ma direction.

- Je ne suis pas du genre à croire les rumeurs… Ca ne t'embête pas si je vérifie par moi-même..? Juste pour être sure… dit-elle avec un sourire cruel, encouragée par ses amies. Il paraît que tes pieds sont ton point faible, pas vrai ?

J'eus un léger mouvement de recule. 

- N'a-n'approche pas ! Tu-tu n'as pas intérêt à me toucher ! répliquai-je finalement en la repoussant. Elle fit quelques pas en arrière et trébucha, tombant sur son derrière, déroutée.

Le ton changea d'un seul coup, et je vis la colère transformer leurs regards. Profitant de l'ouverture que je venais de me créer, je m'enfuis en courant aussi vite que je le pouvais, poursuivi par les cris et les insultes du groupe derrière moi. Je ne m'arrêtais pas, enjambant les racines, évitant les branches et broussailles. Après plusieurs minutes de course effrénée à travers les bois, j'atteignis finalement un imposant chêne, contre lequel je pu m'appuyer, essoufflé, avant de me laisser tomber sur les genoux. Je n'entendais plus le groupe, soulagé d'avoir pu leur échapper sans trop de problème. Je m'adossais à l'arbre et enfouissais ma tête dans mes bras, repliant mes genoux.

Mon téléphone vibra subitement et je vis apparaître un message de Joddie :

"Clément, je suis désolé. Je ne pensais pas à mal en leur racontant cela je te le promets..! Où es-tu ???"

Je décidais d'ignorer le message mais mon téléphone se remit à vibrer, m'affichant d'autres messages de Joddie me demandant pardon et où j'étais, visiblement inquiète que je sois parti seul dans les bois. Je n'y prêtais pas attention et mis mon téléphone en sourdine pour ne plus être dérangé. A tout les coups, il s'agissait encore là d'un piège ou d'une stratégie pour se moquer une énième fois de moi.

Après un long moment je reprenais ma marche, perdu dans mes pensées mais ayant besoin de me dégourdir les jambes. Un craquement sec derrière moi se fit entendre et je me retournai brusquement, ne pouvant distinguer dans la pénombre d'où le bruit provenait. Attendez… la pénombre..? Merde ! je n'avais pas vu le temps passer et les derniers rayons du soleil commençaient à s'effacer derrière le relief imposant des montagnes. 

Pris d'une panique soudaine, je regardais autour de moi et réalisais que j'étais perdu, ne reconnaissant ni les arbres ni les plantes qui m'entouraient. Un autre bruit se fit entendre sur ma droite alors que je réprimai un petit cri de surprise, plaquant mon dos contre l'arbre le plus proche, cherchant à me faire tout petit. D'autres sons retentirent, de plus en plus près et il me semblait distinguer du mouvement dans les arbustes et hautes herbes. Quelque chose ou quelqu'un était juste là… et se rapprochait de moi !