Histoire : Le Gardien de la Forêt (Épisode 02)

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Histoire


Histoire ajoutée le 21/04/2025
Épisode ajouté le 23/04/2025
Mise-à-jour le 23/04/2025

Le Gardien de la Forêt

Chapitre 2 : La Rencontre

Je m'étais enfoncé profondément dans les bois sans m'en rendre compte et voilà que je me retrouvais seul et perdu dans la pénombre, quelque chose s'approchant de moi. Je ne pouvais pas croire que ma vie allait se terminer ainsi, dévoré vivant par un loup ou bien un ours. D'autres sons retentirent, les fourrés à quelques pas de moi se mirent à bouger violemment, secoués par une bête massive. Deux yeux lumineux apparurent entre les feuilles, fixant leur proie et je distinguais de petites cornes pointues dépasser des broussailles, éclairés par la faible lueur de la lune. Soudain, la créature s'élança, faisant un bon en avant alors que je me crispais, paralysé par la peur. Je rouvris les yeux après quelques instants ne sentant toujours pas les griffes du monstre lacérer mon visage ni ses crocs s'enfoncer dans ma chair, pour découvrir qu'un petit chamois se tenait juste devant moi, m'observant curieusement.

Je poussai un soupir de soulagement, posant la main sur mon cœur pour le calmer après ces montagnes russes d'émotion. L'étrange bête me regardait avec une certaine confiance tandis que je me détendais et elle commença à lentement se rapprocher de moi. Je restais là, bouche bée devant ce spectacle d'une rareté inédite, jusqu'à ce que l'animal se retrouve à quelques dizaines de centimètres devant moi. Il étendit son cou et moi la main, qu'il renifla légèrement avant de me laisser lui caresser doucement le museau, sa petite queue s'agitant sur son derrière en signe d'amitié.

Je passais mes doigts sur son pelage de velours, admirant la beauté de l'animal et peinant à croire ce qui était en train de se dérouler pourtant sous mes yeux. L'animal se mit après quelques minutes à marcher lentement s'arrêtant après mètres en me fixant, comme s'il m'invitait à le suivre. Je me levai alors, le suivant de près, une main posée sur son dos, comme un aveugle avec son chien pour le guider. Son allure était tranquille, mesurée. On aurait dit qu'il faisait en sorte d'éviter les passages accidentés ou rocailleux, me conduisant à travers le bois à la lumière des étoiles et de la lune.

 Finalement, après un petit moment dont je ne saurais donner la durée, nous parvenions à l'orée du bois et les faibles lumières du village étaient visibles à quelques centaines de mètres. Je me tournai une dernière fois vers mon nouvel ami, qui me fixait d'un regard énigmatique.

«Merci.» murmurai-je en baissant légèrement la tête en signe de gratitude, comme si l'animal pouvait me comprendre. Celui-ci se tenait silencieusement devant moi, comme s'il pouvait saisir le sens de mes mots, puis, à ma surprise, il répliqua en baissant légèrement sa tête et en tapant du sabot sur le sol, avant de repartir dans les ténèbres du sous-bois.

Je restais là encore quelques instants avant de me mettre à courir en direction du chalet, fuyant le froid de la nuit. Je parvins enfin à la demeure, fermant la porte derrière moi, et me préparant à passer la nuit au chaud sous les couvertures du lit, l’esprit en effervescence après cette rencontre nocturne plus que particulière.

Je sortis mon téléphone et découvris les innombrables messages et appels manqués de Joddie. Je préférais ne pas les lire. C’était sûrement mieux ainsi. Mon doigt tremblant appuya sur le bouton de suppression, rendant ma décision définitive. En me débarrassant de ces messages, un étrange sentiment de vide et d’irrévocabilité m’envahit. Je déposai mon téléphone sur la table de nuit, m’enroulant dans les draps froids, me remémorant encore une fois la rencontre avec le chamois, avant de sombrer dans le sommeil.

La nuit fut une nouvelle fois agitée, parsemée de rêves étranges me montrant le ciel assombri, les arbres hauts et fiers enracinées sur les pentes rocailleuses, puis le chamois dans les bois pour enfin me ramener au cimetière, près de la tombe de mon grand-père. Je sentis la mélancolie m’envahir tandis que j’approchais l’endroit où il avait été enterré. L’image de la femme aux cheveux d’argent apparut subitement, inondant mon esprit. Je me réveillai en sursaut, hanté par le souvenir de l’étrangère, tandis que les premiers rayons du soleil filtraient à travers les volets de la chambre.

Il était tôt mais je pris quelque chose à grignoter, avant de m'habiller et sortir prendre l’air frais du matin. Je ne pus m’empêcher de repenser à la sensation du pelage doux du chamois sous mes doigts, comme si l’animal avait laissé son empreinte sur mon âme. Ma démarche était légèrement instable, voir hasardeuse, mais mes pas me conduisirent instinctivement vers le terrain de sport, puis le bois. Les oiseaux s’éveillaient et chantaient, je crus reconnaître le cri d’une mésange, résonnant à travers la forêt, annonciatrice d'un événement heureux à venir. Je m’assis dans l’herbe humide de rosée, profitant de ce moment paisible. Le vent soufflait paresseusement dans les branches des arbres alors que le chant de la mésange semblait s’éloigner, jusqu’à complètement s’atténuer. L’atmosphère de la forêt changea subtilement, un bruit blanc laissant place à l’habituel tumulte de ce lieu riche de vie. J’eus l’impression que ma vision se troublait, comme si une légère brume s’était levée. Tout à coup, il me sembla entendre une sorte de bourdonnement, ou bien sifflement. C’était assez difficile à décrire, comme si une nuée d’abeille se dirigeait vers moi. Une lumière d’abord vacillante, puis grandissante enveloppa les buissons situés à quelques dizaines de mètres devant mois. Des bûcherons ? A cette époque de l’année ? Cela semblait improbable, et pourtant, quelque chose était bien là…

Soudainement, une femme émergea d’entre les branches, une faible lueur dorée brillant autour d’elle. Ses cheveux bruns cascadaient le long de son dos et ses yeux noisettes se posèrent sur moi alors qu’elle s’approchait avec grâce, mais d’un pas déterminé, à ma rencontre.

Elle s’avança jusqu’à moi, ses yeux ne lâchant pas les miens et s’agenouilla à quelques centimètres. Je pouvais sentir son parfum qui rappelait celui des fleurs des bois.

- Qui… êtes-vous ? Je parvins enfin à articuler, subjugué par sa présence.

Elle pencha la tête d’un air curieux, ses pupilles semblant sonder l’intérieur de mon âme, comme à la recherche d’une confirmation, puis elle me répondit avec une voix douce et aérienne qui résonnait dans la petite clairière.

- On m’appelle Gaïa. Et toi, tu es celui que le bois a choisi pour le protéger.

- Ga...ïa ? Répondis-je incrédule, alors que ce nom faisait remonter en moi des souvenirs lointain de cours sur la mythologie.

- Oui, je suis la protectrice de ces lieux. Et te voilà désormais aussi impliqué. Ajouta-t-elle avec un sourire énigmatique.

- Moi ? Pourquoi ? La questionnai-je de nouveau, ne saisissant pas tous les éléments de cette étrange conversation.

Elle hocha doucement la tête, ses yeux scintillant de compréhension.

- Oui, toi. Le destin a conduit tes pas jusqu’ici, ta connexion avec ce lieu ne fait plus aucun doute, et la forêt l’a remarqué. Tu en as la responsabilité maintenant.

Je scrutais son visage à la recherche de davantage d’explications. Remarquant ma perplexité et mon air perdu, elle continua.

- Ne t’en fais pas, je serai là pour te guider lors de tes premiers pas.

- Je ne comprends pas… Ca n'a pas de sens… 

Elle mit sa main sur mon épaule et une onde apaisante traversa mon être.

- Tu as déjà accompli la première étape en éveillant tes pouvoirs et venant ici. Laisse moi te montrer comment te connecter avec les êtres de ce lieu.

Elle se releva et m’invita à la suivre. Les plantes semblaient s’écarter sur son chemin, lui faisant une haie d’honneur et je la suivais timidement, ma tête remplie d'interrogation. Elle s’arrêta finalement, sans crier gare, au milieu d’un sentier bordé d’arbres. L’endroit semblait tout à fait banal. Gaïa plaqua les paumes de ses mains sur le sol et me fit comprendre de faire de même avec un signe de tête. Mes mains entrèrent en contact avec le sol granuleux et je sentis une chaleur étrange envahir mes doigts, puis mes mains et se propager lentement à travers le reste de mon corps. Les picotements s’atténuèrent alors que j’avais l’impression de ressentir une nouvelle vitalité me submerger, comme si des milliards d’êtres vivants me faisaient don de leur énergie. Gaïa me regardait avec satisfaction, ses yeux pétillants d’une étrange lueur.

- Tu es maintenant capable de sentir et interpréter les émotions des autres êtres peuplant cette terre. Le bois te protégera, tout comme tu devras le protéger.

- Comment puis-je le protéger ? Demandai-je avec inquiétude, réprimant tant bien que mal les dizaines d'autres questions se bousculant dans mon esprit.

- Ton pouvoir t’aidera à sentir les menaces et intentions des autres. Et puis, tu ne seras pas seul dans ce combat.

Je hochai la tête sans grande conviction, angoissé à l’idée de ces nouvelles responsabilités bien que je n'en saisissais pas encore toutes les implications. Elle saisit ma main et une vague réconfortante traversa à nouveau mon corps.

- Bienvenue, Gardien. Je suis heureuse de te compter parmi nous. Son sourire sincère me remonta légèrement le moral puis, pointant le ciel elle compléta sa phrase avec une pointe d’amusement. Peut-être devrais-tu rentrer chez toi avant que tu ne te perdes de nouveau ?

En effet, je remarquai avec étonnement que le ciel s’assombrissait déjà. Combien de temps avais-je passé dans les bois en sa compagnie. Je lui fis un signe de tête, un peu embarrassé et la remerciais.

- C’est plutôt moi qui devrais te remercier d’avoir accepté ton don et cette lourde tâche… Le bois sera toujours là pour toi, à chaque fois que tu en ressentiras le besoin.

Sans m’en rendre compte, elle m’avait raccompagné à l’orée du bois pendant notre conversation. Je la remerciais une dernière fois et m’empressais de rentrer chez moi, abandonnant dernière moi cette image surréaliste de Gaïa, luisant dans le bois et me regardant m’éloigner.

J’atteignais de nouveau mon chez moi, verrouillais la porte et me jetais sur mon lit, un étrange sentiment de bien-être coulant dans mes veines. J'aurais tant aimé discuter encore avec elle, qui avait l'air de savoir tant de choses. Je pris alors de retourner dans le bois dès le lendemain dans l'espoir de la rencontrer de nouveau et la questionner. Cette nuit fut plus paisible, des rêves animés de lumières vertes et rassurantes éclairant mon esprit endormi, alors que mes nouveaux pouvoirs semblaient se manifester même pendant mon sommeil, irriguant mon être.

Le matin arriva et je me réveillais, ayant enfin passé une bonne nuit de sommeil. Je m'habillais quand plusieurs bruits sourds captèrent mon attention. C’était comme si quelque chose tapait contre la fenêtre de ma chambre. Je m’approchais à pas léger des carreaux pour découvrir un adorable petit pic épeiche, frappant la vitre de son bec. Je regardais l’étrange animal en me demandant ce qu’il faisait ici. L’oiseau ne semblait pas vouloir s’arrêter, intensifiant les percussions. Je remarquai alors comme un petit rouleau de papier attaché à l’une de ses pattes. Un oiseau messager ? Je ne pensais pas que cela existait encore… Ma main agrippa la poignée de la fenêtre, que je tournais avant de l’ouvrir avec une infinie précaution pour ne pas effrayer le pic. A ma grande surprise, il arrêta son spectacle et me fixa de ses petits yeux. Je tendis la main vers lui et il s’approcha prudemment, sa petite patte à ma portée. Je décrochai délicatement le petit rouleau, faisant attention de ne pas l ‘effrayer. Une fois le message en ma possession il lâcha un petit cri perçant avant de s’envoler à toute vitesse, passant hors de mon champ de vision en un éclair.

Je pris une inspiration et ouvris le petit parchemin, la curiosité prenant le dessus. Je pu alors lire le message suivant, rédigé dans une écriture plutôt maladroite mais pas moins esthétique :

« Rejoins moi au cimetière, là où tu m’as vue pour la première fois. Luna. »

Je relisais ce message encore et encore, peinant à saisir le sens de ces quelques mots. Luna ? Qui était-ce ? Je ne connaissais personne se nommant ainsi. Et quel rapport cela avait-il avec le cimetière ? Je fouillais ma mémoire à la recherche d’indice sur la mystérieuse identité de cette Luna mais ne parvenais pas à connecter les pièces du puzzle entre elles. Je pris mes affaires et me rendis au cimetière, espérant y voir un peu plus clair.

Le cimetière était désert, il n’y avait pas âme qui vive, sans mauvais jeu de mot. Je pris un instant pour me recueillir sur la tombe de mon grand-père puis je me mis à chercher une trace de cette fameuse Luna, ou qui que cela puisse être. J’inspectais chaque recoin, chaque pierre, chaque stèle mais rien ne m’évoquait quoi que ce soit.

Alors que j’étais sur le point de baisser les bras, une étrange lueur attira mon regard. Et c’est là que je la vis, c’était bien elle. La femme aux cheveux argentés se tenait droite, me dévisageant. Alors que je la remarquai tout juste, elle s’avança lentement vers moi avec un mélange de prudence et d'excitation.

- Tu… peux me voir ? murmura-t-elle plutôt pour sa propre personne que pour moi, se dirigeant toujours à mon encontre. Tu peux vraiment me voir ? Réitéra-t-elle, de plus en plus près.

- Qui… qui êtes-vous ? Lui demandai-je en ayant un léger mouvement de recule.

- Je suis Luna ! Répondit-elle comme si la réponse était d’une évidence flagrante.

Face à ma mine perplexe, elle sembla s’interroger un instant, un léger voile de tristesse passant sur son visage.

- Oh c’est vrai, je suis bête, reprit-elle. Je te connais depuis toujours mais… pas toi. Assieds-toi, je vais t’expliquer.

Elle s’installa dans l’herbe, m’invitant à la rejoindre. Je m’agenouillais lentement, scrutant ses mouvements. Son visage pale et lisse évoquait la pureté d’une pierre précieuse, ses yeux bleus-gris suivaient mes gestes lents et peu assurés. Elle paraissait jeune, peut-être de mon âge, c’était assez difficile à évaluer. Elle portait comme la dernière fois, une sorte de petit chemisier et une jupe fine couvrant ses jambes, avec au bout des chaussures plutôt citadines.

- Comment te sens-tu ? Demanda-t-elle en souriant, guettant ma réaction à sa question.

- Euh… bien ? Je crois ?

Elle rit légèrement et tendit sa main vers moi, paume vers le haut. Après quelques instants d'hésitation, j'approchais mes doigts précautionneusement, toujours sous son regard amusé. Mon index entra en contact avec le sien et une petite décharge me parcourut, me faisant retirer ma main tout en lâchant un petit cri de surprise. Son sourire s’était élargi, dévoilant deux belles rangées de dents d’une blancheur étincelante.

- Qu’est-ce que c’était ? Demandai-je, légèrement inquiet, en inspectant mon doigt.

- Tes pouvoirs. C’est la confirmation qu’ils se sont éveillés.

- Mes pouvoirs…? repris-je, avec étonnement

Elle hocha la tête continuant ses explications.

- Ceux hérités de ton grand-père. Ta lignée possède un lien puissant avec la nature. Si ce n’était pas le cas, tu n’aurais pas été choisi pour devenir le Gardien.

Ce nom résonna dans mon esprit, c’était le même terme que Gaïa avait utilisé lors de notre rencontre hier mais… que signifiait-il exactement ?

- Qu’est-ce qu’un « Gardien » ?

Elle me fixa, plissant légèrement les yeux cherchant visiblement à voir si je plaisantais ou non. Devant ma mine déconfite, elle opta visiblement pour la deuxième option.

- Et bien, le Gardien est le protecteur de la forêt. C’est toi, dit-elle en me pointant du doigt. Comme ton grand-père le fut avant toi.

- Mon grand-père était un Gardien ?

- Bien sûr. Il était le protecteur de ces bois. Son expression s’assombrit momentanément tandis qu’elle jetait un regard vers sa tombe. Un homme remarquable, m’ayant beaucoup appris…

- Tu le connaissais ? l'interrogeai-je, ma curiosité soudain piquée.

- Oui, il m’a enseigné ce qu’il savait. Pour que je sois prête le moment venu. Prête à t’aider dans ta tâche.

- M’aider ? Mais… que dois-je faire ?

- Protéger la forêt, voyons, rétorqua-t-elle, énonçant cela comme s’il s’agissait encore d’une évidence.

- Contre quoi ?

- Non, contre qui, répliqua-t-elle. Contre les entités voulant la détruire, l’endommager.

- Mais Gaïa et toi ne pouvez pas vous en charger ?

- Et bien, dans une certaine mesure, oui. Mais Gaïa doit protéger toutes les forêts du monde et ne peut pas être partout à la fois ! C’est pour ça que les nymphes existent, dit-elle en faisant une petite révérence, arborant un subtile sourire, pour l’aider dans sa mission.

- Tu es une nymphe ? Incroyable… murmurai-je, presque à moi-même. Mais donc, tu dois avoir plus de mille ans ?!

Son air se figea, fronçant les sourcils et croisant les bras elle lâcha avec une fausse colère dans la voix.

- Mille ans ? Rien que ça ?? Nous avons le même âge, je te signale !

- Oh.. euh.. pardon… répondis-je aussitôt avec embarras, réalisant ma maladresse.

Elle reprit avec un air faussement sérieux, un léger sourire en coin.

- Bien, si tu as fini d’être méchant, laisse moi terminer… Je serai ta guide et ta professeure à partir d’aujourd’hui et je t’apprendrai tout ce dont tu auras besoin pour protéger la forêt et… TE protéger.

- Moi ? Protéger de qui ? Une légère point d’inquiétude se faisant sentir dans ma voix.

- Des esprits maléfiques. Tes pouvoirs se sont éveillés et ils peuvent désormais sentir ta présence ainsi que ton énergie spirituelle. Ils feront tout ce qu’ils peuvent pour te la drainer, ce qui entrainerait ta mort s'ils y parvenaient…

Remarquant la peur dans mes yeux, elle s’empressa d’ajouter.

- Mais ne t’en fais pas ! En attendant que tu sois en mesure de te protéger tout seul, je resterai à tes côtés et veillerai sur toi, comme je l’ai fait depuis toujours.

- Comme depuis… toujours ?

- Oui, j’ai toujours gardé un œil sur toi, il s’agissait de la volonté de ton grand-père. Rien ne devait t’arriver. Tu ne me voyais pas, ne sentais pas ma présence, mais j’étais bien là, à tes côtés, termina-t-elle, une douce mélancolie dans les yeux alors que ses lèvres s’étiraient en un timide sourire.

Je restais muet un instant, encaissant du mieux que je le pouvais toutes ces révélations.

- Le temps que tu parviennes à apprivoiser tes nouveaux pouvoirs, Gaïa a pris soin de placer une barrière protectrice tout autour du bois, suffisante pour repousser tous les esprits mineurs ayant de mauvaises intentions. Du moins pendant un certain temps, renchérit-elle

- C’est… prévoyant de sa part, dis-je avec un petit rire nerveux.

- N’est-ce pas ? Rétorqua-t-elle avec un sourire plein de sous-entendus. Allez, trêve de bavardages, nous avons du pain sur la planche tous les deux !

Elle se leva et se dirigea vers un pin, me faisant signe de la suivre. Elle déposa sa main sur l’écorce de l’arbre centenaire m’invitant à faire de même.

- Ferme les yeux. Que ressens-tu ? S’enquit-elle.

Mes doigts entrèrent en contact avec le bois sec et dur et je fermais mes paupières. Au début je ne ressentis rien, si ce n’est évidemment la rugosité du résineux sous ma paume. Puis, une étrange sensation de battement sembla émerger, d’abord imprécise et aléatoire, adoptant lentement un rythme bien défini, comme le tempo d’une mélodie. Je sentis ensuite un flot étrange. D’abord une goutte. Puis deux. Une troisième. Encore une autre. Enfin, le flot se transforma en un petit ruisseau, s’écoulant lentement et paisiblement. Je décrivais toutes ces sensations à Luna, qui émettait quelques petits commentaires de temps en temps.

- Ce que tu ressens est l’énergie vitale de ce pin. Un peu l’équivalent de sa sève si tu préfères, mais dans le monde spirituel.

Je ressentais plus clairement ce courant d’énergie quand une chaleur soudaine envahit ma main. Pas brûlante, ni dérangeante, au contraire, plutôt apaisante et protectrice.

- Il s’agit de la barrière protectrice que Gaïa a infusé dans le bois, continua Luna. Un jour, tu devras être capable d'en faire autant.

Mon expression se détendit au contact de cette réconfortante sensation, alors que je commençais à percevoir d’autres choses. Une nouvelle sensation de chaleur, différente mais pas moins agréable. Une espèce de fraîcheur en été qui vient vous soulager lorsque la température est étouffante. Des picotements se mirent à parcourir mes doigts, remontant jusque dans ma main puis se propageant lentement jusqu’à mon bras. Malheureusement la sensation s’arrêta brusquement et je rouvris les yeux, déconcerté. Mon regard se tourna vers Luna, qui avait aussi retiré sa main du tronc et il me sembla apercevoir une légère rougeur sur ses joues.

- Bien, ça suffira pour aujourd’hui, s’empressa-t-elle d’ajouter avant de se retourner et s’éloigner. Suis-moi.

Je lui emboîtais le pas, toujours un peu confus après cette expérience sensorielle hors du commun. Nous nous baladâmes dans le bois le reste de l’après-midi. Elle me montrait diverses plantes et végétaux, m’expliquant leurs rôles et leurs propriétés, me demandant de les toucher de temps à autre pour m’imprégner des sensations de leur énergie spirituelle. J’écoutais attentivement, impressionné par l’étendue de ses connaissances, essayant de retenir le plus d’informations possible.

- Bien il se fait tard, nous devrions rentrer, finit-elle par dire après m’avoir fait découvrir une énième fleur.

Nous nous mîmes en route, en direction du chalet, un léger silence s’installant entre nous deux. Mon esprit bouillonnait de toutes ces découvertes mais je ne parvenais pas à trouver un sujet de conversation à aborder avec Luna. Une partie de moi rêvait d’en apprendre plus sur elle, mais ma timidité prenais le dessus. Mon grand-père aurait pu me léguer le pouvoir d’être plus sociable, ça m’aurait davantage servi me dis-je à moi-même, avec un léger soupir, maudissant cette aspect de ma personnalité.

Nous atteignions enfin l’entrée du chalet après de longues minutes de marche. Je m’arrêtais devant la porte et me tournant vers Luna la remerciais pour ses précieux conseils et récits du temps passé avec mon grand-père.

- De rien, lâcha-t-elle simplement avec un petit sourire.

- Et… où passes-tu la nuit ? Ça ira pour rentrer seule ?

Elle inclina la tête sur le côté, visiblement surprise par ma question.

- Je vais la passer avec toi. Pour te protéger pendant ton sommeil. Tu te rappelles ? Ajouta-t-elle, une note d’inquiétude dans sa voix.

- Ah euh.. Oui oui évidemment, où avais-je la tête ? Haha… rétorquai-je avec un petit rire embarrassé tandis que je cherchais les clefs dans la poche de ma veste.

Elle leva les yeux au ciel, un petit sourire en coin.

- Où sont ces maudites clefs, maugréai-je en fouillant mes autres poches alors que je vis du coin de l’œil Luna s’avancer vers la porte et la traverser comme si elle n’existait pas. Mon corps se figea alors que je regardais avec incrédulité la porte de chêne faiblement éclairée par les derniers rayons du soleil. Je frottais mes yeux avec ma main libre, refusant de croire ce que je venais de voir.

La tête de Luna passa soudain au travers de la porte, ses yeux me fixant.

- Bon qu’est-ce que tu attends ?? Tu entres ?!

- Lu-Luna… T-ton corps… ? Balbutiai-je à mi-voix, horrifié par cette vision dépassant toute logique.

Elle leva une fois de plus les yeux au ciel, laissant échapper un profond soupir.

- Quoi ? Je suis une nymphe, donc un esprit. Je peux traverser les éléments inanimés. Expliqua-t-elle avec agacement tout en faisant passer son bras au travers du mur et en l’agitant pour illustrer ses propos. Non mais tu m’écoutais pendant que je te parlais tout à l’heure ???

Elle rentra de nouveau à l’intérieur, me laissant seul et pétrifié dans la fraîcheur nocturne. Je repris mes esprits après un court instant et finis par trouver la clef de la demeure. Je m’empressai d’ouvrir la porte et de pénétrer dans le chalet, accueilli par la chaleur bienveillante de ma maison… et Luna qui me toisait, les bras croisés, assise sur une chaise.

- Ça y est ? Tu as fini ton cirque ?

Je refermai la porte avec précaution tout en la regardant, toujours avec cette incrédulité qui avait l’air de l’énerver au plus haut point.

- Je ne m’y attendais pas, c-c’est tout. Tu pourrais prévenir avant de faire ce genre de truc… bizarre. Et pourquoi tu ne traverses pas la chaise d’abord ?

Mes remarques semblèrent la blesser, son visage se fermant davantage et ses sourcils se fronçant encore un peu plus. Elle prit une profonde inspiration avant d’énoncer d’une voix sèche et cassante.

- Mon corps appartient au monde astral mais est rattaché à cette planète grâce à mon énergie spirituelle. Je peux interagir facilement avec les animaux, et encore plus avec les végétaux de par ma nature de nymphe, mais pas avec les humains, qui sont des êtres plus complexes. Du moins, pas avec ceux n’ayant pas éveillé leurs facultés psychiques. Et les objets inanimés ne possédant pas d’énergie spirituelle, c’est un peu comme s’il n’existaient pas pour moi, d’où le fait que je puisse les traverser. Finalement, concernant la chaise, il me suffit de concentrer mon énergie spirituelle et je peux rendre mon corps ou bien une partie de celui-ci tangible et ainsi traverser le voile séparant les deux mondes, me permettant de m’asseoir par exemple, comme je suis en train de le faire. Ou bien de me saisir d’une fourchette. Mais cela demande plus ou moins d’effort, de concentration et d’énergie suivant la tâche à accomplir, évidemment.

Ses doigts étincelèrent légèrement et il me sembla percevoir comme de petites ondes les entourant avant qu’elle ne se saisisse d’une fourchette qui était posée sur la table, la fasse tournoyer entre ses doigts puis la repose.

- Satisfait ?

Je hochais la tête faiblement, les choses semblant faire un peu plus sens, si cela était possible.

- Et moi ? Pourquoi puis-je te voir et te toucher ? Repris-je.

- Comme je viens de le dire, c’est grâce à tes pouvoirs. Leur éveil t’a permis de prendre conscience du monde spirituel. Tu existes désormais simultanément dans les deux plans. A la fois dans le monde physique et le monde psychique, ce qui fait de toi l’être idéal pour protéger les bois, contre les dangers des deux mondes. Ce qui fait de toi un Gardien.

Après cet échange des plus sordides, la réalité de la situation sembla enfin me frapper et je dus m’appuyer contre le mur, ma tête se mettant à tourner.

- Ca va ? S’empressa de demander Luna, une certaine détresse dans la voix, m’attrapant par le bras pour me retenir.

- Oui oui juste… un peu de fatigue.

Le contact de ses mains provoquait de légers picotements sur ma peau, similaires à ceux que j’avais ressentis en touchant l’écorce du pin plus tôt. Mais ils étaient assez agréables je dois dire, comme si de petites bulles éclataient sur ma peau.

Elle me conduisit à la chambre et au lit, m’aidant à retirer ma chemise et mes chaussures. Je m’effondrai dans le lit, exténué, mes paupières se fermant de leur propre volonté, me laissant pour dernière vision son visage arborant une expression adoucie et ses lèvres bougeant subtilement comme si elle souhaitait me dire quelque chose.

Je sentais la conscience m’abandonner, m’enfonçant de plus en plus profond dans le sombre puits du sommeil, l’image de ses lèvres s’éloignant de moi. Je me voyais sombrer dans des abysses sans fond, tendant désespérément le bras vers cette lumière me fuyant, avant que la fatigue n’ait finalement raison de moi.