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- [F/M] La guerre ne meurt jamais
- Épisode 01
Histoire ajoutée le
27/09/2025
Épisode ajouté le
27/09/2025
Mise-à-jour le
27/09/2025
Cette histoire relève de la fiction en partant de faits réels.
Nous sommes en -480 av. JC, au début de la seconde guerre médique opposant les cités grecques à l'envahisseur Perse. Le roi nouvellement couronné Xerxès 1er, lance une expédition gigantesque pour soumettre définitivement les cités grecques après l'échec de son père Darius 1er à Marathon en -490. Athènes et Sparte prennent alors la tête d'une coalition réunissant plusieurs cités prêtes à défendre leur indépendance. Pourtant, l'unité grecque est loin d'être totale : certaines choisissent la neutralité, tandis que d'autres, comme Thèbes, se rangent du côté des Perses par intérêt politique. La Grèce se trouve divisée entre la résistance héroïque des uns, la neutralité pleutre des autres, et la collaboration intéressée de certains face au danger pourtant commun. Hector, fils du roi Athénien, alors en visite politique à Thèbes, est pris pour prisonnier lors de ce retournement de situation imprévu. Son père, ayant appris la nouvelle peu après son départ, n'eut le temps de le prévenir avant sa capture. L'histoire débute peu après ces évènements.
Une douleur sourde lui vrillait la tempe, comme le martèlement lointain d’un forgeron invisible. Quand ses paupières se soulevèrent enfin, Hector ne distingua d’abord qu’une lueur trouble, une clarté sale qui filtrait à travers des interstices grossiers. L’air sentait la pierre humide et la cendre éteinte, une odeur âcre mêlée au cuivre séché du sang.
Il voulut se redresser, mais ses poignets lourds l’en empêchèrent : des anneaux de fer les enserraient, mordant la chair, reliés à une chaîne fixée au mur. La pierre froide lui glaçait le dos, et chaque mouvement réveillait une douleur vive à la nuque.
Peu à peu, les souvenirs revinrent, épars, comme des braises mal éteintes. La plaine de l’Attique noyée de poussière. Le tumulte des hoplites athéniens, son peuple, son armée. Puis l’éclat des boucliers perses, leurs rangs disciplinés, plus nombreux qu’il n’aurait cru possible. Et surtout, la honte cuisante : Thèbes, cité grecque, ouvrant ses portes à l’envahisseur. Ses alliés d’hier accueillant les Perses en libérateurs. C’est là, devant ces murs hostiles, qu’il avait vu se briser l’unité des cités et l’honneur de son sang royal.
Un choc violent à la nuque, le goût métallique du sang dans sa bouche… puis plus rien.
À présent, il n’était plus qu’un captif, fils d’un roi d’Athènes que l’Hellade semblait avoir oublié. Le cœur de l’Attique brûlait peut-être encore, ou peut-être s’était-il déjà soumis. Il n’en savait rien. Ici, dans cette voûte étroite comme un tombeau, il n’existait plus que le présent.
Ses yeux s’habituèrent lentement à l’obscurité. Il distingua les rigoles creusées dans le sol par des années de misère, les entailles gravées sur la pierre par des mains oubliées, et l’ombre d’un rat filant le long du mur. Une ouverture minuscule, à hauteur d’homme, laissait filtrer une lumière blafarde, peut-être celle d’un soleil levant au-delà de l’Hellespont, ou déjà couchant — il n’aurait su le dire.
Un souffle profond lui échappa. L’air était lourd, presque étouffant, mais il lui rappelait qu’il vivait encore. Qu’importe les Perses, qu’importe la trahison : Hector respirait toujours, et ce seul fait pouvait encore défier ses geôliers. Le silence, lourd comme une chape, n’était troublé que par le cliquetis régulier de la chaîne quand Hector tentait de bouger. Pas de cris, pas de chants d’oiseaux, pas même le tumulte d’une ville lointaine : il comprit qu’il était enfermé loin de toute cité, peut-être dans quelque fortin reculé, là où nul secours ne viendrait jamais.
Soudain, un bruit discret, presque feutré, brisa l’immobilité : des pas, mesurés, qui s’approchaient de sa cellule. Hector redressa la tête, ses muscles raidis protestant contre l’effort. La faible lueur qui filtrait à travers la fente de pierre se refléta sur une silhouette.
Une femme apparut. Elle se tenait immobile de l’autre côté des barreaux, auréolée d’un halo blême. Son visage disparaissait sous un masque finement ouvragé, dont les traits figés semblaient sourire d’un rictus cruel. Son corps était drapé d’une longue robe de soie blanche, si éclatante qu’elle jurait avec la crasse de la prison. Ses yeux, sombres et étincelants, suffisaient à trahir son origine : la Perse.
Elle le contempla longuement, sans un mot, comme pour savourer sa détresse. Puis, d’une voix douce, presque caressante, elle murmura :
— Mon prince…
Le titre, jeté comme une insulte, fit bouillir le sang d’Hector. Elle le prononçait avec un accent étranger, comme on se moque d’un enfant privé de ses jouets.
— Mon prince, reprit-elle, vous voilà bien seul. Athènes ne vient pas. Votre père vous oublie. Thèbes s’est donnée. Vos hoplites se sont rendus ou se sont couchés sous nos lances. Dehors, vos cités s’éteignent les unes après les autres, et le Roi des Rois avance.
Ses paroles coulaient comme du miel, mais chaque mot piquait comme le venin. Elle s’accroupit pour être à sa hauteur, derrière la grille. Ses doigts effleurèrent le fer, presque délicatement.
— Savez-vous ce que fait votre peuple ? Il danse. Oui, il danse, pour fêter la paix que nous lui offrons. Les Athéniens qui criaient votre nom boivent aujourd’hui dans nos coupes. Ils acclament un autre maître.
Un souffle trembla dans la poitrine d’Hector. Sa gorge était sèche, mais il parvint à murmurer, d’une voix brisée :
— Mensonges…
Le masque s’inclina, et derrière ses prunelles, Hector crut voir briller une étincelle de jubilation.
— Croyez ce que vous voulez, mon prince. Mais souvenez-vous : vous êtes ici. Enchaîné. Et dehors, le monde continue… sans vous. Vous vous demandez qui je suis, murmura-t-elle enfin, d’une voix encore plus basse. Cela n’a aucune importance. Ce que vous devez savoir, mon prince, c’est que je serai la seule voix qui vous parviendra avant votre mort.
Elle prononça ces derniers mots avec une douceur étudiée, comme une caresse glacée.
— Les autres ne viendront pas. Ni vos frères d’armes, ni vos prêtres, ni vos messagers. Moi seule franchirai ces barreaux, moi seule déciderai de ce que vous saurez… et de ce que vous ignorerez.
Elle fit un pas de côté, son voile de soie effleurant la pierre humide. Le masque, toujours figé dans son rictus, semblait sourire plus largement.
— Je pourrai, si je le veux, vous apporter des nouvelles. Vous dire si Athènes brûle, si votre père vit encore, si vos dieux vous ont abandonné. Ou je pourrai inventer. Tresser des mensonges, distiller des vérités, mêler l’une à l’autre jusqu’à ce que vous ne sachiez plus distinguer le réel du rêve.
Elle s’approcha encore, jusqu’à ce que sa voix ne soit plus qu’un souffle au travers des barreaux.
— Je pourrai vous briser, mon prince. Lentement. Doucement. Comme on casse un vase rare, pièce par pièce. Et vous, fils d’Athènes, vous ne pourrez rien y faire.
Hector serra les poings, ses chaînes grinçant sous l’effort. Il aurait voulu détourner le regard, mais l’éclat des yeux derrière le masque l’y clouait. Une rage sourde grondait dans sa poitrine, mêlée d’un frisson qu’il n’aurait pas voulu reconnaître : la peur.
La femme inclina la tête, presque tendrement.
— Vous êtes à moi, maintenant, murmura-t-elle. Mon prince enchaîné. Mon jouet dans l’ombre.
Son souffle glissa à travers les barreaux comme une promesse venimeuse. Elle ne souriait pas — mais Hector sut qu’elle savourait déjà le pouvoir qu’elle venait d’énoncer. Elle se redressa lentement, faisant glisser ses doigts le long des barreaux comme sur les cordes d’une lyre. Son ton changea, plus vif, comme si elle prenait soudain plaisir à disserter :
— Savez-vous, mon prince, que les Perses connaissent des arts de torture que vos Grecs ignorent encore ? Vous imaginez la douleur, les chaînes, le fer rougi. Mais il existe d’autres voies… plus raffinées.
Hector plissa les yeux. La curiosité luttait avec le dégoût.
— Des encens rares, poursuivit-elle, dont les vapeurs troublent l’esprit. Des drogues distillées dans du vin doux, qui font danser des visions sur les murs les plus nus. Vous croirez entendre vos dieux, revoir vos compagnons morts. Et quand vous tendrez la main, il n’y aura que l’ombre.
Elle marqua une pause, savourant son silence, avant d’incliner légèrement la tête.
— Et puis… il y a les chatouilles.
Hector fronça les sourcils. Un instant, il crut à une mauvaise plaisanterie. Mais ses yeux à elle brillaient d’un sérieux cruel.
— Oui, vous avez bien entendu. Le corps, privé de repos, livré à la contrainte, peut être brisé par ce que vous croyez frivole. Le rire, d’abord. Puis l’incapacité de respirer. Le désespoir de sentir son propre corps lui échapper, convulsif, ridicule, hors de tout contrôle. Imaginez… un prince réduit à l’état d’enfant qui supplie qu’on l’épargne.
Sa voix s’adoucit encore, presque un murmure.
— Et quand votre volonté vacillera, quand votre esprit cherchera à se raccrocher à la dignité, les encens et les drogues se chargeront du reste. Vous ne saurez plus ce qui est vrai, ce qui est faux, ni même où finit votre propre corps. À ce point… on ne meurt pas. On implore. On devient docile.
Le silence reprit ses droits dans la cellule. Le cœur d’Hector battait à tout rompre, non pas de douleur mais d’un trouble plus insidieux : l’idée de perdre le contrôle, de rire, de suffoquer, de se voir réduit à l’impuissance, l’effrayait plus que n’importe quelle lame.
Elle, derrière son masque blanc, ne cillait pas.
— Voilà ce qui vous attend, mon prince. Pas le sang, pas la gloire d’une mort héroïque. Non. La lente déchéance. Jusqu’à ce que même vos souvenirs vous trahissent.
Elle recula d’un pas, laissant ses mots retomber sur lui comme des chaînes invisibles. Ses mots résonnaient encore dans l’obscurité, lourds et poisseux comme les vapeurs d’un cauchemar. Encens, drogues… chatouilles. Ce dernier terme, absurde au premier abord, revenait frapper l’esprit d’Hector avec une insistance dérangeante. Non pas parce qu’il y croyait totalement, mais parce qu’il sentait déjà, malgré lui, ce qu’elle voulait dire : l’humiliation. La perte de contrôle. La risée.
Il ferma les yeux un instant, mais ses chaînes se mirent à vibrer légèrement sous le tremblement de ses bras. Son corps le trahissait déjà, même sans qu’on le touche.
Non.
Il inspira profondément, s’efforçant de ramener ses pensées vers ce qui demeurait solide : le nom de son père, l’image des murailles d’Athènes baignées par l’éclat du soleil, les cris des hoplites serrés à ses côtés. Là, il était encore prince. Ici, il n’était qu’un prisonnier.
Ils ne me verront pas fléchir. Pas même si je ris comme un enfant, pas même si l’air me manque. Je ne suis pas leur jouet.
Il rouvrit les yeux. La femme était toujours là, immobile derrière ses barreaux, l’observant comme si elle sondait ses pensées les plus secrètes. Sous son masque, il devinait le sourire d’une prédatrice qui avait planté la première griffe.
Alors Hector redressa la tête. Sa voix rauque, encore faible, fendit le silence :
— Faites de moi ce que vous voulez. Mais sachez ceci : jamais je ne serai vôtre. Même enchaîné, je suis plus libre que vous derrière ce masque.
Un instant, il crut voir son regard vaciller, une étincelle d’agacement traverser les yeux noirs. Puis elle se redressa lentement, effleurant les barreaux de ses doigts comme pour sceller une promesse invisible.
— Nous verrons, mon prince, souffla-t-elle. Nous verrons.
Et ses pas s’éloignèrent, laissant Hector seul, prisonnier de ses chaînes… et de ses propres pensées. Il ferma les yeux pour rassembler ses forces, mais une odeur nouvelle s’insinua soudain dans la cellule. Un parfum âcre, épicé, qui ne ressemblait ni à l’humidité des pierres ni à la moisissure des murs. Une fumée légère, d’abord imperceptible, puis de plus en plus présente, s’échappait de la fente au bas de la porte.
Encens.
Hector ouvrit les yeux, le cœur battant. Il distingua une volute grise qui serpentait dans la lumière pâle. Chaque inspiration brûlait légèrement sa gorge, emplissait sa poitrine d’une chaleur étrange. Sa tête commença à tourner, ses pensées s’emmêlaient.
Au loin, dans le silence de la prison, un léger tintement se fit entendre. Comme si quelqu’un avait déplacé un encensoir, ou qu’une chaîne s’était mise à vibrer toute seule.
Hector serra les mâchoires. La partie venait à peine de commencer.
