Histoire : [F/M] La guerre ne meurt jamais (Épisode 02)

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Liste des épisodes


Histoire ajoutée le 27/09/2025
Épisode ajouté le 27/09/2025
Mise-à-jour le 29/09/2025

Les effets d'une torture oubliée

Quand il rouvrit les yeux, Hector ne sut pas combien de temps s’était écoulé. Sa nuque reposait contre la pierre froide, mais cette fois il n’était plus assis : son corps était suspendu, les bras écartés, attachés par des anneaux de fer incrustés dans le mur. Sa tunique avait disparu ; il ne portait plus qu’un pagne grossier. Le contact rugueux de la pierre nue contre sa peau accentuait l’impression d’abandon.

La cellule paraissait la même… et pourtant différente. L’air vibrait d’une lourdeur nouvelle, saturé d’un parfum entêtant. Chaque inspiration emplissait sa poitrine d’une chaleur moite qui glissait jusque dans ses membres. Il tenta de contracter ses muscles, mais ils répondaient avec un temps de retard, comme s’il commandait à un corps qui n’était plus le sien.

Une étrange légèreté s’empara de ses pensées. Les murs semblaient respirer, non pas se déformer réellement, mais pulser doucement comme des flancs d’animal endormi. Ses propres battements de cœur se mêlaient à ce rythme invisible.

Hector ferma les yeux, espérant retrouver le néant du sommeil. Mais alors, son esprit se peupla de sensations contradictoires : la pierre froide lui semblait brûlante, ses chaînes à la fois lourdes et légères, et son souffle oscillait entre apaisement et suffocation. Il se sentait glisser, comme porté par un courant sans eau, une dérive intérieure qu’il ne parvenait pas à contrer.

Ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi…

Il voulut murmurer ces mots, mais sa langue lui parut engourdie. Un rire sourd résonna dans son crâne — ou dans la cellule, il ne savait plus. Était-ce une hallucination née des fumées ? Ou la femme masquée revenue sans bruit ?

L’angoisse monta, non pas dans un sursaut, mais comme une marée lente. Une inquiétude diffuse, irrationnelle, où chaque sensation devenait suspecte. La pierre, l’air, ses propres doigts crispés… tout conspirait contre lui.

Hector serra les dents, cherchant à se rappeler qui il était : fils de roi, guerrier d’Athènes, héritier d’une cité libre. Mais à chaque respiration, l’encens emportait un peu plus de ses certitudes, comme si son identité elle-même se dissolvait dans la fumée. Le prince respirait donc à contre-cœur, conscient que chaque bouffée l’enfonçait davantage dans un état trouble. La pierre sous son dos avait cessé d’exister : il ne savait plus si elle l’écrasait de sa dureté ou si elle avait fondu en un drap tiède qui l’enveloppait. 

Il tenta de bouger ses doigts. Rien. Ou plutôt, il n’était plus certain d’avoir des doigts. Ses bras, ses jambes, son torse… tout se confondait dans une masse informe, tantôt lourde, tantôt éthérée. Il se surprit à douter : était-il encore attaché ? Ou son corps était-il simplement devenu incapable de bouger ?

Puis une chaleur soudaine, enivrante, monta de son ventre jusqu’à sa tête. Non pas la brûlure d’un feu, mais une ivresse, comme un vin trop fort qui embrase les veines et étourdit le crâne. Ses pensées se mirent à glisser les unes contre les autres, lentes et lumineuses. Il ne délirait pas : il observait. C’était bien pire.

Et si ce n’était pas un poison ? pensa-t-il, le souffle court. Et si c’était une initiation ? Une épreuve des dieux, un passage vers un autre monde ?

Il se rappela les paroles des prêtres d’Athènes : la fumée des sacrifices monte vers l’Olympe, elle rapproche l’homme du divin. Était-ce cela ? Une communion forcée avec des puissances étrangères ? Ou n’était-il qu’un jouet d’alchimistes perses, un rat enfermé dans un piège de pierre ?

La chaleur gagna sa poitrine, et une étrange sérénité le saisit. Ses chaînes tintaient encore, mais elles semblaient flotter dans le vide, comme suspendues dans un rêve.

Je suis prisonnier. Mais prisonnier de quoi ? De murs, de fers, de ma propre chair ?

Il ferma les yeux, et dans le noir ses pensées prirent la forme de questions qui ne trouvaient plus de réponse. Le temps lui-même semblait hésiter : avançait-il encore, ou s’était-il figé ?









Hector n’était pas fou. Mais il sentait, avec une certitude glaciale, que son esprit commençait à dériver loin de lui. Non pas en éclats — mais comme un navire qui quitte lentement la côte, emporté par une marée silencieuse. 

Une rumeur s’éleva, d’abord si faible qu’Hector crut l’avoir imaginée. Un murmure au bout du couloir, une prière peut-être, ou le vent glissant sur les pierres. Mais le murmure enfla, se fit plus distinct, jusqu’à se transformer en voix. Une voix de femme. Douce, lente, comme l’encens qui s’insinuait dans ses poumons.


Il entrouvrit les yeux. La cellule se brouillait en nappes mouvantes. Les barreaux, les murs, tout semblait se dissoudre dans une brume grisâtre. Devant lui, une silhouette se tenait immobile. Une robe blanche ? Un masque ? Il n’en était plus certain. Ses yeux refusaient de fixer.


Mon prince…


Le mot glissa jusqu’à lui comme une caresse acide. La voix venait-elle d’en face ? De son propre crâne ? Du plafond ?


Vous venez d’inhaler les encens les plus doux, chuchota-t-elle, si proche qu’il sentit son souffle — ou crut le sentir. Les plus légers. Un simple prélude. Une invitation à quitter votre chair sans douleur.


La silhouette bougea, mais peut-être n’était-ce qu’un pan de fumée.


Votre cœur résiste encore. C’est bien. Il bat vite, il lutte. Mais ce n’est qu’un premier pas. Ce que vous sentez… ce n’est rien, mon prince.


La voix s’alanguissait, modulant chaque mot comme une note de musique.


Bientôt, vous ne saurez plus distinguer vos souvenirs de mes histoires, vos sensations de mes désirs. Vous apprendrez à rire, à pleurer, sans même comprendre pourquoi. Vous apprendrez à implorer sans qu’on vous frappe.

Hector tenta de répondre, mais sa gorge vibra d’un souffle rauque qui n’était plus vraiment une voix. Ses chaînes tintaient faiblement à chaque mouvement de ses bras engourdis. Il plissa les yeux, voulant la voir — la femme, le masque, la robe — mais tout se fondait en un halo tremblant.


Est-elle vraiment là ? songea-t-il, le cœur battant. Ou est-ce déjà l’encens qui parle avec sa bouche ?


La voix, comme pour lui répondre, s’adoucit encore :


Rassurez-vous. Ce n’est qu’un début. Le plus léger des parfums… le plus tendre des voyages. Vous êtes encore vous-même. Pour l’instant. 

L’air lourd d’encens brûlait encore dans ses poumons. Hector, suspendu contre la paroi, n’était plus sûr de ce qu’il sentait : ses bras crispés semblaient à la fois lourds comme du bronze et légers comme des ombres. Son souffle battait à ses oreilles, mêlé au parfum sucré qui étouffait la cellule.

Ce fut alors qu’un frisson, minuscule, courut sur son flanc. À peine un souffle, une brise tiède. Puis un second, plus long, plus insistant. Il rouvrit les yeux avec peine : devant lui, dans la pénombre ondoyante, la femme masquée tenait quelque chose de long et fin qui oscillait au rythme de son poignet. 

— Tu ne rêves pas, mon prince, dit-elle doucement. Ils sont là. Déjà.

Une caresse le traversa sur l’épaule nue, puis une autre sur sa poitrine. Hector secoua les chaînes, mais ses muscles engourdis par la fumée réagirent avec un temps de retard. Il crut sentir des pattes multiples courir sur lui, fines et pressées. Ses lèvres se retroussèrent dans un rire nerveux qu’il tenta d’avaler, mais la brume amplifiait tout : la moindre vibration de sa peau devenait un torrent de sensations.

— Les insectes adorent la chaleur des corps enterrés, continua la voix. Tu es déjà sous terre. Le noir est partout. Tu ne peux ni chasser ni bouger. Ils rampent, ils explorent, ils goûtent ta peau… et tu ne peux rien faire.

La sensation glissa sous son bras, longea ses côtes, et Hector étouffa un hoquet. Était-ce vraiment une nuée d'insectes ? Son esprit, saturé de fumées, hésitait. Par instants, il voyait les ombres bouger autour de lui, comme si une nuée invisible grouillait sur ses membres. Ses nerfs vibraient entre la peur et le rire, entre l’envie de hurler et l’envie de se débattre.

Il secoua la tête, ferma les yeux. Mais le noir se remplit aussitôt d’images étranges : terre humide qui l’écrasait, insectes aux antennes longues qui parcouraient ses bras, leurs pattes effleurant ses côtes, leur froissement chatouillant ses jambes. Le réel et l’illusion se confondaient ; la longue plume de paon de la Perse n’était plus qu’un point de départ.

La femme s’approcha, ses mots tombant lents, presque caressants :

— Tu sens, n’est-ce pas ? Tu frissonnes. Tu ris déjà. La fumée ne ment pas, ton corps parle pour toi.

Un rire bref, incontrôlable, jaillit de sa gorge avant qu’il ne parvienne à le retenir. Il voulut se convaincre qu’il s’agissait d’un mensonge, mais ses chaînes tintaient, ses poumons brûlaient, et son corps vibrait comme si la terre entière grouillait contre lui.

La femme recula, inclinant légèrement la tête, satisfaite de remarquer que le jeune prince était assez sensible à ses touchers.

— Intéressant, souffla-t-elle. Très intéressant. Je saurai m’en souvenir.













Puis elle disparut dans l’ombre, laissant Hector seul avec l’écho de son propre rire et la honte cuisante d’avoir cédé, même une seconde, à une illusion qui lui semblait plus vraie que le réel.