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- Le secret de Lilou
- Épisode 10
Histoire ajoutée le
23/10/2025
Épisode ajouté le
13/07/2026
Mise-à-jour le
13/07/2026
Le lendemain après-midi, Pauline passa à l'action.
Elle avait repéré Julie, Clara et Anaïs depuis l'autre bout de la cour, installées aux tables en pierre à l'arrière du lycée. Elles parlaient fort, gesticulaient, avec cette énergie particulière des gens qui planifient quelque chose. Pauline prit une grande inspiration, ajusta son sac sur son épaule, et traversa la cour d'un pas qu'elle voulait décontracté.
Elle s'arrêta à leur hauteur avec un sourire naturel, celui qu'elle réservait aux situations où elle avait besoin de paraître ne rien préparer du tout.
- Salut, les filles.
Trois paires d'yeux se tournèrent vers elle. Julie la première, avec ce réflexe qu'elle avait d'évaluer les gens avant de leur répondre, plissant légèrement les paupières comme si elle cherchait une arrière-pensée derrière chaque sourire.
- Pauline. Qu'est-ce que tu veux ?
Pauline s'assit sur le banc en face d'elles sans y être invitée, posant son sac à ses pieds avec une aisance calculée.
- Rien de spécial. J'ai entendu parler de vos petites idées pour rigoler, et je me suis dit que j'avais peut-être une proposition qui pourrait vous intéresser.
- Une proposition, répéta Julie, ni convaincue ni fermée.
- Un truc qui pourrait être marrant. Vous aimez les défis, non ?
Clara échangea un regard rapide avec Anaïs. Anaïs haussa imperceptiblement les épaules. Clara reporta son attention sur Pauline.
- On t'écoute.
Pauline croisa les jambes et prit un air légèrement songeur, comme si l'idée lui venait juste à ce moment-là, comme si elle n'y avait pas réfléchi pendant une partie de la nuit.
- Je me disais que ce serait drôle de faire une sorte de classement. Voir qui, parmi les filles du lycée, est la plus chatouilleuse. Vous avez commencé avec Lilou, non ? Alors pourquoi ne pas aller plus loin ? Tester d'autres filles, noter leurs réactions, comparer. Ça pourrait devenir votre spécialité. Une étude sociologique, version fun.
Le silence qui a suivi a duré juste ce qu'il fallait. Anaïs a ri la première, un rire bref et spontané.
- Sérieux ?
- Pourquoi pas ? dit Pauline avec un sourire complice. Vous êtes déjà les meilleures pour repérer les points faibles. Autant en faire quelque chose.
Julie s'était redressée légèrement sur son banc. Pauline connaissait ce mouvement, cette façon qu'elle avait de se grandir quand une idée commençait à prendre forme dans sa tête et qu'elle cherchait à en évaluer les contours.
- Un classement officiel, dit Julie, comme si elle testait le mot.
- Exactement. Vous testez, vous notez, vous comparez. Qui réagit le plus vite, quels endroits fonctionnent le mieux, ce genre de choses. Je suis sûre que ça ferait parler.
Clara hésitait, son regard allant de Pauline à Julie, cherchant dans l'expression de cette dernière la confirmation que c'était une bonne idée avant de décider si elle l'était vraiment.
- Ça pourrait être drôle, admit-elle prudemment.
- Et on s'y prend comment ? demanda Anaïs, déjà dans la logistique. On leur demande directement, ou on les prend par surprise ?
- À vous de voir, dit Pauline. Vous pouvez varier les approches, tester ce qui marche le mieux. Ça pourrait même devenir un défi entre vous : qui réussira à faire réagir le plus de filles ?
Julie tapa dans ses mains, et ce geste-là, Pauline le connaissait aussi. C'était le geste de quelqu'un qui vient de décider.
- J'adore. Et en plus, on pourrait voir lesquelles essaient de nous éviter. Les plus nerveuses sont toujours les plus chatouilleuses.
- Pas faux, dit Pauline.
Clara fronça les sourcils, pragmatique comme toujours.
- Et si certaines filles s'énervent ?
- C'est juste pour rire, non ? Tant que vous restez cool et que vous choisissez bien vos cibles, ça devrait bien se passer.
Julie éclata de rire, un vrai rire cette fois, pas celui qu'elle utilisait pour impressionner.
- Pas mal, Pauline. Je t'aurais pas cru capable de ce genre d'idées.
Pauline sourit sans répondre, maintenant le personnage jusqu'au bout.
- Alors, ça vous tente ?
Julie se tourna vers ses deux amies, déjà sûre de la réponse.
- Moi, je suis partante.
- Moi aussi, dit Anaïs.
Clara soupira avec ce soupir particulier de quelqu'un qui sait qu'elle va dire oui et qui prend le temps de faire semblant d'hésiter.
- OK. Pourquoi pas.
Pauline se leva, récupéra son sac, les salua d'un geste de la main et s'éloigna d'un pas régulier. Ce n'est qu'une fois hors de leur champ de vision qu'elle a laissé son sourire tomber et son souffle s'échapper.
La première étape avait fonctionné. Mais Pauline n'avait pas l'intention de s'arrêter là.
Elle passa le reste de la pause à circuler dans le lycée avec méthode, cherchant les bons groupes, ceux qui mordaient à ce genre d'idées sans trop poser de questions.
Elle trouva Ambre et ses copines, Chloé et Manon, près des bancs sous le grand arbre. Ces trois-là étaient connues pour filmer à peu près tout ce qui se passait et partager aussitôt sur leurs stories. Pauline savait que l'argument des réseaux sociaux serait décisif.
Elle s'approcha avec un sourire amical, et après quelques phrases d'introduction, elle lâcha l'idée en mentionnant qu'on pourrait filmer les réactions. Ambre avait levé les yeux de son téléphone presque immédiatement. Chloé s'était penchée en avant. Manon avait résisté vingt secondes, puis avait cédé.
Pauline les quitta deux minutes plus tard, ses copines déjà en train de débattre de qui elles allaient tester en premier.
Un peu plus loin, dans le foyer, elle avait trouvé Léonie, Sarah et Inès autour de la table de ping-pong. Ce groupe était plus prudent, plus posé, et Pauline avait dû adapter son approche. Moins d'enthousiasme, plus de légèreté. Un truc pour s'amuser, rien de méchant, juste pour passer le temps. Inès avait fait de la résistance, comme prévu. Sarah avait ri. Léonie avait fini par dire pourquoi pas, et les deux autres avaient suivi.
Pauline avait quitté le foyer avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement, même si c'était un soulagement fragile, du genre qui peut se casser facilement si on y regarde de trop près.
Elle m'a retrouvée à notre banc habituel à l'ombre des arbres, et j'ai vu tout de suite à son visage qu'elle avait quelque chose à raconter.
- Alors ? lui demandai-je avant qu'elle ait posé son sac.
- Elles ont mordu, dit-elle en s'asseyant. Toutes les trois.
- Et c'est tout ?
Elle a souri, et ce sourire m'a mis la puce à l'oreille.
- J'ai aussi parlé à deux autres groupes. Ambre et ses copines, et Léonie avec sa bande.
Mon estomac s'est noué.
- Deux autres groupes. Pauline, ça commence à faire beaucoup.
- Justement. Plus elles sont nombreuses à courir après cette idée, moins elles auront de temps à penser à toi.
Je regardais mes mains, essayant d'évaluer si j'étais soulagée ou inquiète. Les deux, probablement, dans des proportions que je n'arrivais pas à démêler.
- Et si ça se retourne contre toi ? Si elles décident de tester leur théorie sur quelqu'un de trop proche ?
Pauline a haussé les épaules avec cette désinvolture qui m'agaçait parfois parce qu'elle ressemblait trop à de la confiance réelle pour être totalement feinte.
- Je ne suis pas chatouilleuse. Tu le sais.
Je le savais. Je l'avais vérifié moi-même, ce jour-là au parc, en essayant sous les bras, sur les côtes, sur le ventre. Elle n'avait pas bronché une seule fois, m'avait regardée m'agiter autour d'elle avec cet air patient et légèrement amusé.
Mais en y repensant maintenant, un détail m'est revenu. Un détail que j'avais oublié sur le moment, trop occupée par ma propre défaite.
Ce jour-là, je n'avais pas essayé les pieds.
Mon regard a glissé malgré moi vers ses baskets, des chaussures basses avec des chaussettes courtes qui laissaient les chevilles à découvert. Pauline a remarqué mon silence, ce silence qui avait duré une seconde de trop.
- Eh. Tout va bien ?
- Oui, oui, répondis-je trop vite.
Mais ce n'était pas tout à fait vrai. Une question s'était installée, discrète et persistante, comme une lumière qu'on n'arrive pas à éteindre complètement. Pauline était-elle vraiment immunisée, ou avait-elle juste eu de la chance que je n'aie pas trouvé le bon endroit ?
Et si Julie, avec sa méthode et sa patience, décidait un jour de vérifier ?
- Fais attention quand même, lui dis-je doucement.
Pauline m'a regardée avec ce sourire rassurant qu'elle réservait aux moments où elle pensait que je m'inquiétais pour rien.
- C'est toi qu'on protège ici, Lilou.
Je n'ai pas répondu. Elle avait probablement raison. Probablement.
Mais en rentrant chez moi ce soir-là, je ne pensais qu'à ça : ces pieds que je n'avais jamais testés, et la question qui restait ouverte comme une porte qu'on a oublié de fermer.
